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Festival Jazz’N’Klezmer : “La musique fait le travail là où la langue s’arrête”

Laurence Haziza, directrice du Festival Jazz’N’Klezmer, nous a invités avec d’autres journalistes (dont Gabriel Amzallag du collectif Midrash) à poser des questions à l’auteur-dessinateur Joann Sfar (qui a signé l’affiche du festival) et au musicien Frank Anastasio, membre du groupe Les Luftmenschen. Tous deux sont face à nous, sur la scène du Café de la Danse. Joann Sfar dessine et parle depuis une petite table faiblement éclairée, Frank Anastasio joue de la guitare et parle. C’est dans ce cadre joyeux et hors du temps que cet entretien à plusieurs voix a été réalisé. Les deux artistes se retrouveront sur la scène du Café de la Danse le 16 novembre pour un concert dessiné. 

Publié le 30 octobre 2026

8 min de lecture

Comment vous connaissez-vous ? Comment est née l’envie de se mettre au concert dessiné ?

Joann Sfar - J’ai rencontré Franck il y a vingt ans, avant même de le connaître. Quand je suis arrivé à Paris, je me suis intéressé au jazz manouche. Je l’ai redécouvert avec l’album Gypsy Guitars de Frank, Angelo Debarre et Serge Camps, que j’écoute depuis un milliard d’années. Je l’ai véritablement rencontré il y a quelques années lors du lancement du deuxième volume de Gypsy Guitars. 

Frank Anastasio - Trente‐​cinq ans après le premier volume, on a lancé le deuxième au Bal Blomet. Joann était là, j’ai donc compris qu’il s’intéressait à notre trio. Depuis, on ne se quitte plus et on organise des concerts dessinés. 

Les Luftmenschen, c’est le nom de votre groupe, pourquoi ce choix ?

Frank Anastasio - En allemand, cela veut dire l’homme de l’air. Ce nom fait aussi référence aux Manouches qui s’appellent souvent entre eux les fils du vent. 

Joann Sfar - Le Luftmensch, c’est aussi le nom qu’on donnait aux clochards dans les contes de Bashevis Singer. C’est celui qui vit avec du vent. 

Quel est le cadre de ces concerts dessinés ? Joann Sfar, vous ne savez pas du tout quels morceaux vont être joués et vous improvisez dans le dessin ? 

Joann Sfar - Mon père était jazzman, j’ai grandi dans le jazz sans savoir en jouer. Un jour, j’ai demandé à Sempé pourquoi il dessinait si bien les musiciens. Il m’a répondu : parce que je suis mauvais musicien, je les dessine avec mon envie de jouer de la musique. 

Sans vouloir critiquer les collègues, je trouve qu’il y a une supercherie quand un dessinateur participe à un concert dessiné et qu’il sait ce qu’il va faire. Ce qui est joli dans la manière dont on travaille, c’est que j’essaie de jouer le jeu, je ne sais pas ce qui va sortir, parfois même, je suis beaucoup moins bon. 

Le but du jeu n’est pas de dessiner quelque chose qui rappelle la musique ; si je ne suis pas en train de me casser la gueule, ça ne m’intéresse pas. Quand j’ai réalisé le film sur Gainsbourg [Gainsbourg, vie héroïque], j’ai découvert que si on mettait un truc romantique pour accompagner des gens qui s’embrassent, ça faisait gerber. C’est plutôt le moment pour mettre une musique de guerre ou autre chose. 

Quand je retourne vers mes livres (après un concert), je ne dessine pas exactement de la même façon. Parce que j’ai dessiné dans d’autres conditions, devant un public, avec des musiciens qui ne vont pas s’arrêter pour moi, qui sont occupés à autre chose. Je crois aussi qu’il est difficile de garder le public concentré pendant tout un concert de jazz. Mais, si le dessin existe tout le long, bizarrement, ils vont sûrement écouter davantage la musique. 

Il y a autre chose qui m’intéresse dans cet exercice, qui me tient à cœur, c’est que les musiciens puissent voir mes dessins et jouer aussi avec. C’est dans cette relation que je suis aussi capable de m’arrêter de dessiner quand le morceau touche à sa fin. 

Franck, comment découvrez-vous les dessins ? Comment jetez-vous un œil à ce qu’est en train de créer Joann Sfar alors que vous jouez ?

Frank Anastasio - La musique de Django Reinhardt est mystérieuse parce que Django Reinhardt était un être très mystérieux. La musique tzigane, c’est pareil, il y a un mystère autour de tout ça. Parfois, on comprend les paroles, parfois, on ne les comprend pas et on ne sait jamais ce que les gens entendent lorsqu’on joue. C’est vraiment le mystère de l’écoute musicale. Là, c’est très intéressant de voir ce que notre musique peut générer comme images, comme interprétations chez Joann. Avant chaque morceau, on se raconte des petites histoires, lui comme moi. Joann peut dire quelque chose qui lui passe par la tête, quelque chose qui a pu lui être inspiré par notre répertoire dans lequel on pioche, comme par ce qu’il a vécu dans la journée. Moi, il peut m’arriver de raconter de quoi parle la chanson, ce qu’elle m’inspire, comment elle pourrait être traduite si elle n’est pas en français. Il y a une chanson qui a été créée par Šaban Bajramović, une immense figure de la chanson tzigane en Serbie, le Elvis Presley des Balkans, qui a été allègrement pillé par un grand musicien serbe que je ne vais pas nommer. Le jour où Šaban est enterré, le pilleur de répertoire tombe de son arbre et se casse une vertèbre. Je raconte cette anecdote, ça inspire Joann. 

Lors du concert du 16 novembre, on va élargir le répertoire avec de la musique klezmer, ce qu’on n’avait pas encore fait. 

Est-ce que l’histoire racontée par Joann oriente la façon dont vous jouez au moment où vous jouez ?

Frank Anastasio - Bien sûr, l’énergie sur scène change. Je ne joue jamais deux fois la même version d’un morceau. 

Puisque l’on parle de musique klezmer, Joann, vous avez redonné vie à l’esprit du Yiddishland, à un certain imaginaire ashkénaze, à travers votre travail sur Chagall [Chagall en Russie]. Pourquoi faire revivre ce monde disparu, pourquoi encore le faire en 2026 ?

JS - On est dans un Paris au milieu des flammes et, bizarrement, je me sens assez apaisé. Je me sens assez apaisé parce que je retrouve la réalité de mon grand‐​père, une réalité de Juif européen qui sait que tout le monde détestera toujours les Juifs, qu’on est quand même chez nous, qu’on va rester là. Et, quand je pense à la musique de Django Reinhardt, je pense à de la musique typiquement parisienne et, peut‐​être que mon dessin, peut‐​être que mes aquarelles, sont eux aussi typiquement parisiens, parce que je suis Juif. Je me suis inventé un personnage, l’écrivain le plus français possible, je l’ai appelé Cohen. On s’est peut‐​être illusionné à s’imaginer qu’il y avait autre chose à attendre du monde. 

Mon papa, qui était un Juif d’Algérie, ne s’intéressait pas du tout à la musique arabo‐​andalouse, à la musique juive du Maghreb. Il n’aimait que le jazz, il n’aimait que Duke Ellington. C’est moi qui suis allé vers ça. Il y a toute une génération – dont les parents, des Juifs ashkénazes qui n’avaient jamais écouté de musique klezmer – qui se rapproche de ces musiques grâce à ce festival. Mais, la grande difficulté du manouche et du klezmer, c’est que ce sont des expressions vivantes qui revêtent un aspect folklorique. On ne veut pas qu’elles aillent au congélateur et on ne veut pas que ça devienne du frit non plus. On connaît ça très bien avec la Torah, ça fait des siècles qu’on lit les mêmes choses, des siècles qu’on arrive à garder ces textes vivants. Je pense que c’est par les oreilles qu’on attrape les gens.

Si on attrape les gens par les oreilles, cela voudrait-il dire que la musique réussirait à réunir ? Plus encore que les mots dont certains disent qu’ils ne servent presque plus à rien, puisque pris pour ce qu’ils ne sont pas ? 

Frank Anastasio - Le cas de la musique tzigane est très intéressant parce que les peuples tziganes parlent des langues qui, pendant très longtemps, n’ont pas été écrites. La musique et la danse ont été des vecteurs pour que leur culture puisse arriver jusqu’à chez nous. Rien de leur passé n’a été écrit. J’ai eu la chance de jouer cette musique dans le monde entier et, partout, peu importe le continent, les gens réagissent exactement aux mêmes endroits et aux mêmes moments. Cette musique parle à tous, elle parle aux oreilles directement. On a tous des oreilles, qu’on soit à un bout du monde ou à l’autre. 

Quand j’écoute de la musique d’Azerbaïdjan, j’ai toujours l’impression d’écouter de la musique juive. La musique juive véhicule exactement le même sentiment que la musique tzigane. Il y a des années, quand la Turquie rêvait encore d’intégrer l’Union européenne, je devais jouer au bord de la mer Noire, de la musique juive et de la musique tzigane, on s’attendait à se faire découper. En fin de compte, pas du tout, tout le monde dansait, tout le monde s’y est reconnu. 

Laurence Haziza - Ici, à Bastille, dans le métro, un orchestre plutôt tzigane joue Yerushalayim shel zahav, Hava Naguila. En ce moment, aujourd’hui…

La musique fait le travail là où la langue s’arrête. Si, d’un coup, un chant turc, kurde ou iranien nous parle dans sa mélodie, nous partageons à un moment donné une émotion commune aux autres spectateurs. Nous ne sommes plus ceci ou cela. Plus juif ou français, plus ashkénaze ou séfarade, plus juif ou arabe. Nous sommes celui qui a ses oreilles grandes ouvertes et qui écoute.

En quoi la programmation de cette année est-elle différente de celle des autres années ? 

Laurence Haziza - On vit une période dingue et d’une certaine manière, la musique – qui n’est rien d’autre qu’elle-même – devient presque un moyen de se parler, un moyen de se réunir. Ce festival de musique c’est presque un geste politique, au sens noble et original du terme, alors que la musique devrait se suffire à elle‐même.

Chaque année, la programmation reflète l’époque, donc elle propose quelque chose d’autre. Avant, on avait plus de musiques éloignées du klezmer, du manouche et du jazz. Cette année, on a choisi de se recentrer sur la musique juive : des artistes qui n’avaient jamais joué en France représentent une autre façon de faire de la musique juive. 

Chaque année, nos publics se renouvellent, se réinventent, en fonction de ce qui se joue. Le métissage des publics vient aussi des générations qui s’y croisent : je pense qu’on est le seul festival à installer des chaises à la Bellevilloise, à penser aux personnes de plus de 80 ans. 

Depuis le début de cet échange, on parle beaucoup de musique juive, qu’est-ce vraiment ? 

Frank Anastasio - Moi, j’interprète de la musique qui existe déjà. La définir en tant que telle, c’est compliqué. Comme la musique tzigane, ça ne veut absolument rien dire. Il y a des Tziganes dans le monde entier. Rien qu’en Roumanie, qui n’est pas un immense pays, il y a quatre ou cinq styles de musique tzigane qui ne se ressemblent pas du tout. Tout le monde les joue, tous les Tziganes les jouent. 

Joann Sfar - Moi, ce qui m’intéresse, c’est de jouer un folklore qui n’existe plus. Le terreau où le klezmer s’est développé n’est plus là. Même à l’époque où le klezmer était florissant en Europe centrale, en Europe de l’Est, dans les familles juives, on apprenait la musique classique ou la musique liturgique. 

Je crois beaucoup que si on s’en sort, ça ne sera pas de manière intellectuelle avec des arguments. Si on s’en sort, c’est parce qu’ils vont aimer notre musique, ils vont aimer nos dessins… Mais qu’est-ce qu’un dessin juif ? Je pense qu’il y a des filiations entre les artistes et j’aime beaucoup que ça ne dépende pas d’un territoire, d’une nationalité. Selon moi, la seule vertu pour le peuple juif, c’est de faire exister quelque chose que l’on peut transmettre, évidemment pas seulement à des Juifs. La définition même d’un Juif, c’est de se sentir bien avec les autres, même si les autres nous mettent des coups. Comme les Manouches qui m’inspirent beaucoup, j’ai assez peu d’espoir, mais beaucoup de joie. 

Un jour, une musicienne classique qui n’aimait pas du tout le klezmer m’a dit : c’est tout le temps pareil. C’est pour cette même raison que ça me plaît : quand je dessine, c’est tout le temps pareil aussi, même si le résultat n’est pas tout le temps pareil.

Comment appréhendez-vous le concert ? 

Joann Sfar - J’ai le trac parce que je dessine. Pour que ce soit à peu près correct, il faut que je dessine comme à la maison, donc il faut que j’oublie que le public est là. Je monte sur scène avant que la salle ne se remplisse et je me mets à mon bureau d’écolier. Et après, les copains commencent à jouer de la musique et ce que je dessine apparaît projeté. 

Il y a un petit côté trapèze volant à dessiner sur scène et je crois que le public y est très sensible. C’est aussi une manière de montrer la mise en danger qu’il y a à la maison. Je sais m’y prendre avec ma propre maladresse, quand ça ressemble pas à ce que je voudrais, je déchire. Il y a peut‐​être un aspect pédagogique aussi : dans une époque où beaucoup de personnes s’aident de l’IA pour créer, le public peut mieux comprendre la création. En montrant aux gens comment se fabrique un livre, un dessin, une peinture, on peut changer leur regard. Quand ils seront en librairie, ils ne porteront pas le même regard, quand ils liront un livre à leurs enfants, ils ne le liront pas de la même façon. 

Joann Sfar, tout au long de cette discussion, vous avez dessiné. Pourriez-vous nous faire découvrir certains de vos dessins ?

Joann Sfar - Il y a Vincenzo, un des personnages de ma bande dessinée Klezmer, il est nul en tout, sauf en violon. Je pense que les génies ne font pas exprès d’être génie de quelque chose. J’ai aussi dessiné des animaux. Il y aura peut‐​être des gamins dans la salle, donc on va s’arranger pour qu’ils s’amusent. S’il n’y en a pas, les grands n’auront rien contre les animaux. J’ai aussi représenté des gens qui s’embrassent. J’aime bien faire des gens qui s’embrassent. 

Propos recueillis par Léa Taieb

Informations pratiques : 

Concert dessiné de Joann Sfar et Les Luftmenschen

Lundi 16 novembre à 20h30 

Café de la Danse – 5 passage Louis‐Philippe

75011 Paris

Avec Frank Anastasio – guitare et basse, Éric Slabiak – violon, Steven Reinhardt – guitare, Yuti Shraibman – clarinette, Marcello Marella – contrebasse

En première : Une interview de Joann Sfar par Laurence Haziza