
J’ai longtemps perçu la journée de Kippour comme une forme de punition. Pas de nourriture, pas d’eau, pas d’écran… Fragments de mon regard d’enfant ! Et pourtant, je pense à la joie des retrouvailles avec la famille, les puzzles infinis et les magazines qu’on lit et relit encore. Je sens encore l’odeur des gâteaux au miel que ma grand‐mère posait sous notre nez, sans qu’on puisse y toucher.
Aujourd’hui, j’ai grandi. Du moins, un peu. Et j’ai voulu comprendre quels imaginaires étaient liés à Kippour. Les mots glissent presque naturellement : pardon, synagogue, jeûne, silence et tohu‐bohu des retrouvailles. En bref, le jour le plus juif de toute l’année !
Et cette maturité soudaine m’a poussée à regarder du côté de ma passion : l’art. Comment les artistes représentent‐ils Kippour ? Comment figurent‐ils un moment aussi intime aux symboliques plurielles ?
Le silence des images
Selon moi, la meilleure réponse aux imaginaires se trouve toujours dans les œuvres. Alors, j’ai cherché des images mais je n’ai trouvé que très peu d’œuvres. Tandis que les représentations de Rosh haShana, Pourim ou Pessah foisonnent, Kippour manque à l’appel. Pourquoi n’est ce pas une évidence pour les artistes ?
Kippour est le moment du pardon. Le pardon où l’on conscientise nos fautes, visibles ou invisibles. On les jette à l’eau, on les noie pour ne pas les oublier, sans jamais les retrouver. On les porte jusqu’à en faire une force. Or, figurer a longtemps été et est encore, pour certains, considéré comme un péché. En effet, le deuxième commandement interdit de faire des images sculptées et des représentations de ce qui est au ciel, sur terre ou dans les eaux. Une prohibition liée à l’idolâtrie, dont l’interprétation a varié au fil des siècles. Pourtant, l’art juif n’a jamais été dépourvu d’images. On trouve des traces de figuration dès le IIIe siècle. L’ancienne synagogue de Doura‐Europos à Damas était ornée de peintures représentant des personnages et des scènes bibliques. Toutefois, pour certains, représenter Kippour serait commettre une double faute. À peine avons‐nous libéré nos anciens péchés qu’il faudrait déjà en commettre un autre.
Bien que l’interdit de figurer pèse dans la balance, je reste persuadée qu’il y a autre chose. Une raison qui embrasse l’essence même de cette fête : le silence. Comment représenter un moment de si grande intimité ? Comment capturer cette conversation intense avec soi‐même ? Représenter, ne serait‐ce pas échapper au sens même de la fête ?
Dans l’imaginaire collectif, Kippour rime avec repentir, confession, pardon. Tout ce qui est au cœur de cette journée échappe au regard. Alors, que reste‐t‐il à peindre ? Une synagogue, des corps en prière, des fidèles. Et pourquoi pas soi‐même ? C’est le pari de Maurycy Gottlieb, peintre juif du XIXe siècle, qui a peint l’image la plus célèbre de Kippour.
L’imaginaire Kippour
Maurycy Gottlieb (1856−1879) est un peintre juif polonais. Mort à seulement 23 ans, il est aujourd’hui considéré comme l’un des fondateurs de l’art juif moderne. Son œuvre Juifs priant dans une synagogue à Yom Kippour correspond à l’image populaire de cette fête. Mais Gottlieb cherchait‐il à façonner un nouvel archétype de Kippour, ou plutôt à recréer celui qu’il connaissait ?
Dans un décor de synagogue, une vingtaine de personnages sont réunis pour prier. Les hommes, enveloppés dans leur tallit, sont regroupés autour de la téva tandis que les femmes les observent d’en haut. La scène en aplat est dense, presque saturée de corps et, pourtant, elle paraît étrangement silencieuse. Le style réaliste de l’artiste capture les personnages dans des attitudes et des poses toutes différentes les unes des autres. Leur point commun : tous semblent plongés dans leur pensée, absorbés par la prière ou leur intériorité. Aucun geste spectaculaire, aucun cri, aucun trouble, aucun bruit ! Les visages sont lointains, immobiles. Comme l’imaginaire collectif, Gottlieb associe Kippour à la prière. Il donne l’image d’une communauté réunie où chacun semble perdu en soi.
Ce qui interpelle dans cette image, c’est l’absence de dialogue entre les personnages. Ils sont tous ensemble, faisant résonner le son de la prière jusqu’au cieux. Et pourtant, rien. Pas un bruit, ni un mouvement de trop. À première vue, Gottlieb met en image un Kippour traditionnel immergé dans le silence, la prière, la communauté.
Mais cette interprétation me paraît trop sage ! Parmi tous ces visages, l’un d’eux finit par attirer notre regard.Un homme au premier rang nous observe. Il porte autour du cou un médaillon marqué des lettres hébraïques mem מ et guimel ג, les initiales de Maurycy Gottlieb. L’artiste est un farceur, il se glisse dans sa propre œuvre.
Un autoportrait à trois têtes
Ce Kippour n’est d’autre qu’un autoportrait de l’artiste. Coup de génie ! En effet, Gottlieb ne se représente pas une mais trois fois dans l’œuvre. Dans le rôle de l’enfant, à gauche, vêtu d’un habit aux motifs précieux. En jeune homme religieux, concentré sur son livre de prière, avachi sur la téva. Puis, au centre (légèrement décentrée), il apparaît nous regardant, le visage épuisé enveloppé dans un tallit aux rayures multicolores. L’artiste se peint à trois âges différents, dans trois attitudes très distinctes qui reflètent chacune une part de sa personnalité.
Loin du simple imaginaire de Kippour, Gottlieb revient à l’essence de cette fête : soi. Un peu égocentrique, certes, teinté d’une touche d’humour évidente, il raconte son histoire. Son père, comme son ex‐fiancée, Laura sont tous deux présents. Il la peint d’ailleurs à deux reprises, en haut, dans la galerie des femmes. Il fait de la synagogue un espace de mémoire ; dans cette image, il raconte sa vie au spectateur. Cachée certes, derrière un imaginaire, mais visible quand nos esprits curieux s’ouvrent. En se représentant lui‐même, il nous dévoile une part de son bilan de vie !
Gottlieb nous donne peut‐être à voir ce qui se cache derrière l’image traditionnelle de Kippour : une communauté réunie autour de la prière, mais où chacun semble absorbé par sa propre intériorité. Parce qu’au final, Kippour est peut‐être le seul jour de l’année où tout nous oblige à appuyer sur pause. Après avoir fait le bilan de nos vies – aussi dur soit l’exercice –, on peut le conscientiser et partir sur de nouvelles bases.
Kippour en héritage : mémoire, famille et enracinement

© Toby Cohen – Courtesy Engel Gallery, Jérusalem
Mais l’histoire ne s’arrête pas là ! Car l’œuvre de Gottlieb a traversé les générations comme « image de Kippour ». Plus d’un siècle plus tard, Toby Cohen, un photographe, se la réapproprie. L’artiste reconstruit la toile grâce à son appareil. Le projet lui demande plusieurs mois de préparation. Il ne se contente pas de s’inspirer du tableau : il en reprend minutieusement la composition et remplace les personnages de Gottlieb par les siens. Sa famille, ses proches, ses amis deviennent les fidèles de cette nouvelle synagogue. Et il prend la place du peintre, une réappropriation osée, qui coule de sens ! L’artiste se représente alors dans la mémoire d’un autre.
Pourquoi Gottlieb ? Tobby Cohen dit être attiré par lui autant comme artiste que comme Juif. Sa propre recherche autour de son identité juive le conduit vers ce jeune peintre mort à seulement 23 ans. Reprendreson œuvre, c’est alors bien plus que rendre hommage à un tableau célèbre. C’est réinvestir une mémoire.
La synagogue de Gottlieb était devenue son espace intérieur. Chez Cohen, elle devient un espace de transmission. Les visages changent, les générations évoluent, la photographie laisse place à la peinture, mais quelque chose demeure : une communauté réunie pour Kippour et un artiste qui cherche sa place parmi elle.
Peut‐être est‐ce finalement cela que l’image de Kippour permet : se rappeler nos ancêtres, s’enraciner en eux, et suivre leurs pas. Ou pas…
Kippour hors les murs
Et pourtant, si l’on s’en tient à ces deux œuvres, Kippour reste enfermé dans la synagogue. Dans notre imaginaire, la journée semble se résumer à la prière, au silence et au recueillement. Mais Kippour ne s’arrête pas aux portes de la synagogue. Certains restent chez eux, d’autres viennent seulement écouter le son de la renaissance, celui du shofar.

Dans ma quête d’images, j’ai trouvé une œuvre qui ressemble plus à ma vision de Kippour : le bavardage, les retrouvailles. Dans les collections numériques du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, j’ai repéré une carte postale, prise quelques décennies après l’œuvre de Gottlieb. Évidemment, les informations manquent. Mais juste en la regardant, je m’y suis attachée. Cette photographie prise dans la cour d’une synagogue, où les jeunes enfants jouent, les personnes parlent, se rencontrent, rient aux éclats. Une image de retrouvailles familiales, de sociabilité, de souvenirs précieux d’un Kippour joyeux.
Alors oui, Kippour est un jour de pardon. Pardon envers les autres, envers soi. Mais c’est aussi une fête joyeuse qui nous permet de nous libérer de nos fautes, une nouvelle chance de commencer avec de nouveaux fondements pour nous élever. Cela ne signifie pas qu’on doive le vivre dans le silence, – ou que le silence est même une punition –, on doit simplement être à l’écoute, traverser et accepter.
Kippour est un voyage, une exploration de symboliques, de définitions. Chaque pratique, chaque règle, chaque coutume croise l’empreinte du judaïsme à notre héritage familial ! Cette quête d’images m’a fait réfléchir à ma propre définition de cette fête. Expiation, silence, jeûne, pardon. Tous ces mots sont réels et embrassent la finalité de Kippour. Mais pas seulement, il existe d’autres visions. À trop s’enfermer dans les règles, on s’éloigne du sens véritable de cette fête : celui d’un retour vers soi.
Parfois, on n’obtient pas le résultat voulu – je n’ai pas trouvé d’images auxquelles m’identifier entièrement –, il suffit juste d’en prendre des fragments. Chez Gottlieb, l’image traditionnelle de Kippour, je prends la quête de soi, à l’intérieur d’une collectivité puissante. Et surtout son humour caché. Chez Toby Cohen, les notions de mémoire, d’enracinement, de retrouvailles. Enfin, dans la carte postale, j’entrevois la possibilité de voir Kippour autrement, de rire, de partager, de se retrouver. Il n’existe pas un, mais des dizaines de milliers de Kippour, ornés par des règles et des pratiques toutes différentes. Car finalement, Kippour est un cadeau, une journée où chacun peut pardonner et se pardonner pour trouver le cheminement de sa synagogue intérieure.




