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Ce que je fais de mon orientalité – Mon oncle Robert et tous les autres Juifs 
Publié le 5 mai 2026

6 min de lecture

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Gisèle et Robert, la grand‐​mère et le grand‐​oncle d’Elior Coeroli /​Archives familiales

Je crois que le monde ne sait pas vraiment ce que c’est que d’être juif. 

Pour vous en parler, j’interroge mon oncle Robert, enfin mon grand‐​oncle, le petit frère de ma grand‐​mère, Gisèle. 
Elle, elle a tout oublié, alors je pose à mon oncle les questions que j’aurais voulu lui poser. 
Robert est né en 1943 à Tunis. 
La plupart des gens connaissent seulement une partie de l’histoire des Juifs ashkénazes, les Juifs d’Europe orientale. Mais l’histoire des autres Juifs, ceux qui ne viennent pas d’Europe, ceux qui représentent la moitié de ma famille, on la connaît moins. 

J’ai l’impression de ne pas être le seul dans ce cas. 
Beaucoup ne savent pas que, comme ma grand‐​mère et mon oncle Robert, il y a des Juifs qui viennent de pays arabes, maghrébins et levantins. 

C’est le soir de Pessah, nous sommes à Netanya en Israël, et nous allons passer à table. Je demande à Robert quel genre de juif il pense être. Il ne sait pas trop comment répondre. Il me dit que la réponse varie en fonction de celui qui l’interroge. Il ne se présente pas de la même manière devant tout le monde.
En vérité, je ne trouve pas cela surprenant pour quelqu’un qui est juif.
Moi aussi, je mens à des gens sur qui je suis vraiment, parfois. 

Alors, je lui demande de raconter comment c’était de vivre en tant que Juif en Tunisie à cette époque. La première chose qu’il m’explique, c’est que grâce à la France, les Juifs tunisiens ont pu vivre normalement. À cette époque, la Tunisie était sous protectorat français. C’était une période où la Tunisie était contrôlée politiquement, économiquement et militairement par la France. 

Donc, le protectorat lui a permis d’être juif tranquillement ? Apparemment, oui.
Mais je comprends rapidement que pas vraiment. 

Vers l’âge de 9 ans, Robert est assis en classe à côté de son ami George. Tous les deux sont français sur le papier, sauf que mon oncle, lui, il est juif. Robert revient de sa pause déjeuner et George ne veut plus lui parler.
Pourquoi ? George apprend à mon oncle que les Juifs ont tué Jésus. 
Et que pour cela il ne doit plus lui parler. Robert veut être français mais, à la place, il comprend pour la première fois qu’il est juif. Différent des autres. 

Pourtant, moi, je trouve que c’est bien d’être juif, et je n’ai pas tué Jésus. 

Robert est certes français, administrativement, mais pas assez pour l’être aux yeux de ceux qui en revendiquent l’exclusivité. 
Ce que je comprends c’est que la question de qui sont vraiment les Juifs est loin d’être récente.

Alors je lui demande si les Juifs et les Tunisiens se ressemblaient ? Sans hésiter, il me répond que oui, qu’il y a des endroits en Tunisie où l’on ne pouvait pas faire la différence.
Et c’est exactement ce que je voulais entendre. Que l’on se ressemble.
Moi, je l’ai compris depuis plusieurs années déjà, et je ne comprends pas pourquoi beaucoup ne le voient pas. Et encore moins pourquoi beaucoup refusent de nous l’accorder. 

J’ai 25 ans et je passe beaucoup trop de temps sur les réseaux sociaux. C’est sans doute mauvais pour mon esprit mais très utile pour observer à quel point les gens aiment parler de l’identité de quelqu’un d’autre avec assurance. 
Sur les réseaux sociaux, je lis sans cesse des idées reçues sur les Juifs. Les Juifs seraient tous des Européens venus s’installer en Israël, au milieu du Levant et de tous ces pays arabes. Des étrangers. Une population déplacée qui n’aurait aucun lien avec la région. 

Il n’y a pas une vidéo, pas une photo postée par un Israélien qui ne soit pas inondée de commentaires lui demandant de retourner en Pologne.
Cette idée est répétée sans arrêt partout comme une évidence. 

À tel point qu’elle semble être devenue la vérité.
Faudrait‐​il croire que tous les Juifs israéliens viennent de Pologne ? 

Archives familiales

Quand j’écoute ces autres, ceux qui ne connaissent pas vraiment notre histoire, j’ai l’impression qu’il n’y a qu’une seule manière d’être juif, une seule provenance, un seul décor possible pour les Juifs : l’Europe.
Internet adore expliquer aux gens d’où ils viennent, surtout quand il n’en sait rien. 
Mais je suis certain que l’on ne peut pas résumer aussi facilement un peuple aussi ancien.

Alors je me demande pourquoi l’existence des Juifs orientaux gêne‐​t‐​elle autant ? Pourquoi l’idée qu’un Juif puisse être oriental paraît‐​elle encore impossible à admettre pour certains ? 

Pourquoi effacer cette part de l’Histoire qui contredit un récit souvent devenu trop simple ? Une part de l’histoire de mon oncle Robert. Une part de mon histoire. 

Car moi aussi, je suis un Juif oriental. Ou du moins, j’essaie de comprendre ce que cela signifie. Longtemps je n’ai pas su d’où venait cette moitié de mon histoire.
Je ne comprenais pas vraiment qui était ma famille juive orientale. Je me souviens de repas où tout le monde parlait trop fort, mélangeait français et autre chose, et où je sentais déjà que j’appartenais à quelque chose que personne ne nommait vraiment.
Les histoires que l’on veut raconter sur les Juifs en ce moment ne sont pas les leurs. De cette identité on m’a dit peu de choses. Ou alors rien de très clair. 

Vous savez, mon père n’a rien du cliché juif européen que l’on imagine. Mon oncle Robert non plus d’ailleurs. Cette partie de ma famille raconte le Sud, la Méditerranée, Tunis et le monde arabe. 
J’existe et il existe des millions d’autres Juifs dont l’histoire ne se résume pas à l’Europe. Des Juifs qui ont vécu et circulé pendant des siècles en Orient et en Afrique du Nord. 

Cette histoire est dense, complexe, parfois heureuse et la plupart du temps douloureuse. Alors, pourquoi j’ai l’impression que, aujourd’hui, quand j’écoute les gens parler des Juifs, elle n’existe pas ? 

Je vous écris d’Israël. Ici, le visage des gens raconte des histoires venues de partout. Quand je marche à Tel Aviv, personne ne se ressemble. Cette diversité saute aux yeux.
Cela rend impossible l’idée d’un peuple uniforme venu d’un seul endroit. En marchant, cette idée paraît soudain fragile.
Certains ont croisé l’Europe, d’autres non, beaucoup ont mêlé plusieurs mondes à la fois. Ils ont parlé arabe, persan, turc, hébreu, et ont vécu pendant des siècles au cœur des sociétés de la région.
Il y a des Juifs d’Europe, du Maroc, d’Irak, de Tunisie, du Yémen, d’Éthiopie, de Russie, de France, d’Argentine, et parfois tout cela dans la même famille. 
Il y en a qui mangent les mêmes plats que moi et d’autres qui n’ont jamais entendu leur nom. Des gens qui prient comme mes grands‐​parents et d’autres pas du tout. 

Des gens qui me ressemblent et d’autres absolument pas. 

Alors pourquoi vouloir des frontières nettes là où tant de familles racontent des histoires entremêlées ? Où me place‐​t‐​on, moi, dans ce récit trop étroit ? 
Cela oblige seulement à regarder la réalité en face : l’Histoire juive est plus vaste, plus trouble, plus métissée que les récits trop simples qu’on préfère souvent raconter.

Au fond, je crois que mon orientalité raconte quelque chose de moi que je n’avais pas encore compris. Elle raconte que je viens de plusieurs mondes. Elle raconte que l’identité n’est pas toujours une ligne droite, parfois c’est un carrefour. 
Elle raconte que l’on peut porter plusieurs mémoires dans un même corps.

Rappeler l’existence des Juifs orientaux rappelle simplement que l’histoire juive ne se résume pas qu’à une seule provenance.
Beaucoup de familles portent plusieurs géographies à la fois.
La mienne, par exemple, a toujours eu du mal à remplir les formulaires. 

Peut‐​être que ce qui résiste, au fond, ce n’est pas l’orientalité des Juifs mais ce qu’elle oblige à reconnaître : la complexité. 
Elle rappelle qu’il n’existe pas une seule manière d’être juif, une seule origine, une seule silhouette. 
Peut‐​être aurais‐​je aimé une identité plus simple ?
Quelque chose qui tienne sur une ligne.
Mais les identités simples rassurent surtout ceux qui n’ont pas à les vivre.
Moi, je n’ai de toute façon pas le choix, j’ai hérité d’une version plus bavarde.

L’orientalité des Juifs raconte que les liens entre Juifs et Aarabes sont plus complexes que ce que l’on veut raconter. Elle oblige aussi à admettre qu’un lien à cette partie du monde peut exister sous des formes multiples, anciennes, complexes, imparfaites. 
Et peut‐​être que ce qui trouble, au fond, c’est cela : l’idée que certains Juifs puissent aussi faire partie de ce paysage oriental. 

Il y a Robert, ma grand‐​mère, Gisèle. Nés à Tunis, Français, Juifs, Orientaux, devenus Israéliens, tout cela à la fois. 
Ils me rappellent que nos identités ne tiennent presque jamais dans une seule case et que la mienne non plus.

Alors ce que je fais de mon orientalité, c’est la rappeler à tout le monde, pour arrêter cette réécriture de l’histoire des Juifs.
Parce que c’est peut‐​être elle qui savait déjà, avant moi, pourquoi Israël ne m’a jamais semblé tout à fait étranger.