
Juin 1986. J’ai 12 ans et je suis élève dans une école juive de la banlieue parisienne. Comme la quasi‐totalité de mes camarades je suis Séfarade traditionaliste. Cette année de sixième, aucune fille de ma classe n’a fait sa bat mitsva mais les garçons, eux, commencent à se préparer à la grande échéance l’année suivante. Chez les filles, faire sa bat mitsva n’est pas un sujet, et cela le devient à peine quand une camarade pionnière nous invite à la sienne : une somptueuse réception… tout comme les garçons ! En tout cas pour la fête car je ne me souviens pas du moment religieux s’il a existé, tant il fut anecdotique…
À l’époque, je ne la jalouse pas. Je ne réclame même pas à mes parents de faire pareil, parce que je n’ai jamais alors vu cela dans ma famille…
25 ans plus tard, j’ai 38 ans, je suis reporter TV et je fréquente désormais une synagogue libérale. Je porte un tallit, objet que j’avais regardé avec tant d’envie plus jeune, mais pas les téfilines.
Enfant, à l’école, j’entendais des légendes urbaines : « Si une fille met les téfilines, elle sera stérile » ou, plus simplement, « Cela porte malheur ». Je sais évidemment que c’est faux mais là, malgré mon envie, je bloque.
La rabbin Pauline Bebe me propose d’organiser une cérémonie pour passer le cap, pour aussi tourner une page. Elle me parle alors de bat mitsva d’adulte – c’est étrange mais pourquoi pas. Rendez‐vous est pris.
Le 9 mai 2013, un jeudi matin, pour la première fois, je mets les téfilines et je lis dans la Torah à côté de Papa. Mes collègues non‐Juifs sont présents aux côtés de ma famille consistoriale et je me demande lequel de ces deux groupes s’est senti le plus « en terre inconnue » ce jour‐là. Mes parents ont joué le jeu et, à revoir les photos, ils étaient même très heureux. Dans mon souvenir, ma mère a même touché directement le Séfer Torah, c’est dire !
Aujourd’hui, j’ai 51 ans. Je suis rabbin (massorti). Je réalise que ce jour fut fondamental dans mon cheminement vers le rabbinat mais je reconnais que le nom de cette cérémonie, « bat mitsva d’adulte », était mal choisi me concernant.
Étant née juive, il était évident que j’étais bat mitsva, responsable face aux commandements depuis l’âge de 12 ans et que je ne le devenais pas subitement à 38 ans juste en lisant dans la Torah. Dans mon cas, il aurait peut‐être plutôt fallu dire bat minyan, fille du minyan, littéralement, fille du compte.
Avec ma bat mitsva d’adulte, ce n’était pas tant ma relation aux mitsvot qui était en jeu, c’était ma légitimité à les vivre pleinement. Et surtout, à me sentir enfin comptée.
J’avais grandi avec une petite phrase, presque anodine, mais qui laisse des traces : « oui, mais les femmes, elles ne comptent pas… », sous‐entendu : elles ne comptent pas dans le minyan.
Et de quoi parlait ma parasha ? C’était Bamidbar qui commence justement par une série de recensements où seuls les hommes étaient comptés. Il s’agissait alors de compter les forces disponibles pour partir en guerre ou servir au Temple dans le cas des Lévites, tâches masculines dans la Bible.
J’aurais pu me dire que ne pas être recensé dans ces épisodes bibliques ne signifiait pas que les femmes ne comptaient pas. Juste que les tâches visées ici ne les concernaient pas. Mais le problème, c’est qu’à force de ne pas être concerné pour telle ou telle mission, à force de ne pas être compté, on finit par penser qu’on compte peu.
Et je me souviens que, dans ma drasha de l’époque, j’avais poussé un cri de détresse, un cri disco bien connu : « Où sont les femmes ? ». Ce qui, si besoin était, confirmait à mon auditoire qu’avec des références musicales comme celle‐là, je n’avais assurément plus 12 ans…




