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“Souviens‐​toi de nous pour la vie” et Marcel Proust
Publié le 11 septembre 2026

10 min de lecture

Sermon prononcé le 11 septembre 2026 dans la synagogue de JEM à Paris par le rabbin Delphine Horvilleur pour l’office du soir de Rosh haShana.

À la page 40 de vos siddourim, exactement là où nous en sommes dans l’office, nous venons de lire ces mots en haut de la page : « Souviens-toi de nous pour la vie, ô toi qui veux la vie » (sans nécessairement comprendre ce qu’ils veulent dire).

Mais on a surtout entendu résonner ces mots par la voix de Daniel Levy qui, pendant si longtemps, a mené les offices de fêtes, et a été le hazan de notre communauté.

J’avais envie d’entendre sa voix, et pas une autre, pour ce passage de la liturgie… parce que, pour moi, dans ma tête, ces mots‐​là sont associés à sa voix, à son chant à lui… c’est un peu comme une de mes madeleines de Proust de Tishri.

Lorsque je suis devenue rabbin et que j’ai commencé à officier dans notre chère communauté, il y a 18 ans de cela, je me souviens très bien que Daniel Levy me disait que, pour lui, ces mots résonnaient dans la voix de Daniel Farhi, parce qu’il avait entendu, pendant des années, Daniel les chanter. C’était un peu sa madeleine de Proust à lui…

Je suppose que la liturgie des fêtes de Tishri remplit, pour beaucoup d’entre nous, cette fonction de madeleine de Proust : elle laisse des traces indélébiles dans nos consciences, elle nous donne aussi, par la répétition, année après année, une étrange sensation du temps qui passe.

Alors ce soir, c’est précisément de temps dont j’ai envie de vous parler.

Je me suis dit que c’était le meilleur moment de l’année, Rosh haShana, le jour qu’on appelle « début de l’année », jour qu’on suppose être la date anniversaire de la création du monde, le début du temps… pour évoquer avec vous la notion du temps dans le judaïsme.

Et comme dirait Hillel, im lo akhshav eimahatam, « si nous ne le faisons pas maintenant, alors quand ? »

Après tout, nous sommes ce soir Rosh haShana de l’an 5787, le 11 septembre 2026. C’est une date particulière, une date qui fait mémoire pour beaucoup d’entre nous.

Je pense que, de l’autre côté de l’Atlantique, en ce moment même, mes collègues américains peaufinent leur sermon de Rosh haShana et, à mon avis, il n’y a pas un seul rabbin qui n’a pas prévu de parler du 11 septembre. Et je voudrais moi aussi un instant faire un détour par cette date.

Il y a 25 ans exactement, il y a un quart de siècle… Beaucoup d’entre nous se souviennent exactement où ils étaient en ce moment‐​là, à cet instant précis, au moment où ils ont appris qu’un attentat venait de frapper Manhattan et que les tours du World Trade Center s’effondraient.

Dans la déflagration et dans leur chute, allaient aussi s’abattre, nous le savons aujourd’hui, tout un monde, tout un temps.

Beaucoup de gens depuis ont dit que ce 11 septembre 2001 avait marqué l’entrée dans un autre siècle, et dans une autre époque de notre histoire, comme un virage dramatique, qui précipitait la fin d’une époque.

25 ans plus tard, l’événement apparaît ainsi comme la fin d’un monde et le début d’un autre.

J’ouvre une parenthèse, mais je dois vous confesser que j’ai toujours été fascinée, quand j’étais enfant, par la façon dont on enseignait à l’école l’enchaînement des temps. En cours d’Histoire, un prof nous disait par exemple : « l’Antiquité s’achève en 476, au moment de la chute de l’Empire romain d’Occident et débute alors le Moyen Âge ».

Dans ma petite tête d’enfant, j’imaginais toujours alors un type qui se réveille un matin en 476 et ouvre ses volets, regarde par la fenêtre et dit à sa femme : « Chérie, ça y est, fini l’Antiquité, à partir d’aujourd’hui c’est le Moyen Âge. Fais-toi belle, on va allumer un bûcher ».

Bien sûr, les choses ne se passent jamais ainsi. L’Histoire et le nom qu’on donne au temps sont toujours une reconstruction, a posteriori, une sorte d’après-coup de la mémoire qui nous permet, bien plus tard, de reconnaître qu’un virage s’est amorcé en un temps, et que nous avons changé d’époque.

C’est toujours après les faits qu’on reconnaît, dans l’histoire collective ou même dans nos histoires personnelles, que nous ne sommes plus les mêmes, que nous avons changé de temps…

Dans nos sociétés modernes, nous nous figurons le temps comme une structure linéaire : il y a le passé derrière nous, et le futur devant… et nous cheminons avec le progrès dans sa direction.

Vous savez, un petit peu comme ce petit bonhomme de mon enfance – pardon pour ceux qui ne sont pas la référence, c’est un classique de ma génération, un personnage très connu des années soixante‐​dix. Quand j’étais enfant, nous regardions tous une émission qui s’appelait La Linea. C’était un dessin animé très simple. Avec un petit bonhomme dessiné sur une ligne par un dessinateur invisible et qui cheminait et faisait de petits bruits dans un charabia comique avec une voix suraiguë, qui ponctuaient son chemin. Parfois, le fils sur lequel il marchait était interrompu, il se plaignait et ronchonnait jusqu’à ce que le dessinateur dessine une suite à son histoire, une montagne à grimper ou un chemin à emprunter….

Et de fait, il me semble que ce chemin racontait parfaitement notre perception du temps, un passé derrière nous et un futur face à nous. Il y a parfois des embûches mais on avance dans la bonne direction… en ronchonnant souvent, comme ce personnage.

Et puis en grandissant j’ai appris l’hébreu – quelle drôle d’idée. Et j’ai appris dans cette langue que le temps défile de façon tout à fait différente…

En hébreu moderne, le passé s’appelle avar et le futur atid mais l’hébreu biblique (la Torah) utilise des termes très différents pour parler du temps.

Petite leçon de temporalité biblique :

Dans la Torah, le temps s’appelle zeman de la racine leazmin qui signifie en hébreu « invitation ». Le temps s’invite dans nos vies…

Il y a d’un côté effectivement le temps passé et, de l’autre, l’avenir…

Mais le passé en hébreu biblique s’appelle kedem (lorsqu’on replace la Torah dans l’arche à l’office on dit : hadesh yamenou kekedem, « renouvelle nos jours comme autrefois »).

Kedem, c’est le passé, c’est qui s’est passé avant. Mais littéralement, kedem ou kadim, cela veut dire « face à soi », « devant soi ». Kedma « à l’avant ». Le passé est donc ce qui est face à moi, pas derrière moi…

Et devinez comment on appelle l’avenir dans la Bible ? Lorsqu’on évoque la suite des temps, la fin des jours, le futur lointain, on l’appelle dans la bible aharit hayamim or, littéralement ahora, en hébreu, signifie « à l’arrière », « derrière », « le jour derrière »… Le futur est donc ce qui se tient derrière nous… et non devant.

Je ne sais pas si vous percevez ce paradoxe ou plus exactement cette contre-image… Nous avons l’habitude, dans nos sociétés modernes, de penser le passé comme derrière nous et l’avenir comme devant nous… Mais l’hébreu biblique fait exactement l’inverse et nous dit : le passé est devant notre visage, tandis que l’avenir est derrière notre dos.

C’est un petit peu comme si vous repreniez l’image du petit bonhomme de La Linea que j’évoquais tout à l’heure, ce petit gars sur son fil en route vers son avenir en ronchonnant… et vous visualisez maintenant qu’au lieu d’avancer vers l’avenir, ce petit bonhomme marche précisément à reculons : il est retourné de telle sorte qu’il a son passé kedem face à lui, mais il avance à reculons vers un avenir aharit qui est encore dans son dos….

Je ne sais pas si vous visualisez bien cette image.

Pour ceux qui ont d’autres références que celles des dessins animés des années 70, je voudrais évoquer un philosophe assez connu, nommé Walter Benjamin, qui a théorisé cela dans une célèbre image.

Dans un de ses ouvrages, il interprète un tableau du peintre Paul Klee qu’on appelle Angelus novus… une image d’un ange aux ailes déployées et aux yeux grands ouverts. Benjamin écrit la chose suivante : « L'ange de l’Histoire a le visage tourné vers le passé. Il y voit toutes les catastrophes qui s’y amoncellent, des ruines sur des ruines. Il voudrait arrêter le temps et réparer ce qui a été détruit, ramener les morts à la vie… mais une violente tempête le pousse irrésistiblement vers l'avenir auquel il tourne le dos, tandis que s’amoncellent les débris devant lui »

Paul Klee, Angelus Novus

L’image est très forte, je vous invite à regarder ce tableau dès que vous pourrez après Rosh haShana et à méditer sur cette représentation du temps, cette idée que nous avançons à reculons vers l’avenir et que le passé, face à nos yeux, nous rappelle tant de douleurs et de deuils, et ses destructions, des tours qui s’effondrent, des mondes qui s’effondrent, des traumatismes récents, des dévastations qu’on ne parvient pas à réparer… Le vent de l’Histoire nous emporte vers un futur que nous ne voyons pas puisqu’il est dans notre dos.

Vous voyez, s’opposent là deux visions du temps, la vision moderne linéaire d’un passé derrière soir et d’un avenir dans notre champ de vision, et une vision benjaminienne assez dramatique d’un passé douloureux qu’on n’a aucune chance de réparer à l’avenir….

Pourquoi vous raconter tout cela aujourd’hui, si ce n’est pour vous inviter à méditer une troisième voix, une troisième possibilité de regard sur le temps, qui n’est autre que celle que nous propose la date du calendrier juif dans laquelle nous entrons… la vision du temps, made in Rosh haShana.

À Rosh haShana, les rabbins refusent à la fois la vision d’un temps linéaire de progrès où le passé est derrière nous, et ils refusent aussi la vision tragique d’un avenir sur lequel nous n’avons aucune prise. Ils proposent donc un troisième modèle, incroyablement révolutionnaire et pertinent qu’on appelle le modèle de la teshouva

Ils nous disent qu’a Rosh haShana, comme l’ange de l’Histoire, nous faisons effectivement face à notre passé, à tout ce qui fut empêché, cassé, détruit, tout ce qui est en ruine, tout ce qui est dévasté, tout ce que nous n’avons pas su dire, être ou faire. Mais contrairement à l’ange de Benjamin, ils affirment qu’il existe une possibilité, littéralement, de teshouva, de nous retourner, non pas vers le passé (puisqu’il est face à nous) , mais vers l’avenir, vers le futur… et de regarder de quelle manière notre conscience du passé va nous permettre de changer l’avenir.

Et c’est alors qu’on peut commencer à revisiter les mots de la page 40. Nous pouvons commencer à nous demander pourquoi il est si critique, pourquoi il doit résonner ce soir, et pourquoi il est, de génération en génération, si bien lu et si bien chanté, mais si mal traduit ou compris.

Zokhrénou leHayim« Souviens-toi de nous pour la vie », dit le siddour.

Mais en réalité, ce n’est pas du tout ce que ce verset veut dire. Zokhrénou ne veut pas dire cela….

La racine du mot zokhrénou est archi connue, c’est le mot zekher qui, en hébreu, est traduit par mémoire ou souvenir… Mais en hébreu, zakhar, ça veut surtout dire le masculin, la puissance mâle… Quel rapport, me direz‐​vous ? C’est simple : pour l’hébreu, le souvenir est exactement comme le masculin, la force d’ensemencement dans le monde, c’est ce qui potentiellement vient fertiliser le présent pour y faire pousser quelque chose.

Il en va de la biologie comme il en va de la mémoire selon nos sages.

Chaque fois que l’on évoque un souvenir ou qu’on suscite une mémoire, on invite le passé à planter en nous une petite graine, pour que le présent pousse, d’une certaine manière.

Voilà pourquoi on évoque dans les prières, Zekher maassé bereshit, le zekher de la création du monde, ou Zekher liTsiat Mitzrayim, le souvenir de la sortie d’Égypte, non pas simplement pour se souvenir d’un événement révolu, d’un passé lointain, mais parce que l’évocation de cet événement passé a le pouvoir de fertiliser notre présent d’une manière particulière, d’entrer en résonnance avec de l’inédit, pour qu’une création nouvelle soit possible, une nouvelle libération s’envisage.

Pour le dire autrement, le passé devant nous, kedem, revient constamment nous visiter, il s’invite dans nos vies, et nous ensemence, 

Vous vous dite peut‐​être que tout cela est très théorique, peut‐​être comme un blabla philosophique déconnecté de vos considérations actuelles ; je comprends mais je vous invite à y réfléchir autrement un instant.

Réfléchissez un instant, par exemple, à ce qui nous est arrivé ces dernières années, et notamment depuis le 7 octobre, dans tant de conversations que nous avons avec des proches ou des étrangers sur la situation au Proche‐​Orient. Je suis sûre que vous avez fait, vous aussi, l’expérience de ce zekher, de ce passé qui vient se planter dans le présent. 

Pour certains parmi nous, le 7 octobre a réactivé un passé bien plus ancien, il a réveillé les fantômes de nos histoires familiales, les souvenirs de persécutions passés, la mémoire de la Shoah, ou les souvenirs de l’expulsion d’Afrique du Nord, des exils et des douleurs passées, de la nakba pour les Palestiniens ou de la colonisation, de la Résistance ou de la collaboration… un passé plein de douleurs qui resurgit face à nos yeux. 

Exactement comme l’ange de l’Histoire de Benjamin, nous avons les yeux grands ouverts sur les ruines, et les deuils de nos histoires passées dans le sentiment que rien n’est réparable, et que le futur est inconnu.

Ce passé nous hante et conditionne évidemment la façon dont nous réagissons à ce qui surgit dans nos vies, la façon dont la peur, la rage, la méfiance, la colère, l’appréhension, la quête de revanche, et tant d’autres émotions nous guident …

Et voilà que surgit Rosh haShana et que ce temps nous invite à autre chose et dit : 

Certes, ton passé te hante et il s’invite dans ton analyse du présent, mais rappelle‐​toi qu’il constitue un zekher, une possibilité de faire pousser autrement ton avenir, à condition de savoir faire teshouva, non pas de revenir à un dogme ou une pratique stricte, mais de te retourner non pas vers le passé mais vers le futur (Retour vers le futur, Hollywood a décidément tout piqué au judaïsme).

À Rosh haShana, il nous est donné de laisser le passé changer au présent notre avenir.

Et c’est là que se tient le secret de la phrase de la page 40. Quand nous disons à Dieu Zokhrénou leHayim, nous ne lui disons pas niaisement « Souviens-toi de nous garder en vie », « surtout ne nous fais pas mourir », ce serait trop simple, et un peu cucu…
Non, nous lui disons littéralement, « Fais que le zekher, notre mémoire du passé, oriente nos pensées et nos actions leHayim, dans la direction de la vie, pour faire le choix de la vie.

Fais que notre mémoire, le souvenir de nos douleurs ou de nos erreurs, qui pourraient nous condamner à la colère, à la rancœur, à la vengeance ou au morbide, soient mobilisés dans le sens de la vie…

Fais que nous soyons capables de faire exactement ce que Rabbi Nachman, le maître du hassidisme, invitait ses élèves à faire quand il leur disait : Souviens-toi de ton futur. »

C’est le défi qui nous est lancé, immensément difficile à relever dans un temps où les douleurs et les traumatismes empêchent tant de gens de croire qu’un temps nouveau pourrait surgir. 

Certes, nul ne sait de quoi cet avenir est fait. L’année qui débute sera pleine de virages, de décisions, notamment électorales. Mais rien n’est encore scellé, c’est ce que nous n’allons cesser de répéter, presque à chaque page du livre 

Il nous est donné de changer l’avenir, et c’est un cadeau immense ; de croire que surgiront d’autres voix et d’autres voies.

Au moment où je m’apprête à quitter mes fonctions de rabbin de JEM exercées pendant 18 ans au service de notre communauté, je me dis qu’un jour, un jeune rabbin ou une rabbine, un hazan ou une hazanit, se tiendra là et chantera le Zokhrénou leHayim en disant qu’il entend encore ma voix dans sa tête. À mon tour (qui sait ?) je serai devenue une madeleine de Proust…

Finalement dans son œuvre, Proust n’a rien fait d’autre que d’explorer tout ce dont j’ai tenté de vous parler ce soir. Il l’a fait avec des phrases beaucoup plus longues et plus littéraires que les miennes, mais il a cherché, page après page, à convaincre ses lecteurs qu’on peut ressusciter le passé, rechercher le temps perdu, non pas pour s’y enfermer mais pour créer la possibilité d’un autre avenir.

Puissiez‐​vous être inscrits beSefer haHayim, dans le livre de la vie, leMaankha elohim hayim, pour la grandeur d’un Dieu, d’un plus grand que nous, d’un au‐​delà de nous, qui fait de la vie la chose la plus sacrée qui soit.

Shana Tova !

Delphine Horvilleur
Delphine Horvilleur

Delphine Horvilleur est directrice de la rédaction de Tenoua depuis 2009. Rabbin de JEM de 2008 à 2026, elle enseigne la pensée juive en Europe, aux États-Unis et en Israël. Delphine est l’auteure de nombreux ouvrages dont Vivre avec nos morts (Grasset, 2021), Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019) et Sermons sur les décombres (à paraître en octobre 2026).