
On raconte qu’un jour où le célèbre Rav de Brisk était assis dans un train, rentrant d’un long périple, il fut chahuté par des brigands qui, face à ses habits usés et son air indigent, l’accablèrent de coups et de moqueries.
Quelle ne fut leur surprise de découvrir, qu’en gare de Brisk l’attendait un comité d’accueil digne d’un un sage des plus hauts rangs.
Les vauriens, honteux et surpris, descendirent du train à leur tour, et emboîtèrent le pas à l’escorte du rabbin pour lui présenter leurs piteuses excuses.
Jour après jour, ils revinrent toquer à la porte, implorant son pardon.
Rien n’y fit, le Rav ne pardonnait pas.
« Comment est-ce possible, cher maître ? C'est écrit noir sur blanc dans le Mishné Torah du Rambam ! », s’exclamaient, incrédules, ses élèves, « וזה שלא מחל הוא החוטא Celui qui ne pardonne pas, voilà le pécheur ».
Le Rav de Brisk leur répondit : « Qu'ils aillent demander pardon au pauvre Juif sans défense qu'ils ont offensé ! »
Le Rav de Brisk fait remarquer à ses élèves que les moqueries visaient une classe sociale, une catégorie entière d’êtres humains. Il est bien plus aisé à ces vauriens de se faire petits devant un grand sage que d’implorer le pardon de ceux qu’ils méprisent. Il ne s’agit donc pas de rancune chez le Rav de Brisk. Celui‐ci fait plutôt un pas de côté, établissant un tampon entre l’offense et l’offensé. L’offense ne l’atteint pas, elle n’a jamais vraiment parlé de lui.
De pardon impossible, il est aussi question dans une anecdote sibylline rapportée par le Talmud.
Lorsque Rabbi Zeira avait un grief à l’encontre d’une personne qui lui avait fait du tort, il faisait des allées et venues devant elle, afin que l’offenseur puisse venir demander pardon.
On raconte que Rav avait un différend (en araméen : avoir un mot/une chose) avec un certain boucher. Il ne s’était pas présenté devant lui pour présenter ses excuses. À la veille de Yom Kippour, Rav se dit : « Je vais aller l'apaiser ». Il rencontra son disciple Rav Huna, qui lui demanda : « Où va le maître ? ». Il répondit : « Je vais aller apaiser untel ». Rav Huna dit : « Abba – c'est le nom de Rav – va tuer quelqu'un ». Rav se rendit sur place et se tint près de lui. Il trouva le boucher assis, en train de fendre la tête d’un animal. Le boucher leva les yeux et l’aperçut. Il lui dit : « Es-tu Abba ? Va, je n'ai rien à te dire [dans le texte original : je n'ai pas de mot/de chose avec toi] ». Alors qu’il fendait la tête de l’animal, un des os du crâne jaillit, le frappa à la gorge et le tua.
À l’inverse de Rabbi Zeira, qui cherche à se rendre disponible, à inviter son entourage au pardon, Rav se place en redresseur de torts, se campe devant celui qu’il estime dans le devoir de lui présenter ses excuses. Il l’accule par sa présence en face de lui, mais aussi par la temporalité qu’il s’est choisie : la veille de Yom Kippour. Chacun sait que les fautes commises envers un tiers ne sont pas pardonnées par Dieu à Kippour, et que seul le pardon de l’offensé peut effacer la menace qui plane sur ceux qui ont offensé.
C’est peut‐être pour cela que Rav déclare qu’il part « apaiser » le boucher : lui assurer que son pardon est acquis et, par là, qu’il n’a rien à craindre de ce jour redoutable. C’est en tout cas ainsi qu’on pourrait lire les choses à première vue. Mais l’échange avec son disciple Rav Huna vient troubler notre lecture. Ce dernier prédit la mort imminente de celui que Rav prétend vouloir apaiser.
La suite est plus intrigante encore. Le boucher est à son ouvrage, préparant la viande en cette veille de jeûne. Il accueille le rabbin par une question : « Es-tu Abba ? », l’appelant par son prénom et refusant de présenter des excuses. Le pauvre boucher, incapable de demander pardon, voit les menaces de Yom Kippour s’accomplir avant leur heure. Et il est, comme par malédiction, puni par là où il a péché : les mots de regret qu’il ne parvient pas à sortir de sa gorge s’agrègent et l’étouffent.
Drôle de fable que celle‐ci. Assurément, si le boucher a mal agi, sa mort est un échec du modèle de la teshouva pensé par les sages. Et on peut lire une critique en creux du comportement du Rav puisque cette histoire funeste est présentée à la suite et en contraste au modèle de Rabbi Zeira qui, lui, sait faire disparaître l’offense et réparer la relation. Rav, de son côté, fait primer le devoir de teshouva et les excuses qu’on lui doit sur la vie même de l’offenseur. Que se serait‐il passé si Rav avait pris modèle sur Rabbi Zeira et n’avait pas cherché à humilier le boucher, mais avait su trouver le moyen de lui faire prendre conscience de ses manquements sans lui faire perdre la face ?
Revenons au texte, car celui‐ci laisse planer la possibilité d’une autre lecture. En effet, la fin de l’histoire n’est pas univoque, le Talmud préférant le « il » indéfini au prénom des personnages : on ne peut affirmer avec certitude qui est le sujet de chaque verbe ; et par là, qui est en vie et qui est mort à la fin de l’histoire. La plupart des commentateurs ont compris du contexte que c’était le boucher qu’on enterrait, mais il est tout aussi grammaticalement possible de lire que l’os qui s’échappe de la tête de l’animal vient se planter dans la gorge de Rav, qui se tient, nous dit‐on, juste en face du boucher. Ici ce n’est plus le boucher qui meurt de ne pas parvenir à faire sortir un pardon de ses lèvres, c’est la rancune de Rav qui lui reste en travers de la gorge et l’emporte ; son passé qui ne passe pas.
C’est peut‐être à dessein que le Talmud laisse ouvertes ces deux possibilités de lecture : un pardon rendu impossible est mortifère non seulement pour celui qu’on condamne éternellement à porter la faute, mais aussi pour celui qui fait tenir tout son être dans l’offense qu’on lui a portée.
Cette année, puissions‐nous faire l’expérience du pardon, non comme une grâce qu’on accorde à autrui mais comme un acte ultime d’émancipation, une déclaration de supériorité sur notre passé.




