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Raphael Zagury‐​Orly : “L’avenir dépend de notre capacité de permettre l’émergence d’un sujet politique israélien éveillé, questionnant et combatif”

Organiser la Nuit de la Philosophie à Tel Aviv, “cela peut nous rendre confiants en l’avenir d’Israël, malgré tous les événements catastrophiques, et nous pousser à l’action et à l’engagement”. La dixième édition de de la Nuit de la Philosophie, organisée par l’Institut français de Tel Aviv en association avec plusieurs institutions universitaires et culturelles israéliennes, aura lieu le jeudi 3 septembre autour de Reconstruire / se reconstruire. Entretien avec son commissaire depuis la première édition, Raphael Zagury‐Orly.

Publié le 28 août 2026

7 min de lecture

La nuit du 3 septembre à Tel Aviv sera consacrée à la réflexion philosophique : le temps est-il déjà venu de « Reconstruire / se reconstruire » ?

Je pense que nous n’habitons pas un temps linéaire où, après la catastrophe, il faudrait se reconstruire. La destruction et la reconstruction s’entremêlent toujours d’une certaine manière. Toute reconstruction nécessaire et vitale doit se faire sur fond de prise en considération de la destruction. Il faut toujours garder la destruction en mémoire… Autrement dit, une reconstruction ne doit jamais mettre au passé et se débarrasser, évacuer le spectre de la destruction.

Dans la mesure où, après la catastroph,e on ne passe pas véritablement à autre chose, on ne reprend nullement le même chemin, on ne revient jamais à ce que nous étions ou serions supposément, tout comme on ne repart jamais à zéro (bien qu’on le fantasme).

La destruction, c’est celle d’il y a 200 ans, celle d’il y a 80 ans, comme celle du 7 octobre. C’est aussi celle qu’on commet malgré nous ou en notre âme et conscience. Toutes ces destructions – subies ou volontaires, sans ne jamais les comparer – sont uniques et incomparables, et nous devons les avoir à l’esprit quand « nous construisons et nous nous reconstruisons ». 

En Israël tout particulièrement, la mémoire des destructions n’est jamais simplement derrière nous. D’un côté, on a tous ceux qui nient le 7 octobre et, de l’autre, le gouvernement qui a essayé de « partir sur de nouvelles bases » sans mettre en perspective sa responsabilité avant et après la destruction post‑7 octobre.
Les deux côtés se rejoindraient dans le même mécanisme qui reviendrait refouler l’événement traumatique pour être débarrassé de sa hantise. 

La rencontre inaugurale porte le titre « Sionismes, antisionismes, le retour de la question juive ? » La question juive a-t-elle un jour été oubliée (pour avoir besoin de revenir) ?

Ce qu’on a appelé « la question juive » dans le passé, c’est une certaine obsession essentialisante du Juif, en d’autres mots, les différentes formes de l’antijudaïsme et les variantes de l’antisémitisme. Aujourd’hui, on voit émerger derrière l’antisionisme radical une nouvelle obsession du Juif, c’est évident. Derrière l’identification massive à la cause palestinienne érigée en cause « juste » et tellement centrale dans le discours occidental décolonial, la question juive fait un retour en force. 

La diaspora s’exprime sur Israël, les Israéliens, la politique israélienne. L’inverse nous parvient plus rarement. Vous organisez un moment consacré au regard des Israéliens sur la question juive en Europe. Sans anticiper sur ce qui se dira au cours de cette rencontre, qu’avez-vous observé qui vous invite à penser la question sous cet angle ?

Je pense que globalement, une certaine analyse de ce qu’il se passe dans le monde juif en diaspora manque énormément dans le discours politique à droite et à gauche en Israël. En caricaturant, je dirais qu’entre l’espèce de surenchère superficielle de la droite israélienne qui lui permet de ne pas penser sa propre responsabilité dans la détérioration de la vie démocratique que vit Israël et l’aveuglement et le déni d’une partie de la gauche israélienne qui pense qu’il n’existe qu’une critique légitime de la politique israélienne sans percevoir les dynamiques antisémites perverses, il est nécessaire de poser cette question ici. Une certaine méconnaissance de l’antisémitisme en Israël affaiblit terriblement le camp démocratique ici. L’idée que l’antisémitisme s’expliquerait par le sionisme, idée développée par l’extrême gauche mondiale et parfois, force est de le reconnaître, par la gauche radicale israélienne non sioniste, me sidère. 

Cette idée qu’on nous détesterait pour ce qu’on fait aujourd’hui à Gaza et jamais pour ce que nous sommes est illusoire. C’est l’idée que le projet ultra‐​expansionniste islamique et la haine du prédécesseur juif disparaîtront avec le sionisme. Que l’hostilité arabo‐​musulmane (ou parfois occidentale d’ailleurs) à l’égard des Juifs aurait commencé avec l’État d’Israël. Tout cela est non seulement pervers mais surtout dénigrant pour la complexité du vécu juif.

Il faut pouvoir être à la fois « critique » du gouvernement israélien et de son tournant anti‐​démocratique et hyper‐​vigilant ‚et ne pas se taire devant le consensus antisémite et anti‐​israélien sans nuance provenant d’une certaine gauche occidentale. En outre, les deux ne sont pas nécessairement liés. Il est temps qu’une certaine intelligentsia israélienne comprenne les enjeux de l’antisémitisme historique et actuel.

Une rencontre s’intéresse à l’écriture quand la démocratie s’érode, sur ce qui s’écrit quand les contre-pouvoirs s’effondrent. En Israël, l’État de droit est chaque jour un peu plus attaqué. Les écrivains israéliens, critiques de la politique de leur pays, vivent un boycott organisé par le gouvernement (et à l’étranger, ils peuvent être la cible de boycotts venant du monde de la culture). Quelle est la place des écrivains quand leur parole est de plus en plus surveillée voire muselée ?

Je ne parlerais pas de « boycott » provenant du gouvernement vis‐​à‐​vis des écrivains israéliens qui sont critiques à son égard : je parlerais davantage d’une mise à l’écart détestable et d’une culpabilisation de la part de certains leaders politiques de la coalition actuellement au gouvernement. Je pense qu’une partie de l’intelligentsia israélienne intervenant dans les espaces publics occidentaux a échoué à faire l’analyse de la question juive telle qu’elle est appropriée, réappropriée, par l’antisionisme occidental. Certains auteurs, artistes, cinéastes israéliens participent parfois de l’essentialisation en cours des Juifs et d’Israël. Depuis quelque temps, ils pensent qu’en épousant la critique juive du sionisme – qu’ils présupposent non antisémite –, ils seront dédouanés d’être associés au gouvernement israélien. 

En effet, il est devenu de bon ton au sein d’une certaine gauche radicale israélienne d’investir le judaïsme, mais il faut préciser aussitôt, un certain judaïsme, dans sa dimension exilique ou diasporique. Un judaïsme qui se vivrait dans sa dimension religieuse ou « spirituelle » au‐​delà de tout enjeu de souveraineté, au‐​delà de tout débat géopolitique et d’enjeux d’inscription dans l’Histoire. Pour une partie de la gauche israélienne s’éloignant ostensiblement du sionisme en laissant l’espace politique au sionisme‐​religieux, au Likoud et aux ultra‐​orthodoxes, ce judaïsme diasporique fantasmé (plus qu’autre chose) constituerait une sorte de possibilité de persévérer dans son être‐​juif au‐​delà des difficultés et des dilemmes (sans doute énormes) de la vie politique nationale et souveraine. Cela va très loin : même le rabbin Teitelbaum et l’ultra-conservatisme ghettoïsé à outrance des Satmar deviennent pertinents pour cette gauche ultra‐​laïque, athée et progressiste, pour penser Israël à notre époque.

Je me situe à contre‐​courant de cette tendance devenue commune dans ces milieux, parce que je la considère mortifère et menaçante vis‐​à‐​vis de nos responsabilités politiques et de l’avenir de la démocratie israélienne, parce que je pense qu’elle n’est pas à la hauteur des enjeux politiques dramatiques que nous vivons dans ce pays aujourd’hui et surtout, parce qu’elle n’est pas en mesure de tenir tête aux alliances nationalistes et religieuses de la droite israélienne, à laquelle elle n’oppose aucune alternative sérieuse. J’ajouterais qu’aller à contre‐​courant de cette tendance comporte un risque d’exclusion de la communauté intellectuelle ou même d’excommunion dont je suis conscient, mais nous ne sommes pas à un paradoxe près… La grande force et la grande difficulté du sionisme proviennent de son projet de faire entrer le Juif dans l’Histoire. 

Le Juif ne se trouve pas dans l’Histoire de la même manière quand il se trouve en diaspora, car il ne prend pas le risque du politique au nom de son judaïsme. Or, on a bien vu, récemment que, malgré des critiques très puissantes, pour l’antisioniste et donc l’antisémite dissimulé, un Israélien reste un Israélien, quelles que soient ses convictions et ses engagements.

Pour revenir à votre question, je pense que le véritable écrivain, artiste, intellectuel est celui qui, en dépit des crises et des pressions, continue son œuvre sans dévier et ne va pas chercher un confort et une réception favorable dans les médias aux relents antisionistes, en Europe, à Cambridge ou à Oxford. La résistance, pour employer ce terme dont je me méfie beaucoup, pour avoir un sens, doit, à mon avis, se faire sur place, au sein de l’espace politique israélien. 

L’espace politique israélien issu du sionisme polarise les Juifs. Il provoque des divisions profondes, des extrémismes… Or, un intellectuel ou un artiste ne peut pas faire de la politique à partir de ses fantasmes, il faut qu’il fasse de la politique à partir d’une situation donnée, concrète. L’espace israélien crée des adversités au sein du monde juif – religieux/​laïques ; orthodoxes/​libéraux ; démocrates/​anti‐​démocrates – qui ne sont pas les mêmes en diaspora. La pire des choses pour l’intellectuel serait de fantasmer un espace pré‐​politique où le mode de vie diasporique lui évite de se poser ces questions en cours en tant que Juif. Il devrait faire face à ces questions avec responsabilité et constance.

L’avenir dépend de notre capacité de permettre l’émergence d’un sujet politique israélien éveillé, questionnant et combattif et non strictement dénonciateur. Il doit se dresser contre l’extrême droite, très puissante en Israël aujourd’hui, convaincue que tout a été joué et que nous n’avons qu’à « revenir à nous‐​mêmes », à ce que nous « serions », et contre l’extrême gauche mondiale et parfois israélienne (très minoritaire certes), convaincue que le combat est perdu. Cette extrême gauche est persuadée que l’extrême droite a gagné et refuse de se battre en disant que le sionisme est coupable de l’animosité qu’il inspire. Elle tente de montrer le Hamas et l’ultranationalisme palestinien sous un profil avantageux. C’est tout même très pauvre.

Le régime politique d’Israël n’est pas définitif : il doit être pensé, travaillé, remodelé et réinventé en permanence, d’autant plus parce qu’il a affaire à la judéité et à l’expérience juive : c’est l’objectif des débats ayant lieu lors de cette Nuit de la Philosophie et c’est pour cette raison qu’il me tient tant à cœur de l’organiser coûte que coûte, tous les ans. Cela peut nous rendre confiants en l’avenir d’Israël, malgré tous les événements catastrophiques, et nous pousser à l’action et à l’engagement.

Avishag Zafrani, philosophe, prendra la parole sur le thème : Quelques ressources de l’intellectualité juive en temps de crise ? Comment faire face à une crise qui dure dans le temps (d’ailleurs le mot crise est-il toujours adapté pour désigner une telle situation) ? Quelles sont nos ressources pour ne pas désespérer ? Pour faire face à la crise démocratique qui traverse la société israélienne, pour faire face à la redéfinition de l’identité juive en diaspora (et face à l’explosion de l’antisémitisme) ?

Pour faire face à « une crise qui dure », on peut déjà commencer par la concevoir autrement qu’une « crise » passagère et surmontable. Quand on conçoit les choses selon le schéma de la crise et de sa résolution, et qu’on n’arrive pas à réfléchir autrement, il ne nous reste que le désespoir. Ce qu’il se passe en Israël n’est pas une « crise passagère ». Il faut se défaire de ces dichotomies stériles « crise/​résolution », « espoir/​désespoir », inadaptées aux enjeux de l’espace politique israélien.

Nous sommes, nous Juifs, face à la révolution sioniste, face à de l’Inédit. Nous devons tout inventer, en rapport avec notre histoire. Nous n’avons jamais, par le passé, eu à faire face à l’expérience politique moderne. Le sionisme est une donnée qui nous oblige à tout repenser, hors des sentiers battus. Je prends le parti de penser que cela est une opportunité formidable plutôt que de simplement déplorer cette situation à outrance ou tomber dans le désespoir et la paralysie.

Ce n’est pas le moment de sortir de l’histoire, ce que souhaitent à la fois le sionisme religieux et l’extrême gauche antisioniste en fantasmant une entrée messianique, essentialiste, apolitique dans l’histoire. C’est le moment d’y entrer. Cela veut dire aussi aller à l’affrontement. Les antagonismes au sein de l’espace politique israélien inauguré par le sionisme sont infinis, en voie de multiplication, et à venir : quelle constitution ? quelles frontières ? la question de la religion ? des minorités ? des non‐​juifs ? des femmes ? Nous sommes projetés par le sionisme dans l’espace politico‐historique.

Les fantasmes de retrait dans des abris an‐​historiques orthodoxes et messianiques d’un côté, et antisionistes apolitiques de l’autre, se font de plus en plus entendre. 

Ayons l’audace de réenchanter le récit politique sioniste contre les populistes et les démagogues des deux bords qui font tout pour toujours générer plus de chaos et de désenchantement.

Propos recueillis par Léa Taieb