Je me suis toujours demandée ce qu’on souhaite avant Yom Kippour, Tsom Kal (« jeûne léger littéralement »), m’a‑t-on suggéré parfois mais je n’ai jamais été convaincue par ce vœu sibyllin. La veille de cette fête « la plus importante de l’année », un ami m’a laissé un message vocal. Il ne me souhaitait rien mais s’interrogeait, à quelques heures d’entrer dans cette fête, qu’il suit de façon classique (par classique, j’entends : jour de congé posé, jeûne, lectures et un peu de synagogue) : « Je ne sais pas très bien ce que c’est que faire Kippour quand on n’est pas juif ou plutôt ce que c’est qu’être touché par Kippour quand on n’est pas juif ».
Je lui ai répondu que « j’habiterai Kippour, à ma manière ».
Je vois toujours ce jour‐là arriver avec une légère appréhension. Car je sais, d’expérience, que c’est ce jour‐là que je ressens le plus intensément une déchirure.
Je ne suis pas juive, mais je ne suis pas pas‐juive‐du‐tout non plus.
Tout a commencé lors de mes études d’histoire de l’art. Je devais choisir un artiste sur lequel travailler et Chaïm Soutine s’est imposé à moi. Pour découvrir son œuvre, je suis allée au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, puis j’ai fait un stage auprès de la conservatrice Nathalie Hazan Brunet.
C’est ainsi que « je suis entrée en judaïsme ».
Par Soutine et sa déchirure, cette rupture avec son monde traditionnel pour vivre ce qu’il avait au plus profond de lui, la peinture, cette nécessité viscérale de l’expression la plus pure et violente de soi. Puis mon chemin s’est poursuivi au Mémorial de la Shoah et, cinq ans plus tard au mahJ à nouveau.
Je suis devenue celle qui donne la parole, dans les auditoriums de ces deux institutions. Au fil des années, ce monde juif kaléidoscopique est devenu le mien. Puis le 7 octobre a frappé le monde, et je me suis autorisée à dire « nous ». Je raconte mon cheminement dans un podcast produit par Akadem, dont j’ai adopté le titre comme qualificatif de mon identité : « presque juive ».
Tous les jours de l’année, je suis reine en mon royaume. Passeuse d’histoires, de pensées et d’engagements. J’aime cette place délicieusement libre, d’être au centre et à la marge, dans une même ronde.
Aujourd’hui, c’est Kippour. Je ne travaille pas. Le mahJ, tout aussi laïc soit‐il, est portes closes. Tout autour, la vie suit son cours : les enfants vont à l’école, les métros filent, les boutiques sont ouvertes, les manifestants manifestent…
Et moi, j’ai une journée « pour moi ». Je n’en ferai pas un jour banal de repos, rythmé de rangements, courses ou lectures. Je vivrai cette journée, hors du temps ordinaire. Mais je ne jeûnerai pas, je n’irai pas à la synagogue, je n’appartiens pas à la communauté.
Pourtant, ce jour‐là, je l’éprouve, dans mon cœur, dans ma chair, et dans ma solitude.
Et je me répète, comme un psaume lancinant : « personne ne m’attend. Personne ne s’attend à ma présence. Je ne suis pas attendue ».
Ce matin, je porte un pull blanc. Petit signe vêtu sciemment. Porter un vêtement blanc à Kippour c’est « le blanc du linceul qui nous confronte à notre propre finitude, c’est aussi le blanc de la vulnérabilité ».
Ainsi vêtue, je pars marcher. Je sais où mes pas me mènent. Depuis plusieurs années, chaque jour de Kippour, j’arpente le cimetière du Père Lachaise. J’aime suivre ce rituel que je me suis inventée.

Je marche parmi les tombes et m’interroge à mon tour : pourquoi aller trouver refuge parmi les morts ? Ma solitude me semble‐t‐elle plus légère au cœur de ces milliers de vies laissées seules sous les pierres et la nature vorace ?
J’ai choisi cet écrin‐là, ce lieu‐là, mon lieu de Kippour, sans le théoriser, par instinct, comme une pulsion.
Toutefois je m’interroge. Pourquoi « habiter » Yom Kippour dans un lieu qui n’appartient à personne et où personne ne réside ? Serait‐ce être en cohérence avec ma propre imposture ? Ou alors, une provocation ? Le cimetière ne serait‐il pas l’inverse du faire ensemble, de la communauté dont je ne suis pas ?
Je suis là, toute seule, aujourd’hui l’étrangère d’un monde que j’ai fait mien, que j’ai apprivoisé, auquel je me suis autorisée à me sentir appartenir.
Je me sens figée sur le seuil de la synagogue, assourdie par le silence des téléphones éteints, narguée par le shofar dont je n’entendrai pas le souffle.
Ce jour‐là, je n’en suis pas. Et ce « presque » que j’aime brandir comme un étendard, avec la fierté de ceux qui se sentent libres, me déchire le cœur.
En ce jour du Grand Pardon qu’est Kippour, je suis en colère. Dans un vertige, je crie : qui doit pardonner à qui ? Pourquoi je n’en suis pas, moi qui œuvre chaque jour et chaque nuit ? Je perds mon souffle, j’imagine, délirante, ces rassemblements dont je m’exclue comme une parade de celui qui habitera le mieux Kippour. Où sont écrites les règles du jeu ?
L’alliance est rompue. J’avance fragile entre les sépultures, ma ligne de crête me blesse.
Je chute.
Agenouillée, vulnérable, me revient alors qu’il y a au cœur de Kippour cette seconde chance, après l’effondrement, une promesse, celle de la réparation.
Et chaque année se rejoue l’alliance brisée et sa réparation.
Et chaque année je rejoue la même partition, ce cimetière comme lieu (gouffre‐refuge) de mon identité fragmentée, où je dépose, dans son linceul, ma déchirure.
Soudain, j’entends au loin la rumeur du shofar. Son souffle comme une étreinte. Je souris.
Neshimat haShofar.
Et si, par Kippour, j’habitais enfin en « étrangère résidente », en guer toshav, dans l’écho du lieu où Abraham a enterré Sarah, chez les fils de Heth ? « Je suis étranger et habitant parmi vous ; accordez-moi la propriété d’un sépulcre chez vous, que j’enterre mon mort ».
Et si, par Kippour, j’acceptais de prendre le risque de mes déchirures et de franchir le seuil ?
Paris, vendredi 3 octobre 2025




