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Norbert Cymbalista, 100 ans, confie sa collection de “rimonim” au Musée Juif de Francfort

Norbert Cymbalista, né en 1926 en Allemagne et collectionneur de rimonim (les fleurons décoratifs qui s’emboîtent sur les montants de la Torah), vient de trouver une maison à ses trésors : le Musée Juif de Francfort. Le 3 septembre, le Musée a accueilli la collection, s’engageant à ce que les nouvelles générations s’emparent de ce patrimoine. Récit de Brigitte Sion.

Publié le 4 septembre 2026

7 min de lecture

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Nouvelle vitrine dans la bibliothèque du Musée juif de Francfort © Jüdisches Museum Frankfurt, photo : Christian Preiser

Cela fait plus d’un demi‐​siècle que Norbert Cymbalista a commencé sa collection de rimonim (les fleurons décoratifs qui s’emboîtent sur les montants de la Torah) : il a voyagé dans le monde entier, avec son épouse regrettée Paulette, pour acquérir des raretés venues d’Inde ou d’Algérie, d’Afghanistan ou du Yémen, un exemplaire de grand poids et de grand prix de Venise, une paire à l’alliage inégal fabriquée en Pologne, sans oublier de magnifiques pièces en argent de Hollande, d’Angleterre, de France ou de Pologne. C’est sans doute la plus grande collection de rimonim en mains privées au monde. 

Il y a quelques années, Norbert Cymbalista s’est mis en quête d’une nouvelle maison pour ses trésors jusque‐​là exposés un peu à l’étroit dans son bureau à Genève. Le calendrier rendait l’objectif un peu urgent : Cymbalista est né le 8 juillet 1926 à Worms, en Allemagne, et il voulait voir aboutir le projet rimonim en même temps qu’il fêtait ses 100 ans. 

On pourrait penser que les musées intéressés à recevoir la collection se presseraient au portillon : la plupart de ceux qui furent sollicités promettaient une petite exposition temporaire avant de ranger les objets dans une réserve fermée au public. Et puis est venu le contact avec le Musée juif de Francfort (JMF), le premier musée juif fondé en Allemagne après la guerre. Un musée financé par la ville, qui a connu des directeurs respectés et qui est dirigé depuis une dizaine d’années par Mirjam Wenzel, une universitaire qui a notamment fait ses armes muséales au Musée juif de Berlin. Avec la sous‐​directrice, Eva Atlan, elles ont tout de suite compris la chance qui se présentaient à elles : une collection exceptionnelle ne demandant qu’à être mise en valeur et exposée publiquement, permettant du même coup au musée de gagner une envergure internationale en montrant la diversité de l’histoire juive. Une diversité d’histoires, de savoir‐​faire, de contextes géopolitiques, de conditions socio‐​économiques. En un temps record (9 mois), l’équipe du JMF a transformé une partie de son espace bibliothèque pour accueillir de manière permanente cette collection : un lieu clair, confortable, ouvert à tout un chacun (accessible sans billet d’entrée), où l’impressionnante vitrine de velours bleu est accompagnée d’une documentation scientifique et détaillée ainsi que d’entretiens vidéo dans lesquels Cymbalista raconte son enfance, décrit l’histoire exceptionnelle de certains éléments de la collection, et se souvient d’anecdotes liées à sa passion. 

3 septembre 2026 : Norbert est à Francfort, entouré de deux de ses filles, un de ses gendres et deux petits‐​fils pour le vernissage de l’exposition de ses 72 rimonim. En dialogue avec la directrice Mirjam Wenzel, il est tour à tour sérieux, ému, taquin, enthousiaste et, simplement, heureux d’être là pour partager sa collection dont l’installation au musée laisse le public bouche bée. La décision de confier sa collection n’a pas été facile. Norbert parle allemand couramment et n’a pas oublié ce que l’Allemagne lui a fait subir : exclusion de l’école, premier exil, seul, en 1938 vers la France via la Belgique (dans la nuit du carnaval, pensant que les douaniers seraient ivres‐​morts) ; retour en Allemagne l’année suivante pour en repartir avec ses parents ; passage en Suisse, séjour dans un camp puis départ forcé pour l’Italie juste après la guerre. C’est là qu’il rencontre Paulette Strenger, avec laquelle il aura trois filles. Il a le bonheur d’avoir six petits‐​enfants et treize arrière‐petits‐enfants. 

Vue de la vitrine © Jüdisches Museum Frankfurt, photo : Christian Preiser

Norbert est un bâtisseur : il a fondé une famille, il a ensuite fait carrière et fortune dans l’immobilier, en construisant des bâtiments. Et il a toujours voulu créer des liens entre les gens, rassembler, faire dialoguer des individus ou des groupes qui ne se fréquentent pas. C’est dans cette perspective qu’il mandate le grand architecte suisse Mario Botta en 1996 pour qu’il construise une double synagogue sur le campus de l’Université de Tel Aviv. Une double synagogue (comme les deux montants de la Torah, on y revient !), pour encourager les étudiants de toute tendance religieuse ou politique à se retrouver, discuter, prier ensemble, ou simplement dialoguer. Et quand Norbert transfère sa collection de rimonim au Musée juif de Francfort, il n’agit pas autrement : augmenter le potentiel de rayonnement, de médiation culturelle et de transmission, en donnant à voir la variété artistique et historique de ces objets et en sensibilisant les jeunes générations à l’histoire juive dans le monde entier. C’est d’ailleurs ce qui a poussé Norbert Cymbalista à collectionner les rimonim. Il cherchait un objet rituel juif qui soit commun à toutes les traditions juives, de l’est et de l’ouest de l’Europe, comme de l’Afrique du Nord, de l’Arabie ou de l’Extrême-Orient (ce qui excluait certains objets trop spécifiques à telle ou telle communauté, comme le manteau de la Torah ashkénaze). Il fallait que cela ne prenne pas trop de place (pas d’arche sainte ni de rideau qui la couvre), que cela reflète un savoir‐​faire et une créativité et, surtout, que cet objet illustre la diversité du peuple juif dans toute sa globalité. Ici, une paire venue de Ioannina, au nord de la Grèce, qui n’est ni sépharade ni ashkénaze mais romaniote. Là, une paire de Chine destinée à une communauté de Birmanie, à l’époque de l’occupation britannique. Plus loin, une paire sur laquelle est indiqué « fait à Constantine ». 

Norbert Cymbalista © Jüdisches Museum Frankfurt, photo : Christian Preiser

Chaque paire de rimonim raconte de nombreuses histoires : celle d’une communauté, qui a peut‐​être aujourd’hui disparu ; celle d’une commande par un mécène (juif) auprès d’un artisan (souvent non‐​juif) pour commémorer une naissance, un décès ou un anniversaire. Le rimon peut aussi révéler les talents d’un orfèvre, d’un artisan de l’argent ou du bois, et d’un savoir‐​faire qui n’est plus transmis aujourd’hui. Enfin, les rimonim renseignent sur leur rareté ou leur fabrication quasi industrielle, sur le marché des objets rituels juifs ainsi que sur l’offre et la demande. Toutes ces précieuses informations ont également été réunies par Norbert Cymbalista au fil de ses acquisitions. Le Musée juif de Francfort a aussi récupéré une documentation impressionnante : description minutieuse de chaque pièce, ses dimensions et sa matière ; retranscription et traduction des inscriptions en hébreu ou dans une autre langue ; catalogues de musées ou de maisons de vente où l’objet a été exposé ou vendu. Toute cette documentation a été vérifiée et intégrée par le JMF dans des tablettes mises à disposition du public. On peut apprendre de manière détaillée (en allemand et en anglais) l’histoire de chaque pièce, voir toute la collection sur une ligne du temps organisée chronologiquement selon la date de fabrication, et sur une carte du monde, pour apprécier l’origine de chacune. Et puis, cerise sur le gâteau, on peut regarder quatre courtes vidéos de Norbert Cymbalista racontant sa vie, le début de sa collection, et commentant quelques pièces maîtresses de sa collection.

Il est rare de voir un shidoukh (mise en relation de deux personnes en vue d’un mariage) fonctionner aussi vite, aussi bien et en présence de toutes les parties. Les musées ont plutôt l’habitude de recevoir des objets en legs, des fonds de grenier ou dons après décès. Là, le JMF a reçu plusieurs visites du collectionneur, qui avait son opinion sur la manière de nettoyer les objets, sur le type de musique et le menu proposés pendant le vernissage. En fin de compte, c’est une réussite pour le collectionneur et philanthrope qui a trouvé une maison pour sa collection, pour le musée qui va développer son activité pédagogique et ses recherches scientifiques et pour la collection elle‐​même qui est désormais magnifiquement mise en valeur et visible par des milliers de personnes chaque année, en particulier des groupes scolaires. Le musée va jouer un rôle clé dans la transmission de la connaissance.

Lors du vernissage, Norbert Cymbalista a terminé par des mots que l’on aurait pu prendre pour une boutade, lui qui a un rire généreux et le sourire aux lèvres : « On parle beaucoup de passé ici, d’histoire, de mémoire, de communautés disparues.  Mais moi, je veux parler du futur, de l’avenir de cette collection, des jeunes générations qui vont se poser des questions en voyant ces objets ». À 100 ans, c’est important d’avoir une vision à long‐terme. 


Rimonim de Tunisie © Jüdisches Museum Frankfurt, photo : Herbert Fischer
Que sont les rimonim ?
Rimon signifie « grenade » en hébreu, l’un des fruits souvent mentionnés dans le récit biblique et dont la symbolique le relie directement à la Torah : la grenade possèderait 613 grains, le nombre de commandements contenus dans la Loi. Mais le rimon comme objet rituel n’a plus toujours la forme d’un fruit, même s’il reste oblong pour s’emboîter sur les deux montants du rouleau. Ils font partie des ornements de la Torah, avec le yad (pointeur de lecture), le tass (la plaque ornementale), le manteau ou le tik (l’étui rigide qui contient le rouleau). Ensemble, ces ornements somptueux contribuent à magnifier la Torah. Les rimonim sont souvent décorés de clochettes qui tintent lors de la procession de la Torah – certains diront que c’est une douce musique qui contribue à la joie du moment, d’autres que cela permet de réveiller les fidèles assoupis. L’objet est ancien dans le rituel juif, puisqu’on le trouve mentionné dans la Guéniza du Caire et chez Maïmonide. Mais sa forme a mis du temps à se fixer, ce qui a permis aux artisans de choisir des designs originaux, influencés par l’art local, les matériaux à disposition, la générosité du mécène et la richesse de la communauté. Une anecdote de la collection Cymbalista : l’une des pièces les plus remarquables est un rimon unique, fait à Venise, d’une élégance et d’une délicatesse qui n’ont d’égal que son poids. L’objet est tellement fragile, tellement précieux et tellement lourd qu’il n’a jamais pu être placé sur le montant d’une Torah. Il a été conçu comme décoration du pupitre de lecture dans la synagogue. Le rimon vénitien a perdu sa fonction rituelle, mais sa splendeur rejaillit sur l’ensemble de la communauté. 

En savoir plus sur la collection de rimonim au Musée Juif de Francfort