
Nous nous approchons du point de rendez‐vous, il est 21h30, la nuit recouvre le pavé. Déjà dans la rue, on croise des femmes avec des seaux, des manches à balais et des pinceaux. Si je n’étais pas au courant de ce qu’elles préparent, pour qui pourrais‐je les prendre ? La plupart ont enfilé des tenues confortables, des tenues adaptées à ce qu’elles s’apprêtent à faire, coller dans une espèce d’illégalité. Coller trois ans après le 7 octobre. Reprendre le collage quasiment un an après le retour des derniers otages vivants.
On rentre dans une salle, des dizaines de personnes s’y rassemblent. Beaucoup se retrouvent dans un joyeux brouhaha. Des personnes saluent un jeune homme qu’ils appellent “Papa”, il vient de donner naissance à un petit garçon. On prend des nouvelles et on s’organise pour ce qui va suivre. Ici, il n’y a que des colleuses et quelques colleurs aguerris, des personnes qui se sont mobilisées toutes les semaines ou presque jusqu’à la libération des derniers otages vivants, qui n’ont pas cessé, dans la nuit, de rappeler le visage, la vie des otages. “Quand j’ai découvert que, quelques jours après le 7 octobre, des affiches étaient arrachées, j’ai eu envie de faire partie des volontaires qui collaient, pour tenter de contrôler une situation incontrôlable”, nous confie Inès, 52 ans. Elle jette un coup d’œil à toutes les personnes autour d’elle : “Je suis émue de voir que l’on est toujours aussi engagés”.
Certains préparent la colle, “mais cette fois-ci, elle n’est pas artisanale”. Pendant deux ans, Pauline avait l’habitude de faire sa colle aidée de ses enfants, une recette qu’elle partage avec nous : “2 doses de farine, une dose d’eau froide. Tout ça doit être plongé d’un coup dans 4 doses d’eau bouillante. On touille ensuite comme une béchamel pour que le liquide s’épaississe”. Elle ajoute qu’il y a quand même quelque chose d’embêtant avec cette recette : “quand on colle à Pessah, on remplace la farine classique par de la farine de matsot mais ça ne fonctionne pas très bien”. Heureusement, il n’y a eu que deux Pessah.
D’autres comptent les affiches sur lesquelles sont inscrits les noms de toutes les victimes du 7 octobre ainsi que le message “En mémoire des victimes du POGROM du 7 octobre 2023”. En parallèle, Rebecca et Jessica, co‐référentes d’un groupe de collage, donnent leurs consignes : “Vous le savez déjà mais on le répète : on dispose de 5 minutes par spot de collage, on est silencieux et on se fait le plus discret possible”. Les groupes se forment en fonction de la zone géographique à laquelle ils appartiennent, celle dans laquelle ils avaient l’habitude de coller. “On essaie de coller propre pour que demain les visuels soient les plus clean au réveil. Donc, on ne colle pas deux affiches ensemble pour qu’elles ne s’arrachent pas ensemble…” À l’autre bout de la pièce, on réagit en se marrant : “c’est humiliant de rappeler comment on colle”.
Dans l’agitation, on tombe sur un trio, c’est la première fois qu’ils se revoient depuis leur dernier collage. “On est là aujourd’hui pour montrer qu’on est toujours là, qu’on sera toujours là”, nous explique David. “On le fait aussi pour nos enfants, on colle pour demain”, poursuit Shirley. Pas loin d’eux, deux personnes, une soixantenaire et un jeune de 25 ans, échangent vivement. “C’est notre devoir que de rappeler ce qui s’est passé, surtout par les temps qui courent”, déclare Sarah, enfant de déportés. Selon Victor, seuls les Juifs de France se préoccupent de la mémoire des victimes du massacre. On se retourne et on tombe sur un couple composé de Benjamin qui pourrait ressembler à un rabbin – son écharpe passe presque pour un tallit – et d’Inna, une femme juive venue d’Estonie. Benjamin dit vivre “un peu une dissonance cognitive” : la joie des retrouvailles se mêle à la tristesse de la situation, la haine des Juifs grossit beaucoup trop vite. “J’espère qu’on ne va pas devoir refaire des collages, parce qu’on n’est pas là pour célébrer quelque chose, on est là pour que les gens n’oublient pas, pour que ça reste dans leurs esprits”.
L’heure tourne. On se repasse les itinéraires, les spots choisis quartier par quartier. On partira quand la nuit sera suffisamment noire. “Mon rêve, c’est de tapisser Paris d’affiches qui rappellent le 7 octobre pour qu’on arrête d’oublier ou de minimiser ce qui est arrivé aux victimes, aux femmes violées”, partage Irène, 70 ans, qui a été terrassée par le 7 octobre et qui s’est mise à coller pour retrouver “[sa] place dans ce pays”.
Il est temps de s’en aller, de rejoindre son véhicule. Avant, on se souhaite bonne chance et on s’applaudit chaudement. Dans la voiture, on se raconte des anecdotes : “Toi, tu avais une réputation ! Il fallait t’arracher des spots pour que tu arrêtes de coller”. On évoque ce que le collage a permis, “des rencontres”, “comme on dit, depuis, on est collées”. Mignonnerie du jeu de mots.
On vient d’arriver à l’adresse indiquée : le champ est‐il dégagé ? Si oui, elles ouvrent la portière, prennent le matériel et courent à toute vitesse pour coller. Voici leur technique de “collage à l’ashkénaze” : on applique une couche de colle, on pose l’affiche puis on badigeonne à nouveau. “On colle droit et efficace”. Leurs gestes sont agiles, l’adrénaline les galvanise. “Faut maroufler et enlever les bulles”. Chez elle, la peur n’a même pas la place de s’insinuer. Ici, on ne pense qu’aux affiches. Sont‐elles bien alignées ? Bien accrochées ? Suffisamment nombreuses ?
Des passants s’arrêtent et les regardent agir de façon méthodique. Ils sont d’abord intrigués par ce groupe de femmes masquées, qui se déploient comme un essaim d’abeilles pour coller des affiches. Dans le quartier où nous nous trouvons, les personnes qui osent s’approcher semblent apporter leur soutien. Pour les autres, est‐ce qu’elles comprennent ? Il est déjà temps de se replier. “Vite, on bouge, et au prochain arrêt, soyez moins bruyantes”. On rentre dans la voiture à demi essoufflée. “C’est beau”, commente une colleuse. “Oui, mais on n’avait pas fini”, remarque une autre. C’est quand même beau.
Le ballet se répète sans qu’on puisse se lasser. Vite, retour à la voiture. “J’ai de la colle partout” vient ponctuer les phrases. Dernier spot, elles s’activent, se filent les objets, se heurtent parfois, s’excusent, passent un dernier petit coup, fignolent pour que ça tienne. C’est déjà la fin, la fatigue s’est évaporée, nous sommes subjuguées par leur énergie.
Sur le retour, on imagine la suite, coller pour lutter contre l’antisémitisme “avec des messages qui interpellent, pour compenser l’hostilité des symboles qui s’affichent partout dans nos rues”. Notre conductrice, Jessica, pense qu’il serait bon de coller au moins une fois par trimestre. “Quand je vois le temps qu’on a pris à organiser ce collage, je me demande comment cette habitude a pu rentrer aussi facilement dans nos vies ?”, s’interroge a posteriori Rebecca qui, en plus d’être responsable d’un groupe de collage, agit comme administratrice de l’association Tous 7 octobre. Comment donc passer à autre chose après un tel niveau d’engagement ? Avec Tous 7 octobre, Rebecca pense accompagner la création d’une base de données qui compilerait toutes les biographies des personnes assassinées le 7 octobre, “une base qu’historiens et chercheurs pourraient consulter”. Jessica, de son côté, travaille sur un projet pour accompagner dans leur développement des professionnels comme des entreprises en Israël dont l’activité a été percutée par le 7 octobre et ses effets.
Cette nuit, les groupes de collage ont recouvert la ville de milliers d’affiches.













