
Interroger l’État et l’armée
Une démocratie vivante doit pouvoir supporter que des journalistes, des artistes, des chercheurs ou des citoyens interrogent l’armée, le pouvoir et la raison d’État : qu’ils mettent au jour des pratiques que les institutions préféreraient taire, recueillent la parole de ceux qui y ont participé, ou contestent un récit national présenté comme indiscutable.
Une telle démarche ne vaut pas, par elle‐même, validation de toutes les affirmations qu’elle porte. L’exigence de vérité implique aussi d’examiner les sources, de soumettre les récits à la contradiction, d’en vérifier les circonstances et d’en mesurer la portée. Défendre le droit d’enquêter ne commande pas d’abandonner les règles de l’enquête.
Je ne suis ni l’avocat ni le procureur de ce film. Je l’ai vu une fois, tel que je l’ai vu, et il a fait naître en moi beaucoup de questions. Je crois qu’une société doit pouvoir regarder avec un œil critique ce qu’elle est et ce qu’elle fait. Je crois aussi qu’aucun film, si puissant soit‐il, ne dispense de la preuve. C’est cette double exigence que ce texte cherche à tenir.
Un film vu en projection privée
C’est dans cet esprit que doit être reçu NAZA, documentaire réalisé par le journaliste d’investigation Yuval Abraham et la cinéaste Rachel Szor. Son titre est un acronyme hébreu employé par l’armée israélienne pour désigner les « dommages collatéraux », c’est-à-dire les victimes civiles attendues d’une frappe. J’ai vu ce film lors d’une projection privée. Je ne l’ai vu qu’une fois. Dans un film court et très dense, où les images de Tel‐Aviv, les bruits de la rue, les questions du réalisateur et les réponses des témoins s’enchaînent rapidement, des détails m’ont sans doute échappé : ce texte rend compte de cette première vision, avec l’émotion qui fut la mienne.
Le documentaire donne la parole, sous couvert d’anonymat, à vingt‐quatre militaires, officiers et membres des services de renseignement israéliens qui évoquent la conduite des opérations à Gaza, notamment les dispositifs de surveillance et de ciblage à distance.
Que des réalisateurs souhaitent interroger ce système et recueillir la parole de ceux qui le dénoncent de l’intérieur est parfaitement légitime. Il est même sain que le débat public israélien, international (et juif) ne soit pas privé de ces voix critiques venues de l’appareil militaire ou de la société israélienne.
Ce que le film produit
En le regardant, j’ai été saisi de sidération. Le film organise un contraste saisissant : d’un côté, Tel‐Aviv la nuit, ses immeubles éclairés, les fenêtres derrière lesquelles scintillent les écrans de télévision, des gens qui vont et viennent, le bruit continu de la circulation, les avions qui survolent la ville ; de l’autre, les voix de militaires et de personnels du renseignement décrivant les mécanismes de surveillance, de ciblage et de destruction mis en œuvre à Gaza.
Les témoins ne sont pas identifiables : filmés en silhouette, leur voix et leur visage sont altérés numériquement. Cette mise en scène donne à leurs paroles une place presque exclusive : elles surgissent sur ces images d’une ville nocturne, animée et apparemment distante d’une guerre qui se déroule à quelques dizaines de kilomètres. L’écart entre cette esthétique urbaine, parfois fascinante, et le contenu des témoignages crée un trouble profond. J’étais attiré par les images et saisi par ce que les voix racontent.
Des accusations d'une extrême gravité
Elles ne peuvent être balayées d’un revers de main, ni neutralisées par l’invective ou par les campagnes visant les auteurs du film. Une guerre menée dans un territoire densément peuplé, où le Hamas opère au milieu des zones habitées et où la présence de ses structures dans ou près d’infrastructures civiles est régulièrement alléguée, expose structurellement les populations civiles à des risques considérables. Cela ne rend pas les atteintes aux civils inévitables au sens moral ou juridique, ni ne dispense l’armée qui conduit les opérations de ses obligations. Cela oblige au contraire à examiner avec le plus grand sérieux les récits de pratiques susceptibles d’avoir causé des morts civiles.
Le film contient des affirmations d’une portée considérable. L’un des témoins évoque, pour une seule frappe, un nombre de victimes civiles jugé acceptable pouvant atteindre cinq cents ; des témoins reconstituent aussi, par des dessins de rues et d’immeubles, des situations où le « dommage collatéral » consiste à frapper un bâtiment en sachant qu’une famille y vit. Je n’ai ni la compétence ni les moyens de vérifier ces récits, et je ne prétends pas le faire ici.
Il faut aussi le dire sans détour : les victimes civiles palestiniennes, les enfants tués ou blessés, les familles déplacées, endeuillées ou ensevelies sous les décombres, ne sont ni un décor de guerre ni un argument dans une polémique. Leur souffrance appelle une compassion sans réserve. La situation humanitaire à Gaza demeure dramatique : morts, blessés, destructions, déplacements, accès gravement dégradé aux soins, à l’eau et aux services essentiels.
C’est précisément parce que ces accusations sont si graves, et que je ne peux, en spectateur, les évaluer moi‐même, qu’elles appellent une enquête véritable : une confrontation approfondie avec les données opérationnelles, les décisions de ciblage, les archives disponibles et les témoignages indépendants. La force émotionnelle du film ne réduit pas l’exigence de preuve ; elle la rend plus nécessaire encore.
Les ruines et la démonstration
La fin du film m’a également troublé. Après les voix anonymes et les images nocturnes de Tel‐Aviv, on voit Gaza ravagée. Dans les décombres, un homme cherche désespérément ses enfants en criant leurs prénoms. La scène est déchirante et atteste sans détour l’horreur vécue par les civils.
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Mais elle ne démontre pas, à elle seule, les mécanismes, les intentions et les responsabilités systémiques que le film entend établir. Elle n’en a peut‐être pas la prétention : elle relève du deuil et du témoignage plus que de la preuve. Les guerres urbaines laissent partout des ruines, des familles ensevelies et des vies brisées, à Mossoul dans la guerre contre l’organisation de l’État islamique comme ailleurs. Ce rappel ne relativise en rien Gaza, ni ne crée une équivalence entre des conflits et des responsabilités que tout distingue. Il invite seulement à distinguer la souffrance civile, que ces images expriment de façon bouleversante, de la démonstration factuelle de choix et de responsabilités particuliers.
Cette séquence finale, qui vient après des témoignages anonymes très puissants et l’hommage à Claude Lanzmann dont je parle plus loin, donne le sentiment que l’émotion complète, voire supplée, ce qui devrait relever d’une démonstration rigoureusement établie.
Les limites de vérification
On ne peut pas, pour autant, faire comme si tout, dans ce film, relevait d’une démarche journalistique pleinement aboutie. Le film rend difficile l’examen indépendant de plusieurs témoignages : l’anonymisation intégrale des sources ne s’accompagne pas toujours, pour le spectateur, d’éléments assez précis pour en vérifier la portée exacte.
Cet anonymat n’est pas un caprice. Le chef d’état-major, Eyal Zamir, a ordonné d’examiner une éventuelle divulgation d’informations classifiées et d’envisager des suites juridiques contre les personnes impliquées, et l’Associated Press rapporte qu’il a promis de retrouver les soldats qui ont coopéré au film. Un travail d’enquête peut protéger ses sources. Mais il doit aussi, autant que possible, documenter le contexte factuel des récits recueillis, afin que l’anonymat ne devienne pas un obstacle à toute vérification publique. L’enjeu n’est pas de mettre en danger les témoins : il est de permettre au spectateur de savoir ce qui est directement établi, ce qui est recoupé, ce qui relève d’un témoignage personnel et ce qui demeure une allégation difficile à contrôler.
Le regard critique de Raviv Drucker
Dans une tribune publiée par Haaretz le 14 septembre 2026, intitulée « Watching NAZA Shocked Me. So Did What Its Creators Left Out », Raviv Drucker, journaliste d’investigation et présentateur de la chaîne israélienne Channel 13, explique que le film l’a profondément ébranlé, tout en jugeant que ses lacunes méthodologiques en affaiblissent la portée. Il ne nie ni la brutalité de certaines actions commises durant la guerre à Gaza ni la nécessité d’examiner sérieusement les accusations portées par NAZA. Mais il souligne que les vingt‐quatre témoignages sont anonymes et qu’ils ne sont, selon lui, accompagnés ni de dates, ni de lieux, ni d’unités, ni d’incidents précis permettant de les vérifier ou de les confronter à d’autres sources. Drucker reproche aussi au documentaire de prendre les récits des témoins sans leur appliquer une distance critique suffisante : des souvenirs individuels, même sincères et troublants, ne dispensent pas d’un travail de recoupement. Il estime également que le film évacue trop vite des éléments de contexte, notamment les crimes du Hamas le 7 octobre, la question des otages et l’emploi allégué de civils comme boucliers humains. Yuval Abraham conteste ce reproche : ces sujets, dit‐il, figurent bien dans le film.
Enfin, Drucker juge que cette construction unilatérale peut produire l’effet inverse de celui recherché : au lieu de convaincre les Israéliens auxquels il s’adresse, le film risque de les braquer. Son idée n’est donc pas que les accusations doivent être ignorées, mais qu’un documentaire aussi grave aurait gagné en crédibilité et en efficacité en apportant davantage de faits vérifiables, de contextualisation et de contradiction.
Le 14 septembre, lors d’un entretien tendu avec Yuval Abraham sur Channel 13, Drucker a réitéré ses interrogations sur la possibilité de vérifier les accusations du film et sur l’absence de données permettant d’identifier les sources, leurs unités ou les faits évoqués. Yuval Abraham a répondu que les identités des témoins et les cas qu’ils rapportaient avaient été vérifiés, que la rédaction du Guardian, qui a produit le film, avait eu accès au matériau sous‐jacent, tout en invoquant la nécessité de protéger les sources.
Cette réponse déplace la question sans la clore. Une vérification menée par le producteur du film, et non publiée, ne peut pas être contrôlée par le public : elle repose sur la confiance accordée à une rédaction. Elle n’est pas négligeable, mais elle n’équivaut pas à une preuve que chacun pourrait examiner. C’est pourquoi un contrôle indépendant, compatible avec la protection des sources, serait une réponse plus convaincante aux doutes exprimés que des dénégations réciproques.
L’absence de contradictoire
Le film ne montre pas que ses réalisateurs aient soumis les accusations précises qu’il contient aux autorités militaires israéliennes avant sa présentation publique, et rien, dans les éléments publics disponibles, ne l’établit. Un responsable de la diplomatie publique israélienne affirme d’ailleurs qu’aucune réaction n’a été demandée avant la sortie et que ses sollicitations auprès du Guardian sont restées sans réponse. Cette affirmation émane d’une partie prenante, et je n’ai pas vu qu’elle ait été confirmée ; mais l’absence apparente de démarche contradictoire constitue une faiblesse méthodologique importante.
Elle ne rend pas, par elle‐même, les témoignages recueillis mensongers ou sans valeur ; mais elle prive le spectateur de la possibilité de savoir si l’institution mise en cause a été invitée à répondre, à contester des faits précis ou à produire les documents susceptibles de les éclairer.
Une réponse officielle ne tient pas lieu de preuve, et des démentis généraux ne sauraient suffire à écarter des récits circonstanciés. Mais une enquête solide doit, autant que les circonstances le permettent, confronter les témoignages à des documents, à des sources indépendantes, à des données vérifiables et à la réponse de l’institution concernée. Le contradictoire n’est pas une concession à l’armée : il est une condition de la force probatoire d’un travail journalistique.
Après la présentation du film, l’armée israélienne a rejeté ses accusations. Elle affirme notamment que les décisions de frappe sont prises par des personnels humains et non par une intelligence artificielle, que le dommage civil attendu est mis en balance avec l’avantage militaire attendu, et que certains membres du renseignement cités dans le film n’auraient pas pu être impliqués dans les situations décrites. Elle précise toutefois n’avoir vu que la bande‐annonce et des extraits, et a demandé aux réalisateurs une projection intégrale afin de répondre de façon détaillée. Eyal Zamir a pour sa part assimilé les accusations du film à des « blood libels » (« accusations de meurtre rituel ») et dénoncé une déformation délibérée de la réalité. Ces déclarations ne remplacent pas une réponse précise, accusation par accusation, aux faits présentés dans le film. Mais l’invitation à une projection intégrale, si elle est acceptée, en offrirait l’occasion.
Le recours à Shoah
Un spectateur peut alors y voir l’esquisse d’une analogie entre Auschwitz et Gaza. Ce n’est pas ce que le film affirme expressément ; c’est le risque d’interprétation que crée son montage, sans en préciser le sens, les limites ni le fondement historique.
Une séquence du documentaire m’a profondément heurté. Dans ce qui semble être le décor de Tel‐Aviv apparaît très brièvement un hommage à Claude Lanzmann, le réalisateur de Shoah. À ma connaissance, NAZA n’établit pas explicitement d’équivalence entre la destruction des Juifs d’Europe et la guerre à Gaza. Mais l’ensemble installe une ambiguïté. Interrogé sur le point de savoir s’il s’agit d’un génocide, l’un des militaires répond « oui » ; un autre dit continuer à voir les nazis comme l’incarnation du mal, tout en se demandant ce que cela fait de lui. Ces paroles engagent leurs auteurs. Mais le film les conserve et les fait résonner avec l’hommage à Claude Lanzmann.
Ce choix me paraît problématique. Il mobilise l’autorité morale et mémorielle exceptionnelle de l’œuvre de Lanzmann sans que l’on voie clairement ce qu’il ajoute à la démonstration proprement dite. L’histoire de la destruction des Juifs d’Europe exige une précision irréductible. La convoquer ne peut relever d’un procédé de dramatisation ni servir à intensifier le jugement porté sur le présent. Les crimes, les souffrances et les injustices contemporaines doivent être établis pour eux‐mêmes, à partir de leurs propres faits, de leur propre temporalité et des qualifications juridiques ou historiques qui leur sont propres.
Les réalisateurs pris pour cible
Ces réserves ne retirent rien à la portée du geste politique qu’a représenté le film à Venise, ni au caractère disproportionné de la réaction qu’il a suscitée.
Présenté le 10 septembre 2026 à la 83ᵉ Mostra de Venise, NAZA a été projeté en compétition et a reçu une ovation annoncée d’environ vingt‐cinq minutes. NAZA a obtenu le 12 septembre le Prix spécial du jury. Et, dans les jours suivants, les réalisateurs sont devenus la cible d’attaques publiques particulièrement virulentes.
Le 14 septembre, Benyamin Nétanyahou a décrit NAZA comme participant, selon lui, à une « incitation antisémite mondiale » et a jugé « intolérable » qu’elle émane de l’intérieur d’Israël. Il a reproché aux réalisateurs de présenter des soldats et officiers israéliens comme des « criminels de guerre », applaudis pour cela à Venise. Le 16 septembre, il a annoncé vouloir promouvoir deux projets de loi : l’un afin de permettre le retrait de la citoyenneté à quiconque « diffame » les soldats israéliens, l’autre afin de multiplier par vingt les dommages‐intérêts susceptibles d’être demandés dans des actions en diffamation. « Nous les frapperons à la fois au portefeuille et dans leur citoyenneté, car ils n’ont pas leur place parmi nous », a-t-il déclaré.
Le ministre israélien de la Culture, Miki Zohar, avait auparavant accusé les deux cinéastes de trahison envers l’État et demandé d’examiner la possibilité de leur retirer la nationalité israélienne.
Le président Isaac Herzog, qui juge pourtant le film honteux, a écarté l’idée de déchoir les cinéastes de leur citoyenneté, qu’il dit sans aucune chance d’aboutir. Le droit israélien ne permet aujourd’hui la déchéance que pour manquement à la loyauté (terrorisme, trahison, espionnage grave), sous contrôle d’un tribunal, et il n’existe, selon la JTA, aucun précédent de déchéance pour un propos ou une œuvre.
Selon un éditorial de Haaretz publié le 18 septembre 2026, les menaces contre Yuval Abraham et Rachel Szor sont désormais devenues concrètes et potentiellement mortelles. Le 16 septembre, des militants d’extrême droite ont manifesté devant la maison des parents de Rachel Szor, à Savyon ; des rassemblements auraient aussi visé les locaux de +972 Magazine et de Sicha Mekomit, médias auxquels collabore Yuval Abraham. Ils auraient appelé à les « traquer » dans les rues, à empêcher qu’ils puissent vivre normalement en Israël, et certains auraient scandé « peine de mort pour les traîtres », allant jusqu’à réclamer leur pendaison, l’expulsion de leurs familles et la fermeture de leurs maisons. Cette campagne ne se développe pas dans un vide politique. Elle intervient à quelques semaines des élections du 27 octobre. Lorsque des responsables désignent publiquement des citoyens comme des traîtres, le risque d’une violence physique grave devient réel.
La critique n'est pas la trahison
La violence de cette réaction pose un problème démocratique majeur. Contester le contenu d’un documentaire, relever ses lacunes, réfuter ses affirmations, produire des documents contraires ou faire valoir une autre lecture des faits : tout cela est légitime. Menacer ses auteurs de déchéance de nationalité, les présenter comme des ennemis de l’intérieur ou mobiliser contre eux les instruments répressifs de l’État ne l’est pas.
Les réalisateurs de NAZA ne doivent être ni sanctifiés ni réduits au silence. Leur film ne saurait être soustrait à la critique au nom de la gravité de son sujet. Ses fragilités (une anonymisation qui limite la vérification publique, une contextualisation parfois insuffisante, l’absence apparente de démarche contradictoire préalable, un recours discutable à l’œuvre de Claude Lanzmann) doivent pouvoir être examinées sans complaisance.
Mais ces réserves ne justifient ni l’accusation de trahison, ni la menace de priver des cinéastes de leur citoyenneté, ni l’intimidation politique. Dans une démocratie, enquêter sur les conditions de conduite d’une guerre, recueillir la parole de ceux qui y ont participé et soumettre l’institution militaire à la question publique ne relève pas de la déloyauté. Cela relève d’un droit, et parfois d’un devoir. La réponse à un film contestable n’est pas la répression : c’est la production de faits, l’accès aux archives, la contradiction argumentée, le contrôle indépendant et le débat libre.




