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Réflexions d’un étudiant‐​rabbin autiste

Mati Boulakia‐​Bortnick est étudiant rabbin à l’École Rabbinique de Paris et directeur pédagogique du Jewish Autism Network. Dans ce texte intime et généreux, il raconte son expérience de personne autiste et multi‐​handicapée au sein de la communauté juive française. Avec un point central, à la fois conviction et affirmation : « Ma relation aux textes juifs ne s’est pas développée malgré le fait d’être autiste. Elle s’est développée précisément parce que je suis autiste ».

Publié le 21 août 2026

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Le réveil sonne à 6 heures. Je n’ai pas de rendez‐​vous avant 9h30, mais je dois me réveiller tôt car mes trajets sont complexes. Ils ne ressemblent pas à ceux de la plupart des gens. Il y a des matins à Paris où le simple fait de traverser la ville, un trajet relativement facile et répétitif que la plupart considèrent comme acquis, en dit long sur la nature de ma vie, plus que je ne le souhaiterais. Les transports parisiens ne sont guère romantiques, contrairement à ce que pourraient imaginer de nombreux lecteurs et lectrices hors de France. 

Le métro parisien n’est pas conçu pour des gens comme moi. Les escaliers sont étroits et raides ; les ascenseurs sont rares ou en panne ; les escaliers roulants sont en réparation pendant des semaines, alors que l’application de la RATP indique bien sûr qu’ils fonctionnent ; les quais se remplissent rapidement sous l’afflux serré, agité et impatient de mes compagnons de trajet. Les néons bourdonnent au‐​dessus de nos têtes dans les stations et dans les rames. Les annonces résonnent dans tout l’espace sans aucune clarté. Les stimuli et la chorégraphie de l’espace supposent un certain rythme, une certaine endurance, un certain corps, un certain esprit, un certain niveau de santé, un certain système nerveux, que tout le monde n’a pas.

C’est tout ça que je dois anticiper. Depuis que je quitte mon domicile jusqu’à mon arrivée à la station, mon corps est déjà en train de calculer : où me placer, comment économiser suffisamment d’énergie pour arriver indemne. Serai‐​je capable d’étudier une fois arrivé à l’école ? Vais‐​je tomber dans les pommes en y arrivant ? Comment vais‐​je étudier pendant sept heures aujourd’hui, statique, sur ma chaise ? Combien de bruit pourrai‐​je supporter ? Vais‐​je craquer ? Avoir une crise cardiaque ? La vigilance commence avant même que je ne monte dans le métro, qui est en soi un cauchemar sensoriel, physique et émotionnel.

C’est dans ce contexte que je me forme pour devenir rabbin. Si je réussis, je serai le premier rabbin ouvertement autiste ordonné en France. Ma formation consiste à étudier tous les jours les textes juifs et à développer mes compétences pastorales ainsi que d’organisation communautaire avec ce même corps‐​esprit qui vient de s’agripper à la rampe d’un escalier irrégulier et raide à cause d’un escalator en panne et d’une foule qui se déplace comme si la lenteur était un crime (et qui ne se prive pas de te le faire savoir). Quand j’entre dans le beit midrash, c’est le début de la journée pour tout un chacun, mais moi, je suis déjà épuisé, et je ne sais pas, avec ce niveau d’énergie au plus bas, si je pourrai tenir la matinée ou la journée.

Pourtant, le beit midrash est aussi l’un des rares endroits, en dehors de chez moi, où je peux être moi‐​même, là où je me sens le plus vivant. Les textes de la tradition juive ne me pressent pas. Au contraire : ils m’invitent à m’attarder. Je peux les aborder à mon rythme. Y appliquer ma propre façon de penser. Ils autorisent, voire exigent, la contradiction. Ils refusent les réponses simplistes. C’est l’un des rares espaces au monde où l’intensité, le débat et la passion émanant d’une personne en situation de handicap ne sont pas un problème, ils sont au contraire une expression très concrète de ma vie. Et c’est là une manière très juive d’apprendre. En théorie, du moins. 

Voici mon positionnement, c’est de là que j’écris.

Je n’écris pas depuis l’extérieur de la vie juive traditionnelle ou de la Torah. Pas depuis une position conceptuelle au sein de laquelle le handicap représente une catégorie éthique intéressante, ou encore un thème de réflexion communautaire destiné à permettre aux autres de se sentir bien dans leur soi‐​disant « inclusivité ». Je ne propose pas non plus une critique colérique. 

J’écris à la fois depuis le quai du métro et depuis le beit midrash. À la fois depuis le corps qui doit lutter physiquement contre la ville, et depuis l’esprit qui s’anime dans les marges du Talmud. Même parler du corps et de l’esprit comme d’une dualité pose problème, car l’un influence l’autre, car ils forment un tout. Je parle à la fois de l’expérience d’être porté par les textes juifs, mais aussi blessé par les structures juives. De la contradiction qu’il existe à aimer une tradition qui me soutient et donne un sens à ma vie, tout en appartenant à des communautés qui, souvent, ne savent pas comment accueillir et accepter des personnes comme moi sans nous forcer à effacer les aspects les plus essentiels de nous‐mêmes. 

Je suis un étudiant en rabbinat autiste et en situation de handicap. Je suis également enseignant de la Torah, formateur spécialisé dans l’autisme, accompagnateur dans le cadre d’un réseau d’entraide entre personnes en situation de handicap, et je collabore avec des organisations juives et non juives du monde entier sur les questions de handicap et de neurodiversité. J’étudie à temps plein à l’école rabbinique et à l’université, et j’exerce, ce qui me donne souvent l’impression d’occuper quatre emplois à temps plein. Je suis autiste, j’ai un TDAH, le syndrome de POTS, auxquels s’ajoutent ladyspraxie, la dyscalculie, ainsi que des séquelles accumulées d’une vie passée à naviguer dans des systèmes qui considèrent la survie des personnes handicapées comme un inconvénient administratif et un sujet personnel, individuel.

Je ne vous expose pas ce contexte pour que vous ayez pitié de moi. Il ne s’agit pas d’un jeu consistant à énumérer tout ce qui me rend la vie difficile, ou de me forger une identité autour de cela. C’est simplement le terrain et le monde dans lesquels je vis, c’est ma vie, c’est mon expérience. 

Le point de départ de ma Torah

Mes handicaps déterminent la façon dont je me repose, dont je me réveille et dont je me déplace. Ils influencent la façon dont je m’assois, dont j’apprends, dont j’enseigne, dont je prie, dont je me rétablis, dont je me relie au Divin, dont je conçois la communauté et dont j’interprète la Torah. Mes handicaps ne sont pas une couche supplémentaire ajoutée à ma vie juive. Mon corps‐​esprit autiste n’est pas une note de bas de page gênante dans ma formation rabbinique. Au contraire, c’est précisément le point de départ de ma Torah.

Il est particulièrement important de l’affirmer haut et fort, car on demande sans cesse aux personnes handicapées de traduire, d’expliquer nos vies dans un langage qui mette les autres, en particulier les personnes non handicapées, à l’aise. On attend de nous que nous rendions notre souffrance lisible, mais pas trop perturbante. Honnête, mais pas trop en colère. Personnelle, mais pas trop révélatrice. Urgente, mais pas trop exigeante. Nous avons le droit d’être émouvant.es, voire inspirant​.es, tant que nous ne demandons à personne de modifier l’aménagement de la pièce ou la façon dont elles et ils mènent leur vie.

Ce genre d’accord, de demi‐​mesure, ne m’intéresse pas le moins du monde. Je le rejette : il s’agit en fait de validisme, c’est-à-dire de discrimination envers les personnes handicapées. Cela nie mon humanité et celle d’un grand nombre de membres de nos communautés. 

Quand je dis que le métro est inaccessible, ce n’est ni une métaphore, ni une critique de sa mauvaise gestion. Je parle très concrètement du fait que ma journée peut être véritablement gâchée avant même d’avoir commencé. Vous direz peut‐​être : « Moi non plus, je n’aime pas prendre le métro ». Il est essentiel ici d’insister sur une différence : la préférence d’une personne valide (ou non handicapée) n’est pas la même chose que le besoin d’une personne en situation de handicap. Je parle de la façon dont un regard hostile, un escalier, les lumières, la surfréquentation ou la peur d’être agressé physiquement pour avoir utilisé une place réservée aux personnes en situation de handicap (ce qui m’est arrivé à plusieurs reprises) peuvent s’accumuler dans mon corps avant même que j’ouvre un livre à l’école. Je parle du fait qu’au moment où les autres me voient en classe, ils ne voient peut‐​être que la petite partie visible d’un calcul bien plus vaste.

Ce calcul ne s’arrête jamais.

Vu de l’extérieur, la vie d’une personne en situation de handicap ressemble souvent à une vie ordinaire avec quelques complications supplémentaires. Ce n’est pas du tout ce qu’on ressent de l’intérieur. De l’intérieur, c’est une évaluation constante des risques. C’est décider s’il vaut mieux économiser son énergie en prenant le bus plutôt que le métro, puis se rappeler que les embouteillages pourraient te mettre en retard et que ce retard créera une source de stress supplémentaire. C’est se demander si quelqu’un va exiger que tu justifies ton siège. C’est décider s’il faut emporter une canne parce qu’on en a besoin, tout en sachant que cette canne risque de terendre plus visible, plus vulnérable, plus exposé au regard des inconnus sur ton corps. Sans parler des gens qui te disent que tu n’en as pas besoin. 

C’est l’absurdité d’être suffisamment handicapé pour être dévisagé, mais pas assez pour qu’on vous croie.
C’est l’une de ces humiliations quotidiennes que les personnes en situation de handicap ne connaissent que trop bien : devoir « jouer le rôle » de notre handicap pour satisfaire des inconnus. Dans le métro, dans les salles de classe, dans les synagogues, dans les bureaux administratifs, dans les espaces collectifs, la même question revient sous différentes formes : « Vous n’avez pas l’air handicapé », « Êtes‐​vous vraiment en situation de handicap ? », « En avez‐​vous vraiment besoin ? », « Est‐​ce vraiment si grave ? », « Ne pouvez‐​vous pas vous en passer ? » « N’en demandez‐​vous pas trop ? »

Ces questions ne restent jamais là où elles sont posées. Elles pénètrent en moi. Elles me suivent jusque dans le beit midrash. Elles s’assoient à mes côtés quand j’étudie le Talmud. Elles déterminent les capacités qui me restent lorsque l’on attend de moi que je sois concentré, réfléchi, émotionnellement présent, intellectuellement engagé, généreux, patient, reconnaissant.

Il y a une cruauté particulière à devoir se présenter le cœur ouvert après avoir passé la matinée à défendre la légitimité fondamentale de son corps.

C’est ça, ce que signifie « j’écris de l’intérieur ».

Je ne décris pas le handicap comme quelque chose qui se passe ailleurs et qui devient pertinent uniquement lorsque les communautés décident d’aborder la question de l’inclusion, si tant est qu’elles le fassent un jour. Le handicap est déjà là. Dans les trajets quotidiens. En classe. À la synagogue. Dans les a priori tacites, comme par exemple voir qui peut rester assis sans bouger une heure durant, qui peut supporter le bruit, qui peut monter les escaliers, qui peut entendre et comprendre ce qui se dit dans une pièce où il y a de l’écho, qui peut sociabiliser avec des amie.s après une journée bien remplie, qui peut sourire malgré la douleur, qui peut s’adapter sans cesse, et sans être qualifié de « difficile ».

Les communautés juives, si tant est qu’elles en parlent, abordent souvent l’inclusion comme un projet, au futur. Mais nous sommes déjà là, déjà à l’intérieur. Nous étudions, prions, enseignons, dirigeons, cuisinons, élevons des enfants, prenons soin des autres, servons les communautés, tenons la Torah. Le problème n’est pas notre absence. Le problème est que notre présence n’a pas été prise en compte et au sérieux pour remodeler les espaces dans lesquels nous nous trouvons déjà. Nous sommes donc ignoré.es. 

Ici et ailleurs, on nous dit que nous causons des problèmes, que nous sommes vindicatifs, que nous ne sommes pas reconnaissant​.es. Ou pire encore. 

Je préfère le préciser ici pour éviter tout malentendu : je ne déteste pas la vie communautaire juive, au contraire, je l’adore. Elle est tout pour moi. J’adore la Torah. J’adore mes synagogues. Mes écoles. J’aime la façon dont une ligne du Talmud peut s’ouvrir comme une porte dont on ignorait l’existence. J’aime l’intimité de la havrouta, le fait de s’asseoir avec une autre personne et un texte, et de refuser de se précipiter vers une conclusion. J’aime cet engagement juif, à la fois étrange et magnifique, envers la discussion comme forme de dévotion. J’aime que notre tradition préserve les opinions minoritaires, les contradictions, les débats non résolus, les récits où personne ne se comporte bien et où pourtant, quelque chose de sacré émerge quand même.

Dans une grande partie du monde, l’« intensité » autistique est considérée comme un problème. Trop d’émotions. Trop de précision. Trop de questions. Trop d’attention aux détails. Trop de refus de lâcher prise. Trop d’insistance sur le fait que les mots ont un sens et que les structures ont des conséquences. Mais dans le beit midrash, ce qui était vu comme des défauts devient des qualités, et ces mêmes qualités peuvent devenir des outils. La capacité à remarquer ce que les autres laissent passer. À ressentir la pression éthique d’un texte. À rester face à la contradiction. À se demander pourquoi un mot apparaît ici et pas là. À refuser la réponse facile parce que la réponse facile est fausse.

Ma relation aux textes juifs ne s’est pas développée malgré mon autisme. Elle s’est développée précisément parce que je suis autiste. J’étudie, je lis et j’apprends à travers les schémas, l’intensité, la précision émotionnelle, l’attention sensorielle et le refus de détourner le regard face à l’inconfort. Ce n’est pas une « perspective particulière » que j’apporte occasionnellement à la Torah. C’est la seule façon dont j’aborde la Torah. Mon corps‐​esprit n’est pas un obstacle entre le texte et moi. C’est en fait l’instrument par lequel je rencontre le texte. La Torah des personnes en situation de handicap et la Torah autistique ne sont pas plus étrangères que n’importe quelle autre manière d’aborder la Torah. Elles sont accessibles à tous et toutes.

Nous ne sommes pas un projet d’inclusion.

C’est pourquoi je m’oppose à un discours qui traite les Juifs en situation de handicap ou neurodivergents comme des ajouts ou des curiosités dans la vie juive. Nous ne sommes pas un projet d’inclusion. Nous ne sommes pas un sujet de préoccupation pastorale. Nous ne sommes pas la preuve qu’une communauté est bienveillante. Nous sommes les porteurs de la Torah. Nos corps‐​esprits révèlent des choses. Nos expériences mettent en lumière ce que les lectures plus normatives ne voient pas. Nos questions ne constituent pas des interruptions de la tradition ni un manque de respect à son égard (ce que j’entends régulièrement) ; elles font partie intégrante de la tradition et de son avenir. Et cela a toujours été le cas. Même Moïse, celui qui a transmis la Torah, était en situation de handicap. 

La tradition le sait, même lorsque nos communautés l’oublient ou l’ignorent. 
Une page du Talmud n’est pas la surface lisse que beaucoup pourraient imaginer. Elle est stratifiée, dense, polémique, instable. Elle aboutit rarement à des conclusions. Elle contient des voix qui s’opposent à travers les générations. Elle préserve des positions rejetées. Elle revient sur des problèmes qui auraient dû être résolus et insiste sur le fait qu’ils ne le sont pas. Elle refuse l’illusion selon laquelle la vérité n’appartient qu’à la majorité, à la voix la plus forte ou à la personne la plus à l’aise dans la pièce.

Et pourtant, les espaces physiques et communautaires au sein desquels nous étudions les textes reproduisent souvent les exclusions que ces textes nous invitent à remettre en cause. Nous étudions le désaccord dans des salles où l’on demande aux personnes handicapées d’être moins « perturbatrices ». Nous vantons la multiplicité au sein de communautés où la communication autistique est jugée trop intense. Nous enseignons que chaque personne est créée à l’image divine tout en construisant des espaces où seuls certains corps‐​esprits peuvent participer pleinement. Nous préservons les opinions minoritaires sur le papier tout en demandant aux minorités vivantes d’être patientes, reconnaissantes et silencieuses.

Cette contradiction n’est pas abstraite pour moi, mes ami​.es et collègues en situation de handicap : c’est notre expérience quotidienne, et cela doit cesser. 

Il y a des jours où je suis assis en cours, essayant d’apprendre, alors que la lumière me fait physiquement mal, que le bruit de la salle me met les nerfs à vif, que mon corps se remet à peine du trajet, que mon cœur fait des siennes. Et dans ces situations, avant même de partager mon besoin, je me demande si le faire, si demander une adaptation pour obtenir ce dont j’ai besoin, et expliquer ce besoin, vaudra le coût social. Je suis à cet endroit‐​là parce que j’aime la Torah et j’aime le peuple juif. Je suis là parce que je veux devenir rabbin. Je suis là parce que l’étude juive m’offre le souffle de vie. Mais ce « là », c’est aussi au sein d’une structure qui m’oblige souvent à dépenser mon énergie, pourtant limitée, à devoir prouver que mes besoins sont réels. 

Étonnamment, les gens se demandent pourquoi les personnes handicapées sont fatiguées.
Nous sommes fatigué.es parce que rien dans ce monde n’est neutre pour nous. Rien n’est adapté à nos besoins. Ni l’escalier. Ni l’éclairage. Ni l’emploi du temps. Ni le fait de devoir s’asseoir sur une chaise, face à une table. Ni l’hypothèse selon laquelle tout le monde peut rester pendant toute la session, sans prendre de pause. Ni l’attente commune que l’apprentissage ne peut se faire que lorsque les corps sont immobiles et silencieux. Ni la conviction que l’accessibilité est une faveur plutôt qu’une condition fondamentale de la vie en communauté. Ni l’exigence que les personnes en situation de handicap expriment leurs besoins avec suffisamment de politesse pour être entendues par ceux qui ont déjà décidé que nos besoins sont gênants, à demi‐​mot, en s’excusant.
Nous sommes fatigué.es parce que le monde ne cesse de nous demander d’être reconnaissant​.es d’une appartenance « à moitié », à la marge.

Et pourtant…

Et pourtant, malgré les difficultés rencontrées, je continue de retourner au beit midrash et à la synagogue. 
Ce « et pourtant » n’a pas pour but d’être sentimental ou fantaisiste. Je ne veux pas qu’il serve d’« ’inspiration ». Mon histoire n’est pas celle d’un handicap où les épreuves deviennent belles parce que quelqu’un persévère. On entend souvent que les personnes handicapées sont « inspirantes », se surpassent, dépassent les obstacles. Je n’aime pas ces histoires, car elles existent uniquement pour réconforter les personnes valides. Elles transforment la survie des personnes handicapées en leçon de morale, elles font l’impasse sur les limites structurelles imposées par la société et, par conséquent, ne participent pas à faire les faire évoluer, à améliorer les conditions mêmes de notresurvie. L’inspiration porn, ce n’est pas ce que l’on attend, cela cache toutes les difficultés, cela focalise sur les réussites, et cela rabaisse celles et ceux qui sont dans d’autres dynamique. Réussir n’est pas une question de capacité personnelle, c’est collectif, c’est un système, des soutiens, financiers, humains. Et les vies de celles et ceux qui ne réussissent pas dans le sens attendu par les personnes valides ne sont pas moins valables.

Mon « et pourtant » recouvre autre chose. C’est de l’entêtement, peut‐​être. C’est théologique. C’est le refus de laisser aux structures validantes le dernier mot sur ce que signifie mon corps‐​esprit. C’est la conviction que les parties de moi‐​même qui sont considérées comme de trop dans une pièce peuvent être la source de la Torah dans une autre.

Quand j’enseigne, j’essaie de créer un espace juif où personne n’a à se renier pour pouvoir apprendre. Un espace où l’accessibilité n’est pas un aménagement accordé à contrecœur, mais un principe de base. Un espace où la havrouta n’est pas seulement intellectuelle, mais relationnelle, voire régulatrice. Deux personnes apprenantes assises face à un texte, s’adaptant au rythme, au silence, à la confusion, à l’intensité et aux besoins de l’autre. Un espace où « je ne sais pas » n’est pas un échec mais une méthode. Un espace où la personne apprenante n’est pas tenue de faire preuve de maîtrise avant d’être autorisée à faire partie du groupe.

Cela vient de mon expérience vécue en tant que personne en situation de handicap. Cela vient des enseignant​.es et des communautés qui m’ont aidé à faire confiance à ma propre façon d’apprendre. Cela vient de nombreux enseignant​.es qui m’ont été cher​.es et de la Torah radicale au sens large qui m’a façonnée. Mais cela vient aussi de mes matins dans le métro. Du fait d’être contraint de remarquer ce que les structures établies font subir aux êtres humains qui ne s’y intègrent pas. De la prise de conscience qu’aucun espace d’apprentissage n’est dématérialisé, même s’il prétend l’être.

Une communauté possède toujours une architecture, un rythme, des sons, un éclairage, une hiérarchie, des normes et des présupposés. La question n’est pas de savoir si ces éléments existent. La question est de savoir à qui ils servent et qui ils excluent.

C’est pourquoi ma pédagogie part de l’individu. Non pas parce que je veux rendre la Torah moins sérieuse, mais parce que je la prends trop au sérieux pour prétendre que l’apprentissage se fait au‐​delà du corps et de l’esprit. Les personnes qui veulent étudier portent avec elles avec de la fatigue, du chagrin, des besoins sensoriels, des traumatismes, de la joie, de la honte, du désir, de la faim, de la douleur, de la curiosité, de la peur. Elles arrivent avec tout cela. L’illusion selon laquelle une ou un élève peut s’en décharger, les laisser à l’extérieur de la salle de classe, est l’une des façons par laquelle l’exclusion se déguise : en rigueur.

Je ne veux pas de ce genre de rigueur.
Je veux une Torah capable de résister au contact avec la vie réelle.
Je veux des communautés juives au sein desquelles on ne dit pas aux Juifs et Juives en situation de handicap et aux personnes neurodivergentes, implicitement ou explicitement, qu’elles ne peuvent participer qu’à condition que leurs besoins restent invisibles. Je veux une vie juive où l’intensité autistique ne soit pas confondue avec de l’agressivité, où les besoins sensoriels ne soient pas traités comme des préférences, où la fatigue ne fasse pas l’objet de jugements moraux, où l’accès ne dépende pas du fait que quelqu’un nous apprécie, nous comprenne ou nous trouve suffisamment respectable.
Et je veux cela bien entendu parce que les Juifs et Juives en situation de handicap méritent mieux, mais pas seulement. Je le veux aussi parce que la vie juive s’appauvrit lorsqu’elle exclut, lorqu’ellenous exclut. La Torah s’appauvrit lorsque seuls certains corps‐​esprits sont considérés comme des interprètes légitimes des textes. Les communautés perdent de leur authenticité lorsqu’elles confondent confort et paix.

Le Divin se révèle à travers la différence, et non en dépit d’elle.

Je ne rencontre pas le Divin en fuyant la particularité de mon corps‐​esprit. Je rencontre le Divin à travers les textures mêmes de la perception, du besoin, de la limitation, de l’intensité et de la relation qui font de moi ce que je suis. Mon corps‐​esprit autiste et en situation de handicap n’est pas un obstacle à surmonter sur le chemin de la Torah. C’est l’un des lieux où la Torah se réalise.

C’est pourquoi la question du handicap dans la vie juive ne peut et ne doit pas se réduire à des rampes d’accès et à des sous‐​titres, même si nous en avons absolument besoin. Il s’agit aussi d’imagination. Qui imagine‐​t‐​on en tant que rabbin.e ? Qui imagine‐​t‐​on en tant qu’enseignant.e ? Qui imagine‐​t‐​on en tant que source de la Torah ? Qui imagine‐​t‐​on comme quelqu’un autour de qui la communauté doit se construire, et non simplement comme quelqu’un à qui la communauté pourrait faire une place s’il y a du temps, de l’argent, de la patience et de la bonne volonté ?

À l’heure actuelle, une trop grande partie de la vie juive française n’imagine pas de Juifs et Juives en situation de handicap en tant que précurseurs. Elle peut avoir pitié de nous. Elle peut nous admirer lorsque nous sommes utiles ou lorsque nous réussissons selon ses termes. Elle peut faire des exceptions pour certain​.es d’entre nous, surtout si nous sommes connu​.es, apprécié.es ou suffisamment persévérant.es. Mais nous imaginer comme des figures centrales, comme des leaders, comme des érudit.es, comme des rabbin​.es, comme des bâtisseurs et bâtisseuses de l’avenir juif – cela reste rare.

Et pourtant, je suis là, et je ne suis pas le seul. C’est là le fait qui sous‐​tend tout cet article.
Je suis là. En France. À l’école rabbinique. À la synagogue. Au beit midrash. Dans le métro. En classe. Sur la bimah. Dans la salle d’attente du médecin, en train de me connecter à mon cours parce que l’emploi du temps ne s’arrête pas pour le corps. Dans les moments où je suis trop fatigué pour parler et dans ceux où la Torah jaillit de moi parce qu’une porte s’est ouverte dans le texte. Dans les communautés qui me soutiennent et dans celles qui m’épuisent. Dans la contradiction.

Je suis ici non pas en tant qu’exception à expliquer, mais en tant que Juif. En tant que Juif en situation de handicap. En tant que Juif autiste. En tant qu’étudiant rabbinique. En tant qu’enseignant. En tant qu’ami. En tant que personne dont la Torah est indissociable de la vie qui la produit.

C’est pourquoi j’ai besoin que les lecteurs et lectrices comprennent d’où je parle avant toute autre chose. Avant les débats politiques. Avant la critique communautaire. Avant la vision plus large de l’inclusion des personnes en situation de handicap. Avant que la théologie puisse être entendue correctement, cela doit être clair : ma réflexion n’est pas conceptuelle. Elle est vécue. Elle vient de l’intérieur.

Elle vient du réveil à 6 heures.
Elle vient de la planification de mon itinéraire et de l’escalator en panne.
Elle vient de la place réservée aux personnes handicapées et de la crainte qu’elle me soit contestée.
Elle vient de la lumière fluorescente et de l’éblouissement des halogènes.
Elle vient du corps qui évalue ce qu’il peut endurer.
Elle vient du beit midrash où le texte m’attend sans me presser.
Elle vient de la synagogue où les sons de la prière m’ancrent. 
Elle vient de l’amour de la Torah et du chagrin d’une appartenance partielle.
Elle vient du refus de mentir sur l’un ou l’autre.

Je ne deviens pas moins handicapé lorsque j’entre dans un espace juif. Je ne deviens pas moins autiste lorsque j’ouvre un volume du Talmud. Je ne deviens pas plus digne de la Torah en masquant ce corps‐​esprit par lequel ma Torah m’est transmise.

Si je deviens rabbin en France, ce ne sera pas malgré ce que je suis. Ce sera grâce à ce que je suis. Parce que ce corps‐​esprit m’a appris à remarquer ce que les autres sont formé.es à ignorer. Parce qu’il m’a appris que l’accès n’est pas de la charité, mais la vérité. Parce qu’il m’a appris qu’une communauté incapable d’accueillir des Juifs et Juives handicapées ne peut se connaître pleinement. Parce qu’il m’a appris que la Torah n’est pas diminuée lorsqu’elle est lue à travers une vie autiste et handicapée. 
C’est là qu’elle se révèle.