
Comment réinterpréter des sermons écrits ces trois dernières années ? Comment dire ce que l’on n’a pas su dire, ce que demain, on jugera “peut mieux faire” ? Comment adapter un livre d’exégèse sur scène ? Apparaît Laëtitia Guédon, metteure en scène. “Nous allons sortir un premier sermon de dessous les décombres, le premier du livre, un sermon qui fait de Delphine Horvilleur, une sorte de cassandre de notre guerre de Troie. Nous sommes le 23 septembre 2023, c’est Yom Kippour, deux semaines seulement après le 7 octobre”. Delphine Horvilleur s’adresse au public comme elle a pu s’adresser aux membres de la communauté de la synagogue de Beaugrenelle de JEM. Elle n’a pas modifié un mot, pas une virgule. Tout autour, rien n’est semblable. Nous sommes près de trois ans après le 7 octobre, après trois ans de guerre, de destructions, de tragédies, de deuils, de traumatismes, d’atteintes à la démocratie israélienne, de mots qui pourraient ne plus servir qu’à leur instrumentalisation.
Le 23 septembre 2023, elle disait : “Ces derniers jours, en réfléchissant à l’écriture de ce sermon, il m’a semblé que je n’avais pas le choix et que ce soir, je devais vous parler d’Israël… vous parler de cette douleur que beaucoup d’entre nous ressentent aujourd’hui face à la crise terrible que ce pays traverse, la polarisation extrême qui a porté au pouvoir un gouvernement et des ministres d’extrême-droite, un messianisme ultra‐nationaliste et, face à cela, pour la 38e semaines d’affilée, des centaines de milliers de personne dans la rue pour dire leur inquiétude (et c’est un euphémisme) pour la démocratie, leur inquiétude face à la montée du fanatisme religieux, de la violence politique, la menace pour le droit des femmes, la montée du fondamentalisme…”
Après la libération des derniers otages vivants, en octobre 2025, Delphine Horvilleur a pris le temps de se relire. Pour observer dans son regard ce qu’elle appelle “un angle‐mort”, ce qui lui a échappé alors qu’elle était plongée dans un état de sidération. Ce que vivaient les Palestiniens après la réplique israélienne à Gaza, leur incommensurable deuil. Comment avons‐nous été propulsés dans le campisme ? Comment a‑t‐elle pu ne pas voir cette souffrance‐là ? Ce livre, Delphine Horvilleur dit l’écrire pour l’avenir. Comme si aujourd’hui, ses mots ne pouvaient pas être tout à fait lus pour ce qu’ils contiennent.
Nous sommes désormais quelques jours après le 7 octobre 2023, Delphine Horvilleur se retrouve à nouveau devant sa communauté. Comment faire face ? Comment ses prédécesseurs, les sages, ont‐ils accompagné la tragédie ? “Quand on ne comprend plus la grande Histoire alors débrouillons-nous pour raconter les petites histoires qui nous relèvent”. Johanna Nizard, pensionnaire de la Comédie française se lève de son siège, gravit quelques marches, accède à la scène et lit le sermon. Nous nous arrêtons sur une histoire peut‐être écrite il y a des siècles, sur un roi et son conseiller. Le conseiller pense que la prochaine récolte pourrait rendre fous ceux qui la mangent, il suggère donc de ne pas en manger. Le roi, pas satisfait par la solution proposée répond donc : “Je ne veux pas me séparer des miens, et je ne peux pas rester le seul homme lucide au milieu d'un peuple qui ne le serait plus. Mangeons, comme eux, la récolte empoisonnée. Certes, nous deviendrons fous avec les autres. […] Je te propose toutefois quelque chose. Nous allons graver un signe sur nos fronts, la trace de notre folie. Ainsi, chaque fois que je regarderai ton visage, et que tu verras le mien, nous nous souviendrons, l'un et l'autre, que nous sommes fous.” La comédienne conclut sa lecture : “Mes chers amis, tandis que le monde et les mots s'effondrent, tandis que je peine à trouver ceux qui pourraient nous apporter du réconfort, je vous l'annonce : je crains que la récolte de cette année ne soit contaminée. […] Quel signe faut-il placer sur nos fronts ? Comment allons-nous dessiner sur nos visages la trace d'une lucidité disparue, mais qui pourrait revenir ?”
“Trois ans après : quel signe poses-tu sur ton front ?”, demande alors Laëtitia Guédon à Delphine Horvilleur assise sur le fauteuil en face. “J’ai le sentiment que ce point sur nos fronts, ce qui nous permet de nous raccrocher à l'humanité, c’est notre rapport au langage”. Notre rapport à la littérature, notre rapport à “lis tes ratures”. Comment regarder ce que l’on aurait pu faire autrement ? Comment occuper une fonction de rabbin, consoler et tendre un miroir ? Posture difficile à tenir, posture de contorsionniste presque impossible, estime Delphine Horvilleur. “J’étais face à un dilemme dans ma fonction rabbinique”.
Le 9 janvier 2015, Delphine Horvilleur devait mener l’office alors qu’une prise d’otage était encore en cours à l’Hyper Cacher, alors que la rédaction de Charlie Hebdo avait été décimée deux jours plus tôt. Dix ans plus tard, le 10 janvier 2025, elle se retrouve devant sa communauté et a invité à l’office quelques membres de la rédaction du journal satirique. Richard Malka était présent. Il est aussi présent dans la salle ce lundi 5 octobre 2026. Stéphane Freiss s’avance et lit : “Je me souviens d'un texte publié par mon ami Abdennour Bidar. Nous étions en 2012, juste après les attentats de Toulouse, trois ans avant ceux de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher. Il écrivait alors avec beaucoup de courage et de lucidité : Dire que l'islamisme est l'arbre qui cache la forêt d'un islam modéré est une chose juste, mais cette constatation ne doit jamais empêcher l'islam de se demander pourquoi cet arbre-là, cette plante mortifère a poussé dans sa forêt, sur son terreau, à partir de sa terre. Aucun de nous ne peut faire, pour sa propre communauté, l'économie de cette question.”
Delphine Horvilleur prolonge la réflexion : le texte permet à nos fondamentalismes d’en faire certaines interprétations. “Il nous faut reconnaître que nos textes sont enceints de ces idées”. D’une certaine manière, l’écrivaine nous somme de mesurer la portée de notre interprétation, notre responsabilité dans ce que nous faisons dire aux textes : “à quel monde va donner naissance notre lecture ? Va-t-elle faire de nous des gens plus grands, plus dignes et plus courageux ou va-t-elle faire de nous des gens misérables, médiocres ?” Elle rappelle aussi que pendant des milliers d’années, le judaïsme s’est construit après la destruction du Temple, sans force, sans souveraineté, sans armée, sans pouvoir. L’existence de l’État d’Israël crée quelque chose d’inédit pour la pensée juive, “elle exige de revisiter des textes qui souvent ont été interprétés dans un temps d'impuissance.”
Kamel Daoud s’est lui aussi demandé comment l’islamisme avait pu pousser dans sa forêt, son pays, l’Algérie. Et, depuis qu’il a pris la parole “contre les siens”, il avance dans sa solitude. Une solitude qu’a partagée Delphine Horvilleur après la publication d’un texte en mai 2025 dans lequel elle affirmait que le soutien à Israël ne saurait se passer de la voix lucide et exigeante de la diaspora. “J'ai eu l'impression qu'on était étrangement de la même famille. Qui sont les nôtres ? C'est une question compliquée en temps de guerre de savoir qui sont les vôtres. Dans ce temps de campisme, il y a tout plein de gens qui vous disent que les vôtres, c'est votre famille de naissance, c'est votre religion, c'est des gens qui fréquentent votre communauté, c'est des gens qui défendent les mêmes intérêts, qui doivent se rallier derrière une idéologie et surtout pas la trahir. Il m'est arrivé à bien des occasions de parler au téléphone avec Kamel, et de raccrocher en me disant : Les miens, c'est lui.”

Kamel Daoud se reconnaît dans ce qui a été dit, dans cette nécessité de l’autocritique, de combattre l’unanimité chez les siens. Surtout pour les générations futures : être un ancêtre, ça se mérite. “En Belgique, une personne s’est levée lors d’une rencontre à laquelle je participais et a dit : j’ai lu le Coran, c’est violent. J’ai dit : Les dieux grecs n’étaient pas non plus des Scouts. Si vous donnez un livre de cuisine à un cannibale, il vous mangera avec. L'interprétation, c’est à la fois notre liberté et notre force”. Même si, comme il le dit, “il est plus naturel de faire une sieste que de gagner une guerre”, l’écrivain n’est pas prêt de baisser les bras. Même s’il le promet, parfois. “J'ai le destin d'une boîte d’allumettes, donc autant continuer. Je ne sais pas faire autre chose. Est-ce que cela va me donner une vie longue ou une vie courte ? Je ne sais pas. Par contre, c'est une vie méritée.” Kamel Daoud termine son récit d’éclaireur par un enseignement qu’il délivre à ses étudiants : “Celui qui ne peut pas mourir à votre place n'a pas le droit de vivre à votre place”.
Olivier Nora, l’éditeur de Delphine Horvilleur, parle de cette énergie vitale qui l’a poussé à fonder sa propre maison d’édition et du “complot amical” qui a permis la sortie de ce livre dans lequel “Horvilleur juge Delphine”. “La démarche de Delphine est toujours de dire : c'est l'avenir qui donne au présent son sens. Elle peut dire ce qu'ont été les angles morts de son regard d'hier, son écriture montre à quel point il y a eu un bougé dans sa perception des choses. Sa façon de lire non pas de droite à gauche, mais du futur vers le passé, je la trouve passionnante.”
Aurélie Saada et David Konopnicki se glissent sur scène pour interpréter “Ma Liberté” de Georges Moustaki. Autre façon de dire. La salle fredonne. Delphine Horvilleur les accompagne en hébreu.
Ma liberté
Tu as su désarmer
Toutes mes habitudes
Ma liberté
Toi qui m'a fait aimer
Même la solitude
Toi qui m'as fait sourire
Quand je voyais finir une belle aventure
Toi qui m'as protégé quand j'allais me cacher pour soigner mes blessures
Nous sommes encore ailleurs en février 2025 : Kfir, Ariel et Shiri Bibas ne reviendront pas vivants. Comment des gens ont‐ils pu arracher leurs visages placardés dans les rues ? Nous regardons le sermon, nous ne nous contentons plus de le ré‐entendre, il nous apparaît en vidéo. “Les petits lions qui, depuis des siècles et des siècles, ornent les arches saintes de tant de synagogues, ont gagné cette semaine de nouveaux visages. Ils ont la crinière flamboyante de deux enfants roux.” La voix de Delphine Horvilleur se brise, “chargée de cette colère, de cette rage face aux miens”. Aujourd’hui, une allée du parc Monceau à Paris a été inaugurée et porte les noms de Kfir, Ariel et Shiri.
Nous avançons à nouveau dans le temps pour assister au sermon de Rosh haShana de l’année dernière, l’année 2025. Il porte sur Sarah et Hagar, sommes‐nous capables d’entendre les peurs de Sarah et les pleurs de Hagar ? “Serons-nous de ceux qui protègent un refuge légitime ou de ceux qui savent ce qu'ils doivent à l'étranger qu'ils ont été ?” Delphine Horvilleur mentionne alors la version alternative de Had Gadiya interprété par la chanteuse israélienne Chava Alberstein en 1989. “Jusqu’à quand le cycle infernal de la vengeance ?”, demande la musicienne. Elle la reprend accompagnée de David Konopnicki.
Depuis quelques mois, Delphine confie être obsédée par l’histoire de Rabbi Yohanan ben Zakkaï, l’ancêtre du judaïsme rabbinique, qui se fait passer pour mort pour fonder la ville de Yavné, “qui veut dire en hébreu, construire un futur”. “Où se trouve Yavné ? Où est le lieu où nous pouvons construire un avenir ?” Son interlocutrice, Laëtitia Guédon, lui demande aussi l’heure qu’il est ? “Il est l’heure de rendre aux mots leur force”. Il est l’heure aussi du dernier sermon, celui de Simhat Torah le 14 octobre 2025, cette fois‐ci lu par Natalie Portman, “amie de Delphine avec laquelle elle comprend que l’Histoire vient de basculer le matin du 7 octobre”.

“Au commencement, Bereshit, nous devons prendre conscience qu'il y a quelque chose avant notre conscience du commencement. Il y a l'humilité pour chaque lecteur de savoir que sa lecture connaît un précédent, un alef א qui lui reste invisible, et dont il n'est pas nécessairement conscient. Il existe une origine à laquelle il n'a pas accès et qu'il ne saura jamais lire. Le lecteur doit composer avec ce qui s'est passé avant, sans qu'il le comprenne parfaitement.” En écho à ce texte, la rabbin sollicite la poésie de Yehuda Amichaï.
Ne débarrasse pas les verres et les assiettes
N’efface pas la tache sur la nappe ! Il est bon que je le
sache :
On a vécu avant moi dans ce monde.
[...]
Dans les marges de mon livre, des notes ont été écrites
par d’autres.
Sur les plans de la maison dans laquelle je veux vivre,
l’architecte a dessiné des étrangers devant l’entrée.
Sur mon lit il y a un oreiller avec le creux d’une tête
absente.
Aussi, ne débarrasse pas la table.
Il est bon que je le sache :
On a vécu avant moi dans ce monde




