
J’attendais une pizza qui n’arrivait pas quand Rosalía a gâché ma journée. La chanteuse sort avec Loli Bahía, chante de l’opéra avec Björk, tapisse le métro vêtue en nonne olé olé et, pour couronner le tout, chante en hébreu pour honorer Myriam – la reuss de Moïse, la matriarche en personne. Non mais. Pour qui elle se prend ? The Bible is the limit ? Même pas.
"J'ai toujours entretenu une relation très personnelle avec Dieu", dit‐elle en interview, en parfaite innocence. Elle rayonne : "il m'a tellement donné". Sa formule secrète ? Elle prie tout le temps. Moi aussi, je prie depuis petite, jamais manqué un round. Où est mon retour sur investissement ? Comment se fait‐il qu’elle ait un meilleur rendement ? Je prie mal peut‐être ? Mauvais créneau horaire ? Qu’est‐ce que c’est que ce favoritisme ?
On dit qu’il ne faut pas prononcer le nom de Dieu en vain, mais visiblement, la pop, ça n’est pas vain. Et moi qui marchais sur des œufs, je vais plus me gêner. Je rêve depuis toujours d’être influenceuse spiritualité, d’avoir des millions de followers. Je mets les heures, je mets la foi – et pourtant je vis toujours en classe éco. J’estime avoir un sacré manque à gagner.
Rosalía laisse des traces sur son passage, des messages codés, dirait‐on. "Un artiste doute moins de sa vocation lorsqu'il œuvre au service de Dieu que lorsqu'il œuvre à son propre service". Et soudain, le déclic. Le décor biblique, les tambours – elle ne cite pas Myriam, elle se prend carrément pour elle.
TikTok me le confirme : possession consentie. Et elle n’est d’ailleurs pas la seule en loge. Taylor Swift est Ève, elle tweete des serpents, la preuve est accablante. Beyoncé serait Déborah. Scott Disick, l’ex de Kourtney Kardashian, voulait être Jésus mais le rôle était déjà pris par Keanu Reeves, immortel, qui renaît pour jouer le même personnage, parfois renommé Néo. Tout s’explique. La Bible est un code à hacker, l’Ancien Testament un circuit vivant, pas un document figé. Ses figures cherchent des hôtes compatibles à chaque époque. L’adhésion collective suffit à les faire naître – plus on y croit, plus elles existent. Rosalía est donc bel et bien Myriam : le public a voté.
Et alors, le Panthéon a des postes vacants ? Soudain, comme une évidence : mon second prénom est Esther. Cette place est la mienne. Esther et moi, on a tant en commun : elle parle de causes qui comptent, a une communauté qu’elle veut représenter, elle sait se fondre dans n’importe quel personnage. Un caméléon avec une mission, ma version premium et biblique. Il va falloir être stratège, je ne suis sûrement pas la seule à auditionner.
Alors j’ouvre la Bible au hasard, j’ai vu cette technique dans Da Vinci Code, et je tombe sur le livre d’Esther. C’est pas un signe ça ? Comme dans un rêve, le chapitre 1 a 22 versets, le numéro de rue de ma maison d’enfance, et le nombre de lettres de l’alphabet hébreu. Esther, du persan : « étoile », ou de l’hébreu seter, סֵתֶר, « caché », « dissimulé ». Moi aussi, une star encore cachée. Je suis née en 86, et 86, en numérologie, c’est Elohim : Dieu se cache dans l’année de ma naissance. À ce stade, impossible de croire à une simple coïncidence.
On est le 2 avril. Esther 2,4 – que vois‐je ? "La jeune fille qui plaira au roi régnera à la place de Vashti". Le 2 avril, le trône est vacant. Vashti, je ne sais pas qui c’est en 2026, mais ma concurrente file un mauvais coton et son contrat expire. Et vite, car le 8 avril, Esther 8,4 : "Le roi étendit vers Esther le sceptre d'or".
Je n’ai pas une minute à perdre. Sur les réseaux, je découvre le Notarikon, technique des kabbalistes, premiers hackers de l’histoire : une vérité trop grande pour être dite doit être cachée dans un acronyme. Parfait pour ma bio Instagram. Je mets IDK (I don't know), mais en réalité I'm doing Kabbalah. Techniquement vrai, mais invisible à l’œil nu – Esther y sera sensible. Immédiatement, je gagne 661 followers – la valeur numérique de son nom en hébreu. Je crois rêver. Dieu m’écoute, et il est d’accord.
Maintenant je dois invoquer ma matriarche, ou plus précisément appeler son ibbur. Pas le dibbouk, l’âme qui débarque sans sonner, mais sa variante bien élevée : l’ibbur, qui attend qu’on lui ouvre et partage l’espace. Le processus s’appelle devekut, littéralement « le collage ». On se plonge dans l’histoire de celle qu’on appelle jusqu’à ce que la frontière entre soi et l’autre s’estompe. On cherche les évidences cachées dans la structure, on ne l’imite pas, on la laisse s’imprégner.
Ce n’est pas une mince affaire, mais j’ai tout prévu. Je me couvre d’huile de myrrhe, comme Esther avant de rencontrer le roi. Mon roi à moi c’est l’algorithme, mais le principe est le même. Je récite le Psaume 51 en frottant le carrelage : "Purifie-moi avec l'hysope et je serai pure". Le produit sent le pin sylvestre, ça fera l’affaire. Je fais brûler de l’encens de myrrhe puis de santal. Je me prépare à jeûner trois jours. Je l’appelle, à voix haute, dans ma cuisine. Une fois Esther installée, elle me dira ce que je dois cacher.
Et j’attends. Et j’attends. Allô la magie ? Rien. La patience, pas mon fort. Le doute me gagne.
J’ai mal fait ? Mal calculé ? En attendant qu’Esther arrive à bon port, je tombe sur une découverte. Saviez‐vous que Newton passait autant de temps sur la Bible que sur la physique ? Il était convaincu que les textes religieux contenaient un modèle cosmologique caché. Et dans ses papiers, à côté des calculs sur la gravité : les « lapins de Fibonacci », le nombre d’or, un algorithme caché dans la nature, les galaxies, et forcément, dans la Bible.
Vous avez compris avant moi. Lapin. Alice. Évidemment c’est moi – comment ai‐je pu douter ? Pardon Esther d’être allée trop vite en besogne. À mon tour de suivre le lapin blanc.
Alice et Esther, deux faces de la même pièce, bien sûr. Le royaume d’Assuérus ou le Pays des Merveilles, quelle différence ? Dans les deux, l’ordre est instable, réversible, les règles s’appliquent selon l’humeur d’un dominant capricieux. Esther cache son nom, Alice perd le sien dans la forêt de l’oubli. L’une a un plan, l’autre a un problème, et les deux ont des soucis identitaires. Et le lapin, c’est Mardochée bien sûr, le guide silencieux qui attend dehors pendant que je suis seule dans mon palais.
Je ne sais pas si c’est la faim ou la myrrhe, mais j’entends mes deux moitiés se parler. "Ce matin, quand je me suis levée, j'étais à peu près sûre d'être moi, mais j'ai dû changer plusieurs fois depuis", dit Alice – pas moi, l’autre. Ce à quoi Esther répond : "Et qui sait si ce n'est pas pour un temps comme celui-ci que tu es parvenue à la royauté ?" Je suis bien d’accord. J’avais toujours été Esther, mais sans Alice je ne l’aurais jamais su.
Reine, ça va sans dire, mais une reine qui a un petit creux. Je regarde autour de moi : huile partout, post‐its du sol au plafond, bougies éteintes, une calculette qui affiche 661. Je ne sais plus depuis combien de temps je suis allongée sur le carrelage.
Mon téléphone bipe. Et comme par miracle – je n’y croyais plus –-"Mardochée est devant votre porte". Je le savais, vous voyez ? Je ne délire pas, je calcule. J’ouvre la porte. Il est là, en doudoune, me tend ma pizza et me fait promettre de lui mettre cinq étoiles. Compte sur moi, mon lapin blanc.
J’ouvre la boîte – une Regina, ça va sans dire. Coupée en sept tranches. Sept comme les sept jours de la création. Je compte discrètement, ni vu ni connu. J’ai enfin quelque chose à cacher. Je signe Esther.




