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Les jours redoutables de la démocratie israélienne

La décision du ministre de la Culture, reprise et amplifiée par le premier ministre Nétanyahou, de déchoir de leur citoyenneté les réalisateurs du documentaire NAZA traduit une nouvelle fois la dérive illibérale du gouvernement israélien et l’urgence de le remplacer.

Publié le 18 septembre 2026

5 min de lecture

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Yuval Abraham et Rachel Szor recevant le Prix spécial du jury pour Naza lors de la cérémonie de clôture de la Mostra de Venise 2026. Photo : Ondine Goat, CC BY‐​SA 4.0

En l’espace de quelques jours, la liberté d’expression, de création artistique, et de réunion et l’égalité entre citoyens israéliens ont été profondément ébranlées en Israël.

Le ministre de la Culture, Miki Zohar, a ainsi menacé les réalisateurs du documentaire NAZA de les déchoir de leur nationalité. Si cette mesure n’a aucune chance de passer à ce stade, elle montre la volonté absolue du gouvernement de ne pas laisser se développer de dissidence, et envoie un signal sans équivoque à ceux qui voudraient faire de même. Ceux qui critiquent l’anonymat des soldats pour ôter toute crédibilité au film NAZA signifient de manière très claire qu’aucune mansuétude envers ceux qui s’aviseraient de dénoncer les méthodes de l’armée à visage découvert ne sera accordée. 

Les principes qui sont aujourd’hui en jeu dépassent de très loin la qualité et même l’honnêteté de l’œuvre qui a été primée à Venise, comme la liberté des caricaturistes danois ou de Charlie Hebdo ne saurait être discutée sous prétexte que leurs dessins seraient « offensants » envers le prophète ou les croyants

Il se trouvait alors des voix pour comprendre la colère des croyants « insultés » et affirmer que la critique ne devait pas aller jusqu’à la calomnie, et que ces caricatures pourraient armer le bras de terroristes islamistes en quête de vengeance. Aujourd’hui le rejet du film NAZAles menaces du gouvernement contre les « traîtres » Yuval Abraham et Rachel Zohr, et les intimidations des nervis d’extrême droite qui font le siège du domicile de leurs parents pourraient être expliquées par le traumatisme du 7 octobre, les imprécisions du documentaire et l’exploitation qui pourrait en être faite par des antisionistes radicaux ou des antisémites contre des Juifs ou des Israéliens, qui doivent être dénoncées sans équivoque sans que la qualité du documentaire ou même sa bonne foi ne rentrent en ligne de compte.

Il est symptomatique que l’armée israélienne se soit mieux comportée que le gouvernement en demandant à visionner le film pour mieux le contrer avec des avocats, comme cela devrait se passer en démocratie. La critique du film est légitime, nécessaire, mais elle doit s’exprimer dans le cadre de l’État de droit d’une société ouverte, comme avec l’interview âpre de Yuval Abraham par l’excellent journaliste Raviv Drucker

Il s’agit en fait d’un test grandeur nature pour la démocratie israélienne, que le traumatisme bien réel et légitime du 7 octobre ne peut conduire à l’abîme de la suppression des voix dissidentes, même extrêmes, même biaisées, avec un possible recours à la violence.

Il n’y a pas de « oui mais » dans le soutien à apporter aux créateurs, quelle que soit leur œuvre, et beaucoup dans la société civile israélienne le comprennent. Le véritable soutien à Israël aujourd’hui est le soutien à ses institutions démocratiques, à ses journaux libres et à ses créateurs, sans même juger du contenu de leurs œuvres. Il n’est pas réductible à la chasse aux antisionistes radicaux et aux antisémites, aussi essentielle et urgente soit elle. Le refus du boycott ne peut pas concerner que Barbara Butch et doit s’étendre au boycott ou aux menaces envers les créateurs au sein même d’Israël.

Cette attaque massive contre le film et ses créateurs s’inscrit dans une démarche plus globale de restriction des libertés en Israël par un gouvernement aux abois et donc particulièrement dangereux. C’est dans ce contexte que le Likoud, le parti du Premier ministre israélien, a attaqué les partis arabes, en demandant leur exclusion du scrutin du 27 octobre . Comme pour le cas de la déchéance de nationalité, cette mesure n’a aucune chance de passer mais, là encore, elle n’en est pas moins à la fois symbolique et problématique. Cet appel vise en fait à ôter toute légitimité démocratique à ces partis, et donc à leurs électeurs, pour la plupart des Arabes israéliens. Il foule aux pieds un principe fondateur de la déclaration d’indépendance, contenu dans cette partie : «[L’État d’Israël] assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe; il garantira la pleine liberté de conscience, de culte, d'éducation et de culture »… Il a enfin une portée politicienne à court terme, en rendant inacceptable la moindre idée de coalition entre les partis d’opposition sionistes et les partis arabes, et donc sans doute la constitution d’un gouvernement d’opposition à celui qui dirige aujourd’hui, en l’état actuel des rapports de force politiques.

Dans une prise de parole glaçante et digne de régimes autocratiques où il disait son intention de retirer la nationalité aux réalisateurs « félons » et, pour faire bonne mesure, à tous ceux qui « diffameraient » Tsahal à l’étranger, Nétanyahou a également indiqué son intention d’attaquer en justice et de demander des indemnités majeures au dirigeant de l’opposition Yair Golan pour des propos effectivement très malheureux qu’il avait ensuite clarifiés

Enfin jeudi, une réunion publique dans laquelle intervenait Gilad Kariv, un des principaux dirigeants du parti de centre‐​gauche de Yair Golan, était perturbée par des jeunes militants du parti d’extrême droite de Ben Gvir, Otzma Yehudit, avec des échanges d’insultes et de coups, révélant une atmosphère proche des semaines précédant l’assassinat de Rabin, dont Ben Gvir se souvient forcément, pour avoir menacé le Premier ministre à cette époque

Au‐​delà de son parti‐​pris antidémocratique et de son cynisme électoral, la nocivité de ce gouvernement pour l’image internationale d’Israël apparait une nouvelle fois au grand jour dans cette semaine noire de la démocratie israélienne, en ces « jours terribles » qui séparent Rosh haShana de Yom Kippour. 

Il a non seulement offert une visibilité gigantesque au film, dont l’adulation observée à Venise n’était évidemment pas dénuée d’arrière-pensées, mais il lui a offert également une visibilité paradoxale qu’il n’aurait pas pu imaginer. En l’attaquant bille en tête, il en fait un objet de résistance et de dissidence mis au bûcher par un régime vu comme autoritaire et brutal, lui donnant ainsi des lettres de noblesse inespérées. Sa projection sera désormais non pas un devoir civique pour pouvoir comprendre et critiquer, mais un signe de ralliement à la « cause » et un « acte de résistance », le nouveau keffieh pour une génération d’activistes pro‐palestiniens.

Dans son entreprise plus générale de démolition de la démocratie israélienne, le gouvernement israélien est aujourd’hui l’idiot utile ou l’allié objectif des antisionistes, trop heureux du visage que renvoie Israël. Nétanyahou a théorisé qu’Israël devrait devenir Sparte coupée du monde. Avec application, il s’y emploie et semble pouvoir y parvenir au‐​delà de ses espérances les plus folles. Déjà ostracisé et isolé, Israël, par la faute d’un gouvernement liberticide, cynique et incompétent, vient de donner des munitions merveilleuses à ses ennemis résolus qui peuvent revendiquer en toute bonne conscience que ce qu’ils disaient était vrai.

Il faut espérer que les électeurs israéliens sauront s’en souvenir quand ils se rendront aux urnes le 27 octobre prochain, pour se débarrasser d’un gouvernement israélien qui aura porté un tort bien plus terrible à la société israélienne et à l’image d’Israël dans le monde qu’un documentaire primé à Venise.