
Depuis des années, je conserve la trace de ces discours qui constituent une sorte de journal de « sermons », même si ce terme ne convient pas du tout à la tradition juive. Le rabbin n’est jamais censé « sermonner », au sens d’une prédication dogmatique. Il doit au contraire s’efforcer de délivrer des « paroles de Torah », c’est-à-dire rendre les textes pertinents pour la génération qui les lit, en ne figeant jamais leur sens.
Pendant ces deux années tragiques, semaine après semaine, j’ai donc parlé aux membres de ma communauté. J’aurais pu choisir de leur adresser un enseignement intemporel, ou d’éclipser l’actualité. Certains de mes collègues ont fait cela, et très bien. Ils ont choisi de parler d’autre chose, comme si les secousses du monde n’avaient pas de prise sur leur lecture, et qu’il fallait tenir la synagogue au‐dessus des débats de la cité, ne pas prendre le risque de froisser des sensibilités, préserver les fidèles d’un discours trop « politique ». Permettre aux gens de fuir les douleurs du monde, le temps d’un office. J’ignore comment ils y sont parvenus. Pour ma part, j’en étais incapable.
Même en essayant, je n’aurais pas su tenir le drame loin de mes mots et mes interprétations. Dans chaque texte étudié ou commenté vibrait un message d’actualité,
source de réconfort ou de critique. Impossible de tenir la Torah loin de l’agora. L’une et l’autre dialoguaient en moi. Semaine après semaine, pendant ces deux années, j’ai ouvert le texte comme on tend un miroir pour y regarder le monde… Tout en sachant combien cet
exercice était périlleux, voire impossible. Commenter les textes sacrés exige en effet d’accepter une vérité troublante : ils n’ont… rien à dire ! Ou plutôt, il est aisé de leur faire dire une chose ou son contraire, avec plus ou moins de bonne foi. Il est si facile de les instrumentaliser pour les mettre au service d’un projet politique, de manipuler les sources pour qu’elles coulent vers un courant de pensée ou à rebours.
Méfiez‐vous des gens qui disent : « Le texte dit que… Il affirme ceci… Il dénonce cela… » Précisément, le texte n’est jamais univoque. À coups de versets, il est aussi simple d’enseigner l’amour du prochain que la méfiance à son égard. De prêcher la misogynie que de défendre le féminin. Texte à l’appui, vous démontrerez aussi facilement que vous êtes le propriétaire éternel d’une terre, ou au contraire qu’elle n’appartient à personne. Cet inventaire à la Prévert est infini. Le texte ne « veut » rien dire ou, plutôt, il peut dire à un lecteur ce qu’un autre n’y trouvera jamais.
Dis‐moi comment tu lis, je te dirai qui tu es… Dis‐moi quand tu lis, et je te dirai comment tu le fais. Évidemment, on n’interprète pas les textes de la même manière en temps de guerre et en temps de paix. On n’en tire ni les mêmes enseignements ni les mêmes mises en garde si l’on se sent en pleine sécurité ou si l’ennemi frappe à notre porte. La « lecture juive » des textes, si je dois l’appeler ainsi, consiste toujours à se demander non pas ce que le texte
peut ou veut dire une fois pour toutes, mais quel effet a sur nous ce qu’on lui a fait dire, à une autre époque et dans un autre contexte. Reconnaître qu’on est toujours héritier de ce que d’autres y ont lu avant nous…
Ce qui revient à admettre que le texte pourrait parler autrement dans des temps inédits, et donner naissance à d’autres sens. Dès lors, la question centrale pour le lecteur est simple. Elle ne consiste jamais à se fier uniquement au sens passé d’un texte mais à interroger aussi son « pas encore dit », et à se demander : Quels univers nos lectures enfantent‐elles ? Font‐elles de nous des gens plus grands ou plus médiocres ? Plus courageux ou plus peureux ? Plus dignes ou plus méprisables ? Sommes‐nous fidèles aux sources
en nous souciant uniquement de leur message littéral ? Sommes‐nous garants des seules lectures passées ? Ou tout autant d’un renouveau de sens qui pourrait surgir ? Semaine après semaine, en commentant les textes devant ma communauté, cette question m’obsède : ma lecture manipule‐t‐elle le texte ou lui reste‐t‐elle fidèle quand elle l’interroge ? Je ne suppose jamais que mon interprétation est la seule légitime, je ne dois jamais laisser celle d’un autre imposer son hégémonie.
En parcourant ces lignes, certains lecteurs hausseront certainement les épaules avec un brin d’exaspération. Ils se moqueront de mes cas de conscience et se diront que, par temps de guerre et de massacre, il y a sans doute d’autres priorités que l’exégèse.
Je crois précisément l’inverse. Sans doute parce qu’une étrange conviction hante l’histoire de mon peuple : les Juifs pensent que les mots changent le monde, et que lire est une arme de construction ou de destruction massive. J’admets sans hésiter que, ces dernières années, cette croyance a pris chez moi des formes plus aiguës encore, me transformant en véritable obsédée textuelle. J’ai passé des nuits entières, éveillée, à questionner ce qu’un rabbin devait faire et devait lire. Deux ans à me demander : comment enseigne‐t‐on la Torah quand le monde s’effondre ?
© Delphine Horvilleur/Olivier Nora Éditions




