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Les enjeux des élections israéliennes expliqués

Dimanche 18 octobre, Tenoua inaugurait un nouveau format, “La Grande question”, une rencontre sur Zoom avec un expert à qui vous pouvez poser vos questions. Antoine Strobel‐​Dahan, rédacteur en chef de Tenoua, recevait Sébastien Levi, contributeur régulier de Tenoua et décrypteur de la politique israélienne et des relations américano‐​israéliennes. Retour sur cette rencontre.

Publié le 21 octobre 2026

5 min de lecture

Le Replay intégral de “La Grande Question - Élections israéliennes : comment ça marche ?” est disponible sur le site des Rencontres Tenoua

Le 27 octobre se tiendront les élections législatives israéliennes. Pour renouveler les 120 sièges de la Knesset [le Parlement israélien], les règles ne sont pas les mêmes qu’en France. On entend souvent parler de proportionnelle intégrale, de coalitions, de “génie politique”, et on constate aussi, depuis avant même le 7 octobre, une tension extrême au sein de la société israélienne. 

Au cours de la prochaine mandature (si elle ne s’interrompt pas précocément), l’État d’Israël devrait célébrer son 80e anniversaire, ce qui reste assez jeune pour un pays. Quel est donc l’enjeu de cette élection dans ce pays qui n’est plus tout à fait un “nouveau pays” et pas encore tout à fait un “vieux pays”?

Selon Sébastien Lévi, Israël est à la croisée des chemins. Ce pays sans frontières fixes, sans Constitution, doit aujourd’hui décider quel régime il doit être : une démocratie libérale, ce qu’il est globalement depuis sa création, ou un régime illibéral, en voie de dérive raciste et messianique. L’enjeu principal de cette élection est donc plus ce que doit être ce pays que ce qu’il doit faire. 

David Ben Gourion a été le premier Premier ministre de l’État d’Israël, Nétanyahou celui en place. Les deux hommes ont la plus grande longévité à ce poste et l’élection qui arrive va les mettre face à face, indirectement mais frontalement, entre deux visions irréconciliables : l’unité du peuple et le bien commun d’un côté, la polarisation et les intérêts catégoriels de l’autre. 

Le système politique israélien

Sébastien Lévi a rappelé le contexte juridique d’Israël, un pays dont le texte fondateur est la Déclaration d’indépendance et non une Constitution. Cette déclaration comporte plusieurs éléments fondamentaux : la légitimité du peuple juif sur sa terre au regard du droit international, l’importance d’établir une constitution dans les six mois (qui ne s’est jamais concrétisée), le concept d’État juif (par la Loi du retour) et démocratique (par l’égalité de droits entre tous ses citoyens), le respect de la charte des Nations Unies, et la volonté de la paix et de l’intégration régionale. 

Ben Gourion avait accepté de ne pas immédiatement proclamer une Constitution pour ne pas heurter les plus orthodoxes (les haredim) pour qui seule la Torah vaut Loi suprême. Il accordait d’ailleurs en même temps l’exemption de service militaire pour les haredim afin de maintenir le consensus entre les différents groupes du yishouv (les Juifs de Palestine). Finalement, aucune Constitution ne sera adoptée. À sa place, des Lois fondamentales et une Cour suprême au rôle primordial pour garantir le caractère démocratique des lois. Ce flou, volontairement entretenu par Ben Gourion pour ne pas rompre le consensus juif au sein du nouvel État, a des conséquences importantes jusqu’à aujourd’hui sur les règles du jeu électoral et les grands enjeux politiques. 

Les règles électorales israéliennes

Car c’est dans la même optique que Ben Gourion avait mis en place un système électoral dit de “proportionnelle intégrale” : chaque voix devait compter pour représenter toutes les “tribus” de la population israélienne. L’ancien Président Reuven Rivlin avait d’ailleurs parlé des quatre tribus d’Israël : les laïcs, les sionistes religieux, les haredim et les Arabes israéliens. Cela a des conséquences sur le fait que ces quatre groupes, tous représentés à la Knesset, le sont souvent au nom d’intérêts sectoriels et catégoriels plus qu’au nom de l’intérêt général. Cela donne aussi un poids parfois démesuré à certains petits groupes nécessaires à la formation de coalitions de gouvernement, conduisant parfois à des alliances contre‐​nature et souvent à une instabilité politique, les mandatures allant rarement jusqu’au bout de leur mandat. 

Pour tenter de compenser les effets pervers de cette proportionnelle intégrale a été adopté un seuil minimal de 3,25% pour pouvoir être représenté à la Knesset, ce qui signifie qu’aucun parti ne peut avoir moins de 4 députés. Le problème est que cela conduit parfois à une “perte” des voix des formations qui ne passent pas ce cap, comme en 2022, lorsque les 300.000 voix obtenues par le Meretz (gauche) et Balad (parti arabe) n’eurent aucune incidence sur la composition du Parlement.

Les partis en présence

Pour cette élection de 2026, une vingtaine de partis sont en lice, dont 13 ont des chances d’obtenir des députés. 

© Sébastien Lévi/​Tenoua

Beaucoup de ces partis sont en fait le fruit de fusions de formations politiques plus petites afin d’atteindre le seuil fatidique de 3,25%. Ainsi le grand parti de gauche “Les Démocrates” est‐​il la fusion de Meretz et de Avoda (les travaillistes). De même, la liste arabe unie est la fusion de trois partis arabes (Balad, Hadash et Taal), Yaadout Hatorah [Judaïsme unifié de la Torah] la fusion des haredim hassidiques de Agoudat Yisrael et des haredim non hassidiques de Degel haTorah, etc. 
Cela dit, l’échiquier politique israélien penche très nettement à droite, qu’il s’agisse de la droite laïque ou de la droite religieuse. 

Les enjeux de l’élection du 27 octobre

Mais alors, quels sont les enjeux majeurs de cette élection‐​ci ? Il y a en fait un enjeu transversal : la nature même du pays, 80 ans après sa création, après une mandature marquée par un échec sécuritaire et stratégique majeur, le 7 octobre, et par la tentative de réforme judiciaire partiellement bloquée par les manifestants avant le 7 octobre 2023. 

Concernant la bonne gouvernance, il s’agit de demander des comptes sur l’échec terrible du 7 octobre à un gouvernement qui a systématiquement refusé la création d’une Commission d’enquête d’État. Au niveau de l’égalité devant la loi, c’est la répartition du fardeau sécuritaire et économique qui est en jeu, alors qu’une partie des Israéliens est astreinte au service militaire et aux périodes de réserve quand les haredim sont dispensés de l’effort de guerre et de travail. Enfin, sur la nature démocratique du pays, ce sont les suites de la réforme judiciaire qu’il faudra interroger, puisque la destruction de l’État de droit était au cœur même du projet de ce gouvernement pour favoriser les intérêts sectoriels et flatter une certaine dérive messianique et raciste sans l’objection de contre‐​pouvoirs : Israël va‐​t‐​il finalement décider de se doter d’une Constitution (comme le souhaitent aujourd’hui tous les partis sionistes qui sont dans l’opposition à Nétanyahou) ?

Parmi les enjeux de cette élection, on trouve aussi la place de la minorité arabe israélienne et son rôle dans la société, tout comme l’image d’Israël à l’extérieur, terriblement écornée par les violences de plus en plus radicales des colons radicaux en Cisjordanie. Ce qui implique aussi la place d’Israël dans la région : doit‐​il être, comme Ben Gourion le souhaitait, un acteur intégré à son environnement ou, comme Nétanyahou le proclame, une Sparte assiégée et isolée que seule la puissance militaire sauvegarde ? Quel doit, par ailleurs, être le lien d’Israël avec les Juifs de diaspora ? Israël peut‐​il continuer d’ostraciser les Juifs progressistes ou privilégier les évangélistes aux Juifs américains ? Peut‐​il continuer à s’allier avec l’extrême droite antisémite mondiale pour ses intérêts idéologiques ? En d’autre termes, Israël doit‐​il être l’État du peuple juif ou l’État des Israéliens d’extrême droite ?

C’est donc moins sur des choix politiques concrets que sur la direction et l’identité du pays que les Israéliens vont devoir se prononcer. 

Quels scénarios pour cette élection ? 

Selon Sébastien Lévi, cinq scénarios majeurs se dégagent à la veille de ce scrutin. 

  1. une reconduction du bloc actuel autour de Benjamin Nétanyahou. Peu probable au vu des sondages récents, malgré une légère remontée du camp de Nétanyahou,
  2. une victoire du bloc de l’opposition sioniste sans les partis arabes. Peu probable au vu des sondages récents,
  3. une victoire de l’opposition avec l’appui des partis arabes – soutien “sans participation” d’un ou de plusieurs partis arabes. Peu probable après les propos de Lieberman et Bennett qui disent qu’un tel scénario n’est pas possible après le 7 octobre,
  4. une union nationale par exemple entre le Likoud de Nétanyahou et Yashar de Eizenkot avec quelques autres partis, mais sans les extrémistes, avec une ambiguïté sur la présence ou pas des haredim,
  5. l’impasse électorale : personne ne parvient à former un gouvernement, le gouvernement actuel reste en place et gère les affaires courantes en attendant d’organiser de nouvelles élections. Scénario similaire à la situation entre 2019 et 2021, période pendant laquelle quatre scrutins avaient été organisés.

Ces deux derniers scénarios semblent les plus probables pour Sébastien Lévi.