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La mère juive en art : origines, modèles et déracinement 
Publié le 30 octobre 2026

8 min de lecture

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« Savez-vous ce que c’est que d’avoir une mère ? Une mère est un ange qui vous apprend à parler, qui vous apprend à rire, qui vous apprend à aimer ! »[1]. Tels sont les mots de Victor Hugo à propos de la mère. Angélique, la mère est présente à chacun des premiers pas de son enfant : la marche, les mots, le rire, l’amour et bien sûr le pinceau quand l’enfant peint. Qu’en est-il de la mère juive ? Est-ce un ange qui transmet ? Une chenille qui transforme les enfants en papillon  ? 

La mère juive. Ces trois mots me font penser à l’intitulé d’une dissertation infinie, de débats insolubles, de questionnements en puissance. C’est une énigme, un puzzle dont on pense tout savoir dont, finalement, on ne sait pas grand-chose. Que dire quand on pose un regard d’enfant ? Quand on est une jeune femme, presque adulte, mais que l’on n’a pas connu cette expérience. Un sentiment d’imposteur plane. Et pourtant, la curiosité et le désir de rendre hommage l’enveloppent. J’ai passé toute une année de ma vie à travailler sur la représentation de la mère dans l’art. Et c’est toujours aussi complexe de travailler sur cette figure qui suggère l’intime et oppose la distance. On imagine la mère comme un personnage familier, rassurant, sans jamais réellement la connaître. Comme si elle s’effaçait derrière ce mot, ce lien, cette transmission. Alors que sa présence construit des êtres, des parcours, des vies. 

Au départ, on rit tous d’une caricature, qui n’en est pas vraiment une. Puis, on se demande pourquoi on rigole ? Ou plutôt de qui ? D’une maman surprotectrice, dévouée, trop dévouée ? D’une mère prête à tout pour protéger ses enfants, jusqu’à se ridiculiser ? La blague s’essouffle alors. Car, elle n’émane pas d’elle, mais du regard extérieur, de son enfant, des oncles, des tantes et des grands-parents. La mère est un personnage si silencieux qu’on ne la connaît qu’à travers les yeux de ses enfants. Mais qui est-elle vraiment ? Qui est la mère juive ? Et comment lui donner une voix, au milieu de ce millefeuille de regards d’enfants, en majorité masculins ? 

Je ne vous donnerai qu’une réponse certaine. La mère juive n’est jamais là où on l’attend. La peinture ne cesse de nous le prouver. Les peintres ont été si bavards, mais l’Histoire de l’art si silencieuse. Là où on pense caricature, la peinture répond travail, là où on évoque surprotection, dévotion à l’enfant, elle réplique identification, autoportrait. Ces portraits de mères deviennent des clés, non pas pour définir la mère juive, mais pour voir au-delà de la caricature. Pour enfin percevoir cet écrin de voix du personnage principal qu’on n’a jamais vraiment laissé parler. Cette série est un hommage à toutes les mères, à toutes ces étoiles qui nous donnent la vie et veillent sur nous avec force et lumière. 


À l’occasion de la sortie du podcast Mères juives, réalisé par Léa Taieb pour Tenoua, j’ai eu envie d’explorer cette figure aussi mythique que monumentale en peinture. Dans nos imaginaires, la mère juive s’apparente à plusieurs personnages : la mère hyperprotectrice et sacrificielle, le papa poule, la tata trop curieuse, ou encore l’oncle aigri. Mais d’où vient‐​elle ? Et surtout existe‐​t‐​il un équivalent en peinture ? 

La mère juive est un personnage complexe à saisir. Elle semble posséder tant de qualités, qui deviennent, sur un ton humoristique, de grands défauts. Entre une bonne blague ou la réalité, personne ne se prononce réellement. Tout le monde sait qui c’est, jusqu’à avoir l’image en tête, sans vraiment pouvoir la définir.

Pour ma part, j’ai toujours considéré avoir deux mères juives : ma mère et mon père. Ma mère pour sa douceur, sa force infinie, son soutien indéfectible et son amour inconditionnel. Mon père, que je nomme affectueusement mon papa‐​poule, en a toutes les caractéristiques : bien me nourrir, me soutenir inconditionnellement, me protéger – un peu trop – tout me laissant sortir, mais restant les yeux bien ouverts jusqu’à ce que je rentre. Parenthèse familiale faite, j’ai tout de suite été séduite par l’idée de travailler sur le motif de la mère juive de l’artiste en peinture. Et les réponses que j’ai trouvées à cette enquête picturale sont si surprenantes qu’elles font disparaître le cliché pour dessiner une réalité abstraite. Alors qui est cette mère juive en peinture ? Qui raconte la mère ? 

Quid de la mère juive ? Une réponse littéraire           

La mère juive est une institution, surtout en littérature. Albert Cohen, dans Le Livre de ma mère, en délivre sa célèbre définition : « Sa vie, c’était son appartement, c’était écrire à son fils, attendre les lettres de son fils, préparer ses voyages vers le fils, attendre son mari, dans l’appartement silencieux, lui souhaiter la bienvenue lorsqu’il rentrait, être fière des compliments de son mari »[2]. Drôle d’hommage ! Entre poésie et malaise. L’écrivain raconte une mère passionnée par son fils qui vit littéralement à travers lui. J’ai toujours eu tellement de compassion pour la mère qui, ici, finalement ne parle pas. On parle d’elle, de son amour fusionnel, voire obsessionnel pour son fils, mais sans entendre sa voix. Peut‐​être que la mère juive est sacrificielle, prête à tout pour son enfant – surtout son fils – jusqu’à faire taire sa propre existence. Dans la même veine, Philip Roth insiste sur l’infantilisation des Juifs en énonçant qu’un « Juif dont les parents vivent est un enfant de quinze ans, et reste un enfant de quinze ans jusqu’à sa mort »[3]. Si l’on se fie aux deux écrivains : la mère juive n’est pas un mythe mais une réalité qui embrasse plusieurs caractéristiques : la mère hyperprotectrice qui dédie sa vie à son enfant, et qui l’infantilise éternellement. Mais est‐​ce réellement lié à une origine ? Ou au rôle de mère ? Et pourquoi le personnage principal n’a‑t-elle pas de voix ? 

La Vierge Marie, une mère juive ? 

Où est‐​elle cette mère juive dans l’Histoire de l’art ? Si elle constitue une star des romans, elle semble moins bavarde en peinture. Du moins, c’est qu’on imagine… Quand je pense à la mère juive en histoire de l’art, rien ne me vient. Étrange ! Ou si, l’image d’une mère mythique, d’un motif presque universel, mais qui n’est pas très kasher : celui de la Vierge à l’enfant. 

L’Histoire de l’art est peuplée d’images de la Vierge Marie, qui incarne le symbole suprême de la maternité. L’amour sacrificiel pour l’enfant Jésus, n’est pas sans rappeler l’amour filial décrit par Albert Cohen. Peut‐​être que la mère juive n’est qu’une mère. Marie n’est jamais seule, elle est toujours accompagnée de son fils. Et si quelques artistes s’aventurent à faire de leur mère une vierge, peu font le processus inverse en conférant les traits de Marie à leur mère. Comment la mère juive est‐​elle représentée en art ? Ou plutôt comment les artistes juifs représentent‐​ils leur mère ? Quelle définition de la mère juive proposent‐ils ? 

Prenons comme point de départ, l’histoire de trois mères : Feïga‐​Ita Tchernina, Anna Riback‐​Taslitzky et Golda Berenbaum Gertler. Leurs noms ne vous disent rien car elles n’ont jamais été connues. Pourtant, elles partagent toutes trois une identité commune : Juives d’Europe de l’Est et surtout, leurs fils les ont sacralisées dans de grandes œuvres. 

La mère de l’artiste : un premier modèle ? 

La figure de la mère de l’artiste a longtemps été oubliée. En partie à cause de la place donnée à la Vierge, l’idéal, plutôt que la mère elle‐​même. Ce motif semble s’être échappé de l’Histoire de l’art, comme beaucoup d’artistes qui l’ont représenté. Pourtant, la mère demeure omniprésente dans beaucoup de corpus d’artistes. Surtout au début de leur carrière. La mère incarne le premier modèle féminin que les artistes croquent sur dessin ou représentent en peinture.

Boris TASLITSKY, La mère de l’artiste, 1927, huile sur toile, 55,6 x 38 cm, Paris, Musée d’art et d’Histoire du judaïsme. © Évelyne TASLITZKY

Anna Riback Taslitzky apparaît dans quatre tableaux, tous peints par son fils, Boris Taslitzky (1911−2005), un peintre juif et communiste, passé par les Beaux‐​Arts. Il est interné en 1941 dans le camp de Saint‐​Sulpice‐​la‐​Pointe puis déporté à Buchenwald, en 1944. Il y survit, grâce à l’art. Là‐​bas, Taslitzky dessine l’horreur dans plus de 200 dessins qui constituent aujourd’hui des témoignages cruciaux. Le poète Aragon en publiera 111, bien que l’artiste tombe dans l’oubli quelques temps après sa mort. 

Sa mère, il la peint pour la première fois à l’âge de 16 ans. Son tout premier portrait féminin. Dans La mère de l’artiste, celle‐​ci est présentée de trois quarts et se confronte presque au spectateur. À l’époque, il ne représente quasiment que son entourage. Embrasse‐​t‐​elle les traits d’une mère juive ? On reste loin de l’image d’Albert Cohen, la mère caricaturée, presque hystérique. Elle semble calme, nostalgique voire triste. Elle porte quelque chose dans les yeux, commun à d’autres, peut‐​être le symbole de la tristesse liée au déracinement. Ses images de sa mère deviennent des souvenirs. Après avoir été arrêtée pendant la rafle du Vel d’Hiv, elle est assassinée à Auschwitz, en 1942. 

La mère à la cuisine… 

Je retrouve ce même regard dans une autre œuvre. Elle le partage avec Golda Berenbaum Gertler, la mère de Mark Gertler (1891−1939), un grand portraitiste anglais. L’artiste vient d’une famille modeste d’immigrés juifs polonais qui a déménagé à Londres avant sa naissance. Beaucoup de ses œuvres sont aujourd’hui conservées dans les musées anglais.

Mark GERTLER, Portrait de la mère de l’artiste, 1913, huile sur toile, 45 x 42,5 cm. Glynn © Vivian Art Gallery Collection

Ici, l’artiste fait un portrait sans concession de sa mère. On est loin de l’hommage doux et vaporeux proposé par Boris Taslitzky. Golda Gertler est représentée de manière réaliste en paysanne juive. L’artiste la figure à la cuisine, au travail. Coiffée d’un bandana rouge et habillée en tenue modeste, Golda Gertler se situe au premier plan de la scène. Derrière elle, il y a un bol avec une immense cuillère et des pommes. Ces éléments renvoient à son ancien travail, lorsqu’elle était aubergiste en Pologne. Ce portrait, criant de vérité, montre les effets négatifs du travail de paysanne sur sa mère. Les mains de Golda Gertler, – imposantes et au centre de la composition – sont écorchées, lourdes et sales. Son visage est couvert de rides et sa position recroquevillée symbolise la fatigue. Sa mère semble piégée dans son propre corps, dans sa condition même de paysanne ou de juive. Certes, elle paraît toujours enracinée lorsqu’elle est assise, en ce qu’elle incarne une forme de stabilité pour son fils. Néanmoins, comme Anna, elle semble perdue. Et nous avec, entre un regard qui nous fixe, et une étincelle qui se perd. Est‐​ce un symptôme du déracinement, ressenti par beaucoup de Juifs en exil ? Gertler qualifie lui‐​même ce portrait de « barbare et symbolique »[4]. Quand on y pense, elle a tout d’une mère juive : assise, dans la cuisine, à faire à manger. Et pourtant, l’humour semble s’être arrêté à son visage. Ce doux parfum de nostalgie présent dans le regard d’Anna Riback Taslitzky apparaît en force dans le portrait de Golda Gertler. Mère juive, oui ! Toutefois, ce n’est pas une blague qui les relie mais bien une identité et une souffrance commune. 

… ou au travail : hommage à des mères fortes 

Décidément, les artistes juifs aiment représenter leurs mères dans la cuisine. C’est l’espace du partage, de la transmission. Et surtout, pour beaucoup de mères, un lieu de travail. En 1911, Chagall dessine sa mère au travail. Elle tenait une épicerie au rez‐​de‐​chaussée de la maison familiale, à Vitebsk, dans l’actuelle Biélorussie. Ici, sa mère prépare le pain qu’elle met au four afin de le vendre. Debout, elle tourne le dos au spectateur. Chagall donne une grande importance à ses mains, qui disparaissent presque derrière la lourdeur de la tâche. Elles font écho à celles de Golda Gertler : les deux mères travaillent avec leurs mains et s’épuisent physiquement. Chez Chagall, peindre sa mère revient surtout à revenir à son enfance. Les traits presque abstraits traduisent le flou de ses souvenirs. Il écrit d’ailleurs : « Si j'ai fait des œuvres, c'est parce que je me souviens de ma mère ». Cette œuvre demeure un souvenir de son enfance, qu’il peint des années plus tard, comme pour se reconnecter à sa mère, et surtout à son shtetl à Vitebsk. 

La peinture, ce sont des yeux qui parlent et répondent à d’autres yeux. Je pensais trouver des représentations stéréotypées de mères juives, et je suis tombée par hasard sur trois femmes. Des femmes réelles, observées et peintes par leur fils. Qu’est ce qui les relie ? Au premier abord, une blague, puis un statut : celui de mère, une identité : juive. Et finalement, trois regards. Trois regards de jeunes artistes sur leur mère. Trois hommages qui racontent une histoire commune : celle du déracinement, de l’exil. La mère juive devient alors un modèle, non pas un personnage dont on se moque – toujours au second degré – mais une femme qu’on admire pour son courage, sa force, et son amour. De l’admiration à l’identification, il n’y a qu’un pas : celui de transformer sa mère en chef d’œuvre, ou même en autoportrait. 


[1]Victor HUGO, Angelo, Paris, Tresse, 1846, mis en ligne 28 octobre 2010, Gallica, consulté le 18 avril 2024. 
[2] Albert COHEN, Le livre de ma mère (1954) Paris, Gallimard, 2011, chap. VIII, p. 58.
[3] Philip ROTH, Portnoy’s complaint, Chicago, Vintage USA, 1994, p.67.
[4] Critique évoquée dans sa biographie p. 65 dans Sarah MACDOUGALL, Mark Gertler, Londres, John Murray Publishers, 2002.