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Bar mitsva : Gabriel Abensour et l’archétype du “hoq”, le commandement dont la raison nous échappe

Tenoua fête cette année ses 13 ans et, pour marquer cet âge symbolique, nous demandons à quelques rabbins de nous raconter leur propre bar/​bat mitsva. Gabriel Abensour se rappelle avoir découvert le génie de nos sages à travers un commandement inexplicable et inapplicable : celui de la vache rousse.

Publié le 15 mai 2026

3 min de lecture

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De ma bar mitsva, je garde d’abord le souvenir d’un âge ingrat : croissance trop rapide, acné en excès, voix en pleine mue qui sonnait faux quoi que je fasse. J’avais déjà un petit penchant intellectuel ; on pouvait donc espérer que mon dvar Torah relève le niveau de ma lecture. Mais ma parasha était Tsav, au début du Lévitique : le Sanctuaire, les sacrifices, le sang, la graisse et le feu. On a connu entrée plus avenante dans l’âge adulte juif.

C’était aussi Shabbat Para, où l’on lit le commandement de la vache rousse, immolée dans un rituel de purification lié au Temple. Dans la tradition rabbinique, cette loi est l’archétype du hoq, le commandement dont la raison nous échappe. Pour une raison que j’ignore, je m’étais entêté à vouloir parler de ce sujet, et mon père avait eu la bienveillance de me laisser faire.

Je ne me souviens plus de ce que j’avais dit ce jour‐​là, mais je comprends mieux aujourd’hui pourquoi ce thème me travaillait déjà. On m’avait appris qu’un hoq était une loi à laquelle on se soumet sans la comprendre. Mais les sages compliquent les choses, car la vache rousse fait partie de ces nombreux commandements qu’ils ont rendus inopérants par une lecture ultra‐​littérale. Le Talmud exige qu’elle soit si parfaitement rousse qu’elle n’ait pas deux poils d’une autre couleur, ce qui rend le commandement inapplicable. Même logique pour la loi du “fils rebelle”, elle aussi neutralisée par une lecture d’une extrême exigence, et pour encore de nombreuses autres lois.

Le génie de nos sages tient à cette signature herméneutique si singulière. En poussant à l’extrême les conditions d’application de la loi, ils ne cherchent ni à l’abolir, ni à l’adapter à leur propre sensibilité. Ils disent au contraire que certaines lois sont d’une nature telle que leur application humaine en devient suspecte.

Rendre une loi inopérante, dans de tels cas, ce n’est pas l’affaiblir, mais la rendre plus radicalement hoq. Car un hoq, c’est une loi qui n’échappe pas à toute intelligence, mais qui doit échapper à la mainmise humaine, à la tentation de tout transformer en puissance d’agir. Son inapplicabilité est peut‐​être précisément ce qui la préserve. Ces lois sont là uniquement pour que « tu l’étudies et en tire une rétribution »1, nous disent les sages. 

La vache rousse relève sans doute de la même logique. Les sages ont tellement resserré ses conditions qu’ils en ont fait une réalité hors d’atteinte. Peut‐​être parce qu’ils savaient à quel point cette loi était décisive dans l’économie du Temple : la purification qu’elle rendait possible ouvrait la voie au retour du culte sacrificiel. En rendant cette possibilité presque inopérante, ils empêchaient que le Temple lui‐​même ne redevienne trop facilement disponible.

C’est là que ce souvenir de bar mitsva rejoint une question très actuelle. Quand on voit aujourd’hui certains groupes rêver de produire coûte que coûte une vache rousse “parfaite” afin de restaurer un culte sacrificiel sur le mont du Temple, on mesure rétrospectivement la sagesse des sages. Eux avaient compris qu’un Temple devenu projet politique risquerait fort de ne plus être un lieu tourné vers le divin, mais la scène d’un culte d’un peuple à sa propre puissance.

Ce n’est sans doute pas un hasard si les sages ont aussi pu dire que le troisième Temple ne serait pas construit par les mains des Hommes, mais descendrait du ciel au moment voulu2. Formule étrange, destinée à rappeler qu’il y a dans le Temple quelque chose qui doit demeurer soustrait à l’opérabilité humaine : quelque chose qu’on ne construit pas comme un projet national et qu’on ne possède pas sans le trahir.

Avec la concision qui les caractérise, les sages ont même élevé au rang de principe l’idée qu’une certaine inopérativité peut déplacer l’accomplissement : « Si l’on te dit, parmi les jeunes : “Construis le Temple”, ne les écoute pas ; et si l’on te dit, parmi les anciens : “Détruis le Temple”, écoute-les, car la construction des jeunes est destruction, et la destruction des anciens est construction. »3

Il y a là une leçon qui n’a rien perdu de son urgence.


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  1. T.B. Sanhedrin 71a. 
    ↩︎
  2. T.B. Baba Kama 60b. 
    ↩︎
  3. Tossefta Avoda Zara 1:3. ↩︎