
Pourquoi lire ou relire Albert Memmi aujourd’hui ? Trois ans après le 7 octobre 2023, le climat antisémite et antisioniste dans lequel vivent les Juifs en France et ailleurs, n’a cessé de s’amplifier. Dans un même temps, la critique d’Israël au sein de certaines communautés juives est plus que jamais taboue, considérée comme un acte de déloyauté, voire de trahison. Peur de dire son identité juive, haine de soi ou encore repli communautaire sont autant de comportements qu’Albert Memmi avait déjà identifiés dans son diptyque Portrait d’un Juif et La libération du juif publié il y a maintenant plus de soixante ans. Pourtant, les livres d’Albert Memmi ne sont pas réédités (à l’exception de Juifs et Arabes, publié en 1974 par Gallimard, qui sera republié en janvier 2027 par la même maison d’édition et préfacé par Milo Lévy‐Bruhl), très peu lus et rarement étudiés.
“Cette œuvre est une plongée dans l’oubli. Des ouvrages universitaires lui sont bien consacrés, mais son nom évoque peu de choses dans le débat public. Il n’est entouré d’aucune aura, comme peuvent l’être les grandes figures de la pensée juive, des luttes anticoloniales et des mouvements antiracistes. Or Memmi fut les trois à la fois”, écrit Alexandre Journo, ingénieur, chercheur indépendant et directeur de la rédaction de la revue Daï. Pour pallier cette carence, “réparer cette injustice” et permettre à tout un chacun de se réapproprier les concepts et questionnements si utiles d’Albert Memmi, Alexandre Journo lui consacre son premier livre. Albert Memmi, un Juif intranquille, publié dans la collection Diaspora des éditions Calmann‐Lévy, s’intéresse à la vie de cet intellectuel indomptable et à ce qu’il nous a légué, lui à qui nous devons, entre autres, et sans jamais le savoir, le terme si bien nommé de “judéité”. Rencontre.
Cet entretien a été mené par Victoria Géraut-Velmont, autrice de la série consacrée à Albert Memmi publiée cet été sur Tenoua.
Victoria Géraut‐Velmont – Quel a été le point de départ de votre livre ? Comment avez-vous découvert Memmi et qu’est-ce qui vous a donné envie d’y consacrer un livre ?
Alexandre Journo - Le point de départ du livre est le mariage mixte, puisque comme lui, j’ai fait un mariage mixte. J’ai commencé à lire Memmi à ce moment‐là de ma vie. Un ami m’avait conseillé de lire Le portrait d’un Juif, parce que l’on avait cette préoccupation commune sur le fait juif après l’émancipation, mais j’ai d’abord trouvé Agar en rayon – Le portrait d’un Juif était et est toujours épuisé chez Folio – et ce livre résonnait avec ma situation personnelle. Quand quelques années plus tard, ma compagne attendait notre premier enfant, je me suis replongé dans l’œuvre de Memmi, j’ai commencé à l’annoter, et cette accumulation de notes est devenue, encore des années après, ce livre. Les premières difficultés inhérantes au mariage mixte se faisaient plus vives encore du fait à l’approche de la naissance de notre fils. Et je trouvais alors qu’Albert Memmi s’emparait du sujet avec une honnêteté assez rare. Ce n’est évidemment pas le seul sujet sur lequel Memmi a un regard avisé mais, sur la question du mariage mixte, il y a souvent un angle mort qu’il a très bien identifié : on a souvent l’impression que, dans le mariage mixte, les difficultés ne viennent que de l’extérieur, que le conjoint n’est pas accepté d’un côté ou de l’autre, on se dit que le combat est contre sa famille quand on est juif et qu’il faut, par ailleurs, se faire accepter de l’autre famille, le milieu non juif. Or, chez Albert Memmi, la question du contrôle social est secondaire, le mariage mixte reste de toutes les façons quelque chose de facile à entreprendre, surtout quand on vit dans un pays, la France, qui est très sécularisé. En fait, chez Albert Memmi, la vraie difficulté est au sein du couple même. Il y consacre un livre entier, Agar (1954), qui est un roman quasi autobiographique, et dans La Libération du juif (1966) dans lequel il traite la question de manière plus théorique. Il y explique que dans le mariage mixte, la personne juive est seule et que l’autre a l’impression que l’on surjoue le rôle de Juif. On retrouve un peu cette situation dans La Contrevie de Philip Roth : alors qu’il revient d’un voyage en Israël – à propos duquel il raconte l’engagement fanatique de son frère engagé dans une colonie sioniste religieuse à Hébron – le narrateur et double de Roth, Nathan Zuckerman, s’apprête à avoir un enfant avec sa femme non juive. Or, après ce retour d’Israël, le narrateur se rend compte qu’il est beaucoup plus juif qu’il ne le pense et cela le perturbe énormément. Memmi (comme Roth) se rend compte, avec le mariage mixte, que son identité juive est extrêmement forte et que ce que l’autre leur renvoie n’est pas tant qu’ils sont juifs ni qu’il y a une différence dans le couple, c’est plutôt qu’ils surjouent leur rôle de Juif, qu’ils sont à leurs corps défendants des Juifs imaginaires. On leur fait ressentir qu’ils ne sont pas si juifs que ça, que les deux membres du couple partagent une même identité, qui est une identité occidentale libérale. Il y a un hiatus, les deux parties du couple ne perçoivent pas leur union de la même manière. Et c’est cette difficulté très subtile que Memmi parvient à percevoir : celle de se voir différent de l’autre alors que l’autre ne le voit pas comme différent. Ce qui est beaucoup plus subtil que de dire « je suis rejeté parce que je suis différent », ni même « je suis courageux d’affronter tel ou tel tabou juif ». C’est l’inverse : « ma différence n'est pas perçue pour ce qu'elle est ».
VGV – Albert Memmi écrit en effet beaucoup sur le mariage mixte car c’est ce qu’il vit personnellement. Il ne le rejette pas pour autant mais il nous interpelle sur ce que cela engendre : l’assimilation, l’absence de transmission de l’identité juive…
AJ - Oui, et il y a ce paradoxe dans la vie et l’œuvre de Memmi : il a bien conscience que si l’on est neutre dans la transmission, c’est-à-dire que s’il n’y a pas un effort exprès de transmission du côté juif, c’est le côté majoritaire qui l’emporte. C’est quelque chose qu’il identifie très bien dans La Libération du Juif (1966) et, en même temps, dans sa vie personnelle, tout se passe comme s’il ne le savait pas.
VGV – C’est-à-dire qu’il ne transmet pas son identité juive à ses enfants ?
AJ - À sa mort, j’ai eu la chance de me rendre chez lui dans son appartement de la rue Saint‐Merri. En allant chez lui, on pouvait percevoir une barrière entre sa vie de famille et sa vie juive en quelque sorte. Il avait son appartement familial au deuxième, je crois, et au dernier étage, un grand studio, son grenier, très lumineux et rempli de livres. On y découvrait que tous ses objets de judaïca étaient là : le morceau de rouleau de Torah appartenant à son père et qui avait été lacéré par les nazis pendant la guerre par exemple. C’était son jardin secret, le lieu de son intimité juive.
VGV – C’est surprenant car c’est son intimité, quelque chose qu’il garde pour lui dans son quotidien familial, et en même temps, ce lien avec l’identité juive est devenu son travail, ce qui l’a en partie fait connaître… Puisque deux de ses livres les plus importants sont consacrés à ce sujet : Portrait d’un Juif (1962), La libération du Juif (1966).
AJ - Non seulement c’est son travail mais, en plus, dans ce qu’il écrit, il montre bien que le judaïsme n’est pas une question privée. Il parle de fait national, de fait collectif. Dans son quotidien, il privatise quelque chose qu’il qualifie dans son œuvre de public, de collectif, de politique même… Il écrit que tout se joue dans la transmission, que si on ne joue pas le jeu de la transmission, on perd cette part d’identité juive. Donc il y a une grande ambiguïté entre ce qu’il écrit et ce qu’il vit lui‐même.
VGV – Il me semble que c’est représentatif du trouble qui se joue dans l'identité de Memmi qui, bien qu’écrivant sur l’identité juive, rejette aussi certaines valeurs traditionnelles… Je pense notamment à ce qu’il exprime dans son roman, très autobiographique là encore, La Statue de Sel où le jeune Alexandre Mordekhaï Benillouche est mortifié par les traditions de sa famille qu’il juge trop tribales…
AJ - C’est tout à fait vrai, on peut rejeter les valeurs traditionnelles et les rites du judaïsme, la judéité restera… Être juif ne se résume pas à la religion, il y a tout un substrat culturel beaucoup plus profond que ça. En fait, c’est consciemment qu’Albert Memmi ne transmet pas le judaïsme car il a un rapport très laïc, séculariste au judaïsme. Pour autant, la judéité non plus, il ne la transmet pas dans sa famille, ou très peu. C’est cette absence de transmission de la judéité qui est étonnante puisque, dans son travail, il s’attache à comprendre comment se joue la transmission de la judéité.
VGV – Justement, revenons sur cette catégorisation judaïsme-judéité-judaïcité. Dès le Portrait d’un Juif, Memmi fait la distinction entre ces trois termes, il a besoin de différencier l’identité juive des rites pour mieux comprendre comment lui-même vit son identité. Il forge ainsi le terme de “judéité”, un terme qui est beaucoup utilisé aujourd’hui – pourtant, très peu savent à qui nous le devons….
AJ - Tout le monde parle aujourd’hui de judéité, en effet. Souvent, on utilise le mot judaïsme pour dire judéité et c’est le cas dans de nombreuses langues : en arabe, en allemand.. Mais pour Albert Memmi, « judaïsme » a une acception trop large. Pour lui, le judaïsme doit désigner le contenu, c’est-à-dire les pratiques culturelles, les rites traditionnels que les Juifs reconnaissent comme juifs, qu’ils les pratiquent ou non. Par exemple : je sais que faire shabbat est un rite du judaïsme, je le reconnais comme tel même si je ne le pratique pas. Tandis que la judéité, c’est le fait d’être juif, avec toutes les difficultés qui vont avec. La judéité est la situation du Juif, et en particulier la situation du Juif au milieu des non‐Juifs. C’est un mot qui se prête un peu moins à la situation des Juifs en Israël par exemple – et c’est pour cela que ces mots en « ité », judéité, négrité, etc., se prêtent mieux aux identités minoritaires, et que l’on arrive bien à s’en passer pour les identités plus solidement assurées. Et pour lui, la réponse à toutes les difficultés que comporte la judéité, c’est le sionisme. C’est un sionisme culturel, c’est-à-dire qu’il ne cherche ni n’incite à faire son alyah, mais il cherche à rétablir un centre pour cette diaspora, qui lui rétablisse sa dignité et son assurance identitaire.
VGV – Pourquoi le sionisme ? Peut-on imaginer qu’il puise cette solution nationale qu’est le sionisme dans son expérience de colonisé ? Car dans ses textes, on voit bien qu’il fait le lien entre les deux quand il écrit dans le dernier chapitre de La libération du Juif : « Opprimé comme peuple, et vivant comme tel, le Juif doit être libéré comme peuple [...]. En bref, la libération particulière des Juifs s’appelle une libération nationale, et cette libération nationale du Juif est appelée l’État d’Israël ». Tire-t-il ses conclusions sur l’oppression des Juifs de celles qu’il théorise sur l’oppression des colonisés ?
AJ - Avec ou sans la colonisation, Albert Memmi aurait pu être sioniste. Le sionisme est une réponse à la situation minoritaire des Juifs, causant une insécurité à la fois physique mais aussi culturelle. C’est le risque de ne pas être capable de produire une culture vivante, c’est la peur de se diluer culturellement. C’est‐à‐dire risquer l’assimilation. Le sionisme donne donc un ancrage en faisant des Juifs des individus comme les autres, qui ne portent plus sur eux‐mêmes le poids de la transmission. C’est une façon de déposer ce poids sur une terre. Quand on est français, on ne se pose pas la question « comment vais-je continuer à rester français ? ». On l’est, point. Memmi identifie très bien cette différence entre les Juifs et les Français non juifs dans ses lectures par exemple. Comme n’importe quel étudiant français – Albert Memmi était lycéen au lycée français de Tunis puis étudiant à Alger, et après‐guerre à Paris – Memmi, lit des auteurs français, une littérature de révolte, de formation, mais dont les personnages ne cessent jamais d’être français. Tandis que dans La statue de sel, Memmi se rend compte qu’en se révoltant, il n’arrive plus tout à fait à être juif. En fait, son sionisme vient répondre à ça aussi : la seule manière d’avoir une culture vraiment vivante, qui est capable de se renouveler, qui est capable de transgresser sans disparaître, c’est d’avoir un une terre à soi, une nation à soi, bref, d’être autonome.
VGV – Comment expliquer que son rapport au sionisme n’est pas contradictoire avec la lutte pour la décolonisation contrairement à ce que certains penseurs de la colonisation en disent ?
AJ - En fait, le sionisme et la lutte contre le colonialisme sont concomitants dans ses questionnements. Nous pouvons même dire que le sionisme précède la question coloniale car iI est sioniste très jeune et par rejet de la religion, ce qui était un motif courant de sionisme à cette époque. Il découvre l’Hachomer Hatzaïr [un mouvement de jeunesse sioniste de gauche créé au début du XXe siècle en Galicie qui s’est étendu en Europe et dans certains pays d’Afrique du Nord, dont la Tunisie] l’année de sa bar mitsva. C’est une manière pour ses parents de céder un peu de terrain, de lui dire « tu n’as pas envie d’aller au Talmud‐Tora, tu iras donc à l’Hachomer ». C’est donc à la fois une identité de fidélité et de rupture. Le sionisme apparaît comme une manière de rester fidèle à la judéité et à la fois d’apparaître comme en rupture avec la religion. Il est donc sioniste très tôt et fait beaucoup d’allers‐retours avec le militantisme : il écrit parfois pour la revue du KKL [organisme sioniste déterminant dans l’achat des terres en Palestine avant la création de l’État d’Israël, existe toujours] par exemple, et puis il y a des moments où il se met plus à distance des activités militantes sans rejeter le sionisme pour autant. Le sionisme signifie, pour lui, une manière de rétablir un peu de dignité nationale au Juif. Donc quand il se met à lutter pour l’indépendance de la Tunisie, sa pensée est déjà formée par ces concepts. Tout comme pour les Juifs, il faut rétablir une dignité nationale pour les Tunisiens. Les deux combats viennent donc du même moteur. Il n’y a pas un premier Memmi qui lutte pour l’indépendance de la Tunisie, puis un Memmi qui est sioniste. Les deux sont totalement liés.
VGV – Pourtant, il semble que son sionisme soit incompréhensible pour beaucoup d’intellectuels ou militants décoloniaux, qu’il y ait une incompatibilité entre les deux…
AJ - En effet, l’hypothèse que je formule dans le livre est qu’il est oublié, voire occulté, car son sionisme est incompréhensible pour les décoloniaux aujourd’hui. Il est rarement cité dans leurs travaux et, quand c’est le cas, c’est pour le prendre en défaut, essayer de le piéger en pointant les incohérences entre ces deux combats. De son vivant déjà, Memmi avait des amis tunisiens musulmans qui lui reprochaient son sionisme, quand lui leur reprochait de ne pas essayer de comprendre ce sionisme. Pourtant, quand on lit son diagnostic sur le colonisé dans son fameux Portrait du colonisé (1957), on se rend bien compte que toutes les carences qu’il décrit, toutes les difficultés liées à cette situation, peuvent s’appliquer au Juif. D’ailleurs, dans le Portrait d’un Juif, les constats sont les mêmes.
VGV – Pourtant, ce sionisme, aussi fervent et fidèle était-il, n’empêchait pas Albert Memmi d’émettre de vives critiques à l’égard d’Israël.
AJ - Dès les années soixante, Albert Memmi adopte en effet une attitude critique à l’égard d’Israël tout en restant sioniste, et ce jusqu’à la fin de sa vie. Ce qui est intéressant, c’est de voir qu’avant la guerre des Six Jours en 1967, au Colloque des intellectuels juifs de langue française auquel Memmi participe, il est l’un des seuls sionistes. Après 1967 et la crainte de voir Israël disparaître lors de la guerre, puis la victoire miraculeuse et la libération de la vieille ville de Jérusalem, tous les membres du colloque se convertissent au sionisme tandis que Memmi adopte une position plus critique. Dès cette époque, Memmi critique la direction que prend le pays, il dénonce son nationalisme ou encore l’occupation des territoires qu’il perçoit très tôt. Avant 1967 déjà, Memmi avait identifié les problèmes qu’Israël n’avait pas réglés vis‐à‐vis des Palestiniens, vis‐à‐vis du rapport à la place de la religion juive, vis‐à‐vis des Mizrahim [Juifs orientaux] qui étaient mal accueillis… Il y avait déjà tout un tas de questions qu’il se posait, des sujets sur lesquels il était parfaitement lucide. Et très tôt d’ailleurs il plaidait pour deux États.
VGV – Ses textes ne s’adressent-ils qu'aux Juifs ou bien discerne-t-on dans les textes de Memmi une réflexion plus large sur l'identité qui peut susciter l’intérêt des non-Juifs ? Car Memmi lui-même a essayé d'adapter ses concepts à d'autres réalités, comme la négritude/négrité/négrisme. Pensez-vous qu’on peut piocher dans ces outils qu'il a forgés sur l'oppression ?
AJ - Je l’espère mais je constate qu’il y a surtout des lecteurs juifs de Memmi. Il y a manifestement quelque chose qui ne parle pas en dehors du monde juif. Et inversement, quand j’ai envie de lire des écrits sur l’identité, il se trouve que je ne lis que des livres sur le fait juif donc il est difficile de jeter la pierre aux non‐Juifs. Ce qui est sûr, c’est que ce qu’il écrit a une vocation universelle, qui se rapproche d’ailleurs beaucoup des textes de Frantz Fanon, de Peau noire, masques blancs (Seuil, 1952). Il préface d’ailleurs un livre d’entretiens de la radio publique américaine avec Malcom X, James Baldwin et Martin Luther King aux éditions Maspero (devenues La Découverte). Ce livre s’appelle Nous, les Nègres et est publié en 1965 en France. Il va en effet déployer son cadre d’analyse de l’identité juive à l’identité noire américaine.
VGV – Vous parliez de lucidité… Il y a quelque chose d’autre qui me semble flagrant à la lecture de ses Portraits et même à la lecture des critiques qui ont pu être adressées à Memmi : sa radicalité, une radicalité à laquelle il s’astreint, une rigueur dans ses positions sur laquelle il ne transige pas, même les années passant. Memmi a toujours voulu rester sur une ligne de crête, ne s’est jamais laissé emporter non plus par des clans ou des idéologies... Et il s’est toujours remis en cause.
AJ - Il était très intransigeant. D’après ce que j’ai compris de lui, il était assez rigide, se déjugeait peu, mais cela avait une vertu : sur les sujets essentiels, il a tenu une ligne claire. Sur le sionisme, sur son rapport à la religion, il s’est toujours méfié de lui‐même. Même sur la colonisation, quand bien même il a pu être critique des décolonisations, il n’a jamais regretté son combat pour l’Indépendance de la Tunisie. Et s’il était critique, c’était parce qu’il voulait mettre les Tunisiens devant leurs responsabilités en disant : « Vous avez obtenu l'Indépendance et heureusement, mais maintenant vous êtes autonomes et donc responsables de vos choix ». De la même façon, il était critique d’Israël parce qu’Israël avait obtenu son autonomie.
VGV – Vous publiez ce livre – Albert Memmi, un Juif intranquille – six ans après sa mort, soixante ans après la parution de La libération du Juif… Vous y évoquez l’absence de transmission de l’œuvre d’Albert Memmi : « Cette transmission lacunaire de l’œuvre a quelque chose de tragiquement ironique. Il a théorisé l’impossible transmission de la judéité et se l’est appliquée à lui-même, sans chercher à la combattre, en se comportant dans sa vie propre comme le dernier des Juifs ». Si Albert Memmi est un peu tombé dans l’oubli, n’avez-vous pas l’impression tout de même qu’une partie de la jeune génération de militants et d’intellectuels juifs remobilise ses écrits ?
AJ - Oui et en même temps, ses livres ne sont pas réédités et réimprimés depuis longtemps. Je suis toujours étonné de découvrir qu’autant de gens ne le connaissent pas, même par des personnes obsédées par la judéité… En découvrant Memmi, je me disais que c’était peut‐être le penseur juif le plus important de ces cinquante dernières années et j’ai du mal à comprendre pourquoi il est si peu lu.. On peut lire des dizaines et des dizaines de livres sur le sujet sans avoir lu Albert Memmi.
VGV – Votre livre est aussi publié trois ans après le 7 octobre 2023, dans un climat d’antisémitisme et d’antisionisme particulièrement difficile… Vous écrivez d’ailleurs « À l’heure de la résurgence de l’antisémitisme et de son déni, l’œuvre d’Albert Memmi permet de penser l’existence juive. Surtout, elle permet de penser l’existence juive au-delà du seul antisémitisme ». Comment pouvons-nous, aujourd'hui, nous nourrir de la pensée de Memmi pour lutter contre l'antisémitisme ? Pour penser notre rapport au sionisme aussi ?
AJ - La première chose que j’ai cherché à faire avec ce livre, c’est de faire lire Memmi, de retourner dans le texte. Que l’on se rende compte à quel point ses textes sont actuels. Quand j’ai lu Le portrait d'un Juif pour la première fois il y a une dizaine d’années, je me suis dit : « tout y est ». Rien ne sonne dépassé. On peut lire son roman La statue de Sel, lire ses essais, le Portrait du Juif et la Libération du Juif qui est un diptyque qui ressasse sa pensée, et qui nous permet, à nous, de ressasser nos propres idées. Lire Memmi permet aussi d’être lucide sur soi. Quand on regarde les rayons de livres juifs en librairie, il y a schématiquement deux catégories : les livres qui ne traitent que d’antisémitisme – et dans lesquels les Juifs ne sont pas dans l’équation, on parle de la haine que l’on subit mais, en réalité, on parle plus des antisémites que de nous‐mêmes – et les livres de célébration du judaïsme, très apologétiques. Memmi n’entre dans aucune de ces catégories. Il parle d’antisémitisme en décrivant comment cela nous affecte, en décortiquant nos comportements. Quand on fait une blague juive par exemple, qu’est-ce que cela veut dire de nous ? Quand on condamne l’assimilation, est‐ce que l’on prend la mesure de notre propre degré d’assimilation ? Il va essayer de comprendre ces phénomènes et comportements d’abord pour lui, par lucidité et par honnêteté intellectuelle, jamais pour condamner, accuser. Il regarde comment l’ambiance antisémite nous affecte malgré nous, comment elle affecte nos comportements, nos schémas mentaux. Et c’est ça la grande force de Memmi, de regarder cela en face même si c’est assez déplaisant…
Et il y a un second débat dans lequel j’aimerais pouvoir ancrer la pensée d’Albert Memmi : le sionisme. Dans le débat public et dans la société française, on voit bien que le sionisme est totalement discrédité. C’est devenu une insulte basique. Lire Memmi permet de comprendre à quoi le sionisme répond et pourquoi les Juifs en ont besoin. Inversement, et cela va ensemble, dans le monde juif, il est devenu très difficile de critiquer Israël, les actes d’Israël, car on touche à quelque chose de tabou – il suffit d’observer comment et avec quelle violence sont reçues les positions courageuses de Delphine Horvilleur… Memmi montre qu’il est vertueux de critiquer Israël en étant sioniste. Ce n’est pas de la déloyauté, au contraire. La déloyauté serait de dire « Suis-je le gardien de mon frère ? ». À l’inverse, Albert Memmi disait en substance : « Je suis responsable du destin d'Israël de la même manière qu’Israël est responsable du mien. Et donc quand Israël s’abîme, je suis tenu d'agir et de parler pour essayer de remettre Israël sur le chemin de la paix ». Critiquer n’est pas trahir, c’est une marque de considération, d’affection.






