
J’ai passé une partie de mon été à voyager en Europe. Après des mois en Israël, j’avais besoin de prendre l’air. Ici, on s’habitue presque à vivre avec une actualité qui change tous les jours, enfin, toutes les heures, jusqu’au moment où l’on réalise qu’on a parfois besoin de s’en éloigner un peu, si on en a la possibilité.
Très vite, j’ai compris qu’Israël n’avait visiblement pas prévu de sortir de ma tête pendant ces vacances.
En Italie, des drapeaux palestiniens, partout, à chaque fenêtre.
En Grèce, des graffitis « Israelis not welcome » ou des étoiles de David comparées à des croix gammées sur les murs de la ville.
Je suis parti d’Israël pour quelques semaines et, assez ironiquement, je n’avais jamais autant eu l’impression qu’on me demandait d’y penser. De Rome à Athènes, le pays où j’habite m’a suivi tout au long du voyage.
J’ai alors compris qu’il était peut‐être devenu plus difficile de le laisser derrière moi que je ne le pensais.
Après ces longues vacances, ce pays m’avait manqué dans sa version la plus israélienne : rapide, bruyante, nerveuse, politique et légèrement hystérique.
Pourtant, à mon retour, j’ai eu l’impression que le pays s’était tu. Pas plongé dans un silence total, évidemment, Israël en est probablement incapable.
Je marche dans les rues de Tel Aviv et je ne retrouve pas cette sensation de vivre avec les nerfs à vif, moins de discussions qui commencent par « tu as vu ce qui s’est passé ? », moins d’urgence dans l’air. Après trois années passées à réagir au moindre événement, le pays semble soudainement immobile.
Serait‐ce un peu trop paisible ? Comme si tout le bruit de ces dernières années s’était arrêté quelques secondes.
Je crois savoir pourquoi les élections approchent.
Cette année, ce n’est pas seulement une élection de plus, pas simplement un nouveau gouvernement à choisir. Après le 7 octobre, les guerres, les manifestations, les fractures politiques, trois années qui ont changé le pays, ce prochain vote est différent.
Il faudra décider de ce qu’on garde de ces années, de ce qu’on refuse, de ceux à qui on pardonne, de ceux à qui on ne pardonne plus et, surtout, de la direction que prendra Israël après tout ça.
Difficile de ne pas penser que cette élection comptera parmi les plus importantes de l’histoire du pays. Et, plus elle approche, plus ce calme qui remplit les rues de Tel Aviv me paraît étrange.
Je ne suis pas non plus vraiment sûr que le pays se repose : je crois qu’il retient son souffle.
On dit : le calme avant la tempête.
Cette fois‐ci, je ne vais pas seulement la regarder arriver car je vais devoir voter.
Cette fois‐ci, au milieu de tous ces Israéliens qui vont devoir choisir, il y a moi, Israélien depuis peu.
Depuis que je suis arrivé en Israël, on m’a expliqué beaucoup de choses pratiques. Les papiers, les rendez‐vous, les droits, les démarches. Mais devenir citoyen politiquement, beaucoup moins.
Il n’existe pas vraiment de cours accéléré intitulé « Bienvenue en Israël, voici soixante-dix ans de fractures politiques, quinze partis, les coalitions possibles et les raisons pour lesquelles votre voisin déteste personnellement tel député ».
Et c’est peut‐être la première chose qui me trouble. Israël m’a donné le droit de voter beaucoup plus rapidement qu’il ne m’a donné les outils pour comprendre comment l’exercer.
Rien n’est particulièrement pensé pour celui qui ne maîtrise pas encore totalement la langue.
Je peux lire, traduire, demander, regarder. Mais je ne saisis pas toujours les sous‐entendus d’une interview en hébreu, les références qui remontent aux années quatre‐vingt‐dix, les vieilles rancœurs entre deux responsables politiques ou les raisons pour lesquelles une alliance paraît logique à l’un et absolument scandaleuse à l’autre.
Je connais Nétanyahou. J’entends parler de Lapid, d’Eizenkot et des autres. Mais je ne les ai pas vus vieillir. Je n’ai pas grandi avec eux. Leurs noms ne convoquent pas immédiatement chez moi quinze années de souvenirs politiques. En France, c’est différent. Depuis que je peux voter, je fais ce que font probablement beaucoup de gens : j’écoute mes amis, mes parents, ma famille, les médias que je lis. J’ai grandi avec la politique française avant même de savoir que j’avais une opinion politique. Je connais ses personnages, ses obsessions, ses vieux débats.
En Israël, j’arrive au milieu d’une série qui en est à la saison 12 et dont tout le monde semble connaître les épisodes précédents.
Juridiquement, il n’y a aucun problème. Je suis citoyen israélien, donc je vote.
La démocratie n’ajoute pas en petits caractères : « sauf si vous ne vous sentez pas encore tout à fait prêt ».
Pourtant une autre question s’est installée dans ma tête : avoir le droit de voter suffit‐il à se sentir légitime à décider ? Cela fait relativement peu de temps que je vis ici. Et ma seule pensée (qui peut paraître ridicule à certains) est : de quoi je me mêle ?
La formulation est brutale, mais c’est réellement celle qui me vient à l’esprit.
À partir de quand est‐on suffisamment installé dans un pays pour peser sur son avenir ? Deux ans ? Cinq ans ? Dix ans ? Est‐ce la langue qui compte ? Le fait d’avoir fait l’armée ? De payer ses impôts ? D’avoir vécu une guerre ? De connaître l’histoire du pays ? Et surtout, qui aurait la légitimité d’établir ces critères ?
Un Israélien né ici qui ne lit jamais un programme serait‐il plus légitime que moi simplement parce qu’il est né sur cette terre ? Une démocratie ne distribue pas les bulletins après un examen de culture générale. Et heureusement.
Le problème devient encore plus étrange parce que je suis franco‐israélien.
Je peux voter ici et continuer à voter dans le pays dans lequel j’ai grandi.
Deux pays, deux bulletins, deux gouvernements sur lesquels j’ai théoriquement mon mot à dire. Ce n’est pas rien. Et si mes deux votes se contredisaient ? Est‐ce que je vote avec les mêmes priorités en France et en Israël ? Est‐ce qu’on vote seulement selon ses valeurs ou aussi selon ce que l’on pense nécessaire dans un pays précis, à un moment précis ?
Et puis il y a d’autres contradictions auxquelles je pense. Un Israélien né ici, qui a fait l’armée, parle parfaitement hébreu mais vit à New York depuis cinq ou dix ans, serait‐il politiquement plus légitime que moi simplement parce qu’il est né ici ? Il connaît certainement mieux que moi l’histoire de ce pays. Mais au lendemain de l’élection, c’est moi qui continuerai à y vivre. C’est moi qui vivrai avec le gouvernement qu’il aura contribué à élire, ses décisions, ses impôts, ses guerres, ses compromis. Alors qu’est-ce qui donne réellement sa légitimité à un vote ? connaître intimement un pays ou devoir vivre avec les conséquences de son choix ?
J’aimerais beaucoup répondre « les conséquences ». Ce serait pratique pour moi. Sauf que je vote toujours en France. Et soudain mon raisonnement devient beaucoup moins confortable. Si je considère que vivre dans un pays donne une légitimité particulière à décider de son avenir, pourquoi mon bulletin français aurait‐il exactement le même poids que celui de quelqu’un qui y vit tous les jours ?
Je peux difficilement demander aux Israéliens partis vivre ailleurs de questionner leur rapport au vote tout en considérant mon propre vote français comme une évidence. La double nationalité m’offre deux voix, mais elle m’oblige aussi à poser deux fois la même question : dans quelle mesure est‐il légitime de décider de conséquences que l’on ne subira pas entièrement soi‐même ?
Je me méfie également de mes réflexes français. J’ai construit ma conscience politique hors de Tel Aviv. Mes références sur la laïcité, l’État, la religion, la gauche, la droite, l’armée, le conflit social viennent d’abord de France. Il serait assez présomptueux d’arriver ici avec ma petite valise de valeurs françaises et d’expliquer à un pays dont je découvre encore les codes comment il devrait fonctionner. Mais il serait tout aussi absurde de prétendre qu’en passant la douane à Ben Gourion, j’ai laissé mes convictions sur le tapis à bagages.
Et puis Israël complique encore tout, parce que je n’ai pas commencé à me sentir concerné par ce pays le jour où j’y ai emménagé. Cet été me l’a encore rappelé.
Alors peut‐être que la question n’est pas seulement : depuis combien de temps est‐ce que j’habite ici ? Peut‐être qu’elle est : depuis combien de temps ce pays habite‐t‐il quelque part en moi ?
C’est là que la question devient vraiment politique. Israël est le pays dans lequel je vis, mais il se présente aussi comme l’État du peuple juif. Est‐ce que cela crée une relation différente à la citoyenneté ? Est‐ce que les Juifs qui vivent ailleurs ont un droit de regard sur ce qui s’y passe ?
J’ai longtemps trouvé normal d’avoir un avis sur Israël lorsque je vivais en France.
Pourquoi, maintenant que j’y vis et que je peux réellement participer à son avenir politique, cette opinion me paraît soudain beaucoup plus lourde à porter ?
Lorsque tout me paraît flou, je pose des questions à mes amis. Je fais défiler mon répertoire d’amis israéliens.
Il y a celle qui a quitté le pays, qui pourrait revenir pour voter. Celui qui est furieux contre Israël mais ne supporterait pas que quelqu’un d’autre le critique. Celle qui adore Nétanyahou. Celui qui connaît finalement assez peu l’histoire politique du pays. Celui qui pourrait probablement citer toutes les boîtes de nuit de Tel Aviv mais beaucoup moins de députés à la Knesset.
Un soir, je retrouve Noam, Yaël et Raphaël dans un café de Florentine. Une bouteille de vin arrive assez vite sur la table, ce qui me semble être un excellent dispositif d’enquête : les gens ont généralement des opinions beaucoup plus précises sur la démocratie avec un peu d’alcool dans le sang.
Je commence par Noam. Je lui demande si ça lui paraît normal que je vote.
« Évidemment. » Sa réponse est immédiate. Je suis citoyen, je vis ici, les décisions du gouvernement auront des conséquences sur ma vie, il ne voit même pas pourquoi je me pose la question.
Ça me rassure presque. Alors je pousse un peu : et si je ne vote pas comme toi ? Petit silence. Il rigole. Bien sûr que je peux voter pour qui je veux, m’explique-t-il, mais il faut que je comprenne ce que mon vote signifie, l’histoire de ces dernières années, les responsabilités des uns et des autres, les alliances qui pourront suivre. Je l’entends. Vraiment. Mais plus il m’explique comment être un électeur responsable, plus je soupçonne qu’un électeur responsable ressemble quand même beaucoup, pour Noam, à un électeur qui vote comme lui. Je lui demande donc si mon vote devient moins légitime s’il va à l’opposé du sien. « Non. Mais il devient plus bête. » Au moins, c’est clair. Et, peut‐être, assez universel : nous voulons tous que les autres votent librement, avec cette petite préférence pour qu’ils utilisent leur liberté « correctement ».
Yaël trouve, elle, presque absurde que je puisse douter. Bien sûr que je dois voter. Pour elle, le problème est même exactement inverse : ce n’est pas aux nouveaux immigrants de se demander s’ils sont suffisamment légitimes, c’est à l’État de se demander pourquoi il fait si peu pour qu’ils puissent comprendre la politique du pays dans lequel il les encourage à venir vivre.
Elle a sûrement raison. Israël s’est construit avec l’immigration et continue d’appeler les Juifs du monde entier à venir y construire leur vie. Ce pays leur donne la citoyenneté et donc le droit de vote : pourquoi s’arrêter juste avant le mode d’emploi ? Mon amie imagine des cours, des rencontres, des ressources dans plusieurs langues, quelque chose qui raconterait les partis, les grandes fractures politiques, les institutions, les coalitions. Pas pour dire aux nouveaux immigrants quoi voter, justement, mais pour leur permettre de savoir ce qu’ils font lorsqu’ils votent.
Plus Yael parle, plus ma question se retourne contre moi : peut‐être que ce n’est pas seulement à moi de devenir “suffisamment” israélien pour comprendre cette démocratie. Peut‐être que cette démocratie a aussi une responsabilité envers les nouveaux citoyens qu’elle fabrique.
Raphaël, lui, me rassure d’une autre manière : il est presque aussi perdu que moi. Français, installé ici depuis peu, il votera probablement, mais le geste lui paraît étrange. Il vit ici, travaille ici, paie ses impôts ici. Sur le papier, tout est donc très simple. Dans sa tête, beaucoup moins. Il a l’impression d’être arrivé au milieu d’une conversation commencée bien avant lui et qu’on lui demande soudain de trancher. Il me dit qu’il se sent concerné, évidemment, mais pas encore totalement dépositaire de l’histoire politique du pays. Je comprends immédiatement ce qu’il veut dire.
Est‐ce que l’humilité consiste à s’abstenir, ou est‐ce que je suis simplement en train de laisser ceux qui se sentent plus sûrs d’eux décider à ma place ?
La bouteille est presque vide et, évidemment, personne ne m’a vraiment expliqué comment je dois voter. Noam pense que je dois voter, à condition, idéalement, que je ne vote pas trop mal. Yaël pense que mon droit de vote oblige aussi Israël à me donner les moyens de l’exercer. Raphaël se demande, comme moi, si vivre quelque part suffit à se sentir autorisé à décider de son avenir.
Moi, je regarde le fond de mon verre et je me rends compte que ma question a légèrement changé. Je voulais savoir si j’étais assez légitime pour voter. Je commence maintenant à me demander s’il est possible de se sentir jamais complètement légitime quand il est question de décider pour les autres.
J’ai quand même le droit d’avoir une voix. Alors pourquoi, précisément maintenant, je ne la trouve plus ?
Ceux qui m’entourent savent qu’elle est rarement absente. J’ai toujours quelque chose à dire. Je commente ce que je vois, ce que j’entends, ce qui m’énerve et, assez régulièrement, des choses sur lesquelles personne ne m’a demandé mon avis. Je peux refaire un gouvernement autour d’un café, expliquer ce que j’aurais fait à la place de gens dont je ne voudrais probablement pas faire le métier et avoir des convictions très fermes sur des sujets que je découvrais parfois la veille.
Et là, au moment de participer à l’un des choix politiques les plus importants de ma vie : silence.
Peut‐être que ce n’est finalement pas un manque de légitimité. Peut‐être que c’est même l’inverse. Peut‐être que le doute commence précisément au moment où une opinion cesse d’être seulement une opinion.
Commenter un gouvernement est facile. Choisir celui qui pourrait gouverner, accepter que son choix aura des conséquences sur des gens qui ne pensent pas comme nous, sur un pays dont on ne comprend pas encore tout, c’est autre chose.
Il y a dix ans, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour, je participerais à une élection israélienne. Aujourd’hui, je vais devoir entrer dans un isoloir avec tout ça : le Français que j’ai toujours été, l’Israélien que je suis encore en train de devenir et suffisamment de contradictions pour remplir l’enveloppe avec moi.
Finalement, je crois que je posais mal la question depuis le début. Ce n’est peut‐être pas : « Est‐ce que je suis assez israélien pour voter ? ».
La démocratie m’a donné une voix.
La vraie question est désormais de savoir ce que je vais en faire.




