
En Samuel I, chap. 15, le prophète Samuel enjoint le roi Saül de partir en guerre contre Amalec, celui d’entre les nations qui, le premier, s’est attaqué à Israël dès la sortie d’Égypte, comme si Amalec était l’ennemi par excellence de la sortie d’Égypte, comme si sortir d’Égypte était un affront non seulement pour Pharaon, mais également pour Amalec.
Reste que la manière dont Samuel enjoint Saül de conduire la guerre contre Amalec est d’une radicalité qui, de prime abord, offense l’humain. Le Rabbinat traduit : « Maintenant, va frapper Amalec, et anéantissez tout ce qui est à lui ; qu'il n'obtienne point de merci ! Fais tout périr, homme et femme, enfant et nourrisson, bœuf et brebis, chameau et âne ! » (I Samuel 15,3). À prendre l’injonction à la lettre, rien ne doit donc subsister d’Amalec : homme ou femme, adulte ou enfant, humain ou animal, tout doit disparaître. Saül ne s’est toutefois pas conformé à la lettre du commandement prophétique ; à l’évidence, il l’a interprété :
Il prit vivant Agag, roi d’Amalec, et fit passer tout son peuple au fil de l’épée. Mais Saül et l’armée épargnèrent Agag, ainsi que les meilleures pièces du menu et du gros bétail, les coursiers et autres animaux de choix, tout ce qu’il y avait de meilleur ; ils ne voulurent point les détruire, n’anéantissant que les choses chétives et de peu de valeur » (ibid., v. 8–9, trad. Rabbinat).
Plutôt que de tout anéantir, Saül et son armée épargnent donc, parmi les humains, le roi d’Amalec, Agag et, parmi le bétail, les animaux « de choix ». Aussitôt, le jugement de Dieu est prononcé : « Je regrette d'avoir conféré la royauté à Saül, parce qu'il m'a été infidèle et n'a pas accompli mes ordres » (ibid., v. 11, trad. Rabbinat). Saül est ainsi déchu de la royauté parce qu’il n’a pas « accompli les paroles » de Dieu (ְאֶת‑דְּבָרַי לֹא הֵקִים). Pourtant, lorsque Samuel se rend auprès de Saül, celui‐ci est manifestement convaincu d’avoir agi glorieusement. Après lui avoir souhaité la bienvenue, voici la première chose qu’il dit au prophète (v. 13, dorénavant c’est nous qui traduisons) : « j’ai accompli la parole de Dieu » : הֲקִימֹתִי אֶת‑דְּבַר יְהוָה
Saül a donc le sentiment du devoir accompli. Samuel lui désigne alors les animaux qui ont été saisis vivants au lieu d’être anéantis. Et Saül d’expliquer que, à l’initiative du peuple, il a été décidé d’épargner les animaux « de choix » afin de les sacrificier à Dieu. La guerre contre Amalec n’a donc été entachée d’aucune faute, Saül en est décidément convaincu :
שָׁמַעְתִּי בְּקוֹל יְהוָה, וָאֵלֵךְ, בַּדֶּרֶךְ אֲשֶׁר‑שְׁלָחַנִי יְהוָה ; וָאָבִיא, אֶת‑אֲגַג מֶלֶךְ עֲמָלֵק, וְאֶת‑עֲמָלֵק, הֶחֱרַמְתִּי.
« […] j’ai entendu la voix de Dieu, et je suis allé sur le chemin que Dieu m’a indiqué, et j’ai rapporté [vivant] Agag, le roi d’Amalec, et Amalec, je l’ai voué à l’anéantissement » (v. 20).
Quant aux animaux « de choix », c’est afin de les sacrifier à Dieu qu’il a été décidé de les épargner. Néanmoins, le jugement est irrémédiablement prononcé : Saül a trahi la confiance de Dieu, il n’a pas accompli Sa parole. Samuel répond donc à Saül :
הִנֵּה שְׁמֹעַ מִזֶּבַח טוֹב, לְהַקְשִׁיב מֵחֵלֶב אֵילִים.
« Entendre est mieux qu’un sacrifice, écouter [est mieux] que la graisse des béliers » (v. 22).
Saül paraît alors, enfin, reconnaître sa faute :
חָטָאתִי, כִּי‑עָבַרְתִּי אֶת‑פִּי‑יְהוָה וְאֶת‑דְּבָרֶיךָ
« J’ai fauté, car je suis passé outre la bouche de Dieu, et [outre] ta parole » (v. 24).
Alors Samuel fit venir Agag qui « s'avança vers lui d'un air joyeux, en disant : ‘En vérité, l'amertume de la mort a disparu’ » (Rabbinat, v. 32). Et sur le champ, il le fait exécuter.
Quelle leçon tirer de cet épisode fameux du livre de Samuel ? On devine la manière dont une dogmatique religieuse l’interprète : un commandement de Dieu ne souffre ni délai, ni excuse, ni interprétation. L’ordre était d’anéantir l’intégralité de la population d’Amalec, tant humaine qu’animale. Or Saül, en épargnant le roi, et les animaux « de choix », a transgressé en parti le commandement divin, puisqu’il ne l’a accompli que partiellement. Est‐ce donc ce manquement partiel qui provoque l’irrémédiable déchéance de Saül ? Le problème que pose cette lecture est criant : elle rend insignifiante l’interprétation qu’a assumé Saül. En effet, dès lors que la faute est d’avoir interprété plutôt que d’avoir aveuglément obéi à la lettre du commandement, la nature de l’interprétation n’est pas en cause, mais le fait même d’avoir interprété. Or, l’épisode biblique lui‐même, assurément, exige une interprétation du lecteur. Et la question qu’il doit nécessairement se poser est la suivante : est‐il indifférent que Saül, et l’armée qu’il dirigeait, aient décidé d’épargner ce qui avait de la valeur à leurs yeux ? Et précisément, quel système de valeur se dégage de leur interprétation du commandement prophétique ?
Concernant le bétail, ils ont donné de la valeur aux animaux « de choix », gras et bien portant, « coursiers » sans défaut. C’est donc la richesse matérielle qu’ils ont valorisée. Cependant, ce n’est pas pour leur profit qu’ils ont agi ainsi, mais – assurent‐ils – pour la gloire de Dieu, puisqu’il s’agissait de les offrir en sacrifice. Si transformer la guerre contre Amalec en une razzia (dont la finalité est le butin) est certainement une faute, l’intention affichée est cependant tout autre puisqu’il s’agissait – assurent‐ils – de consacrer ce butin et non d’en jouir. L’équivoque est‐elle coupable ? Ou la faute essentielle de Saül réside‐t‐elle ailleurs ?
De fait, Samuel, avant de quitter définitivement Saül, ne s’intéresse pas au bétail, mais à l’homme : il fait exécuter le roi Agag qui, batifolant, s’imaginait sain et sauf, ayant été accueilli en roi par Saül et son armée. L’interprétation du roi Saül, relativement à l’humain, a en effet consisté à épargner le roi d’Amalec et à anéantir le peuple, hommes, femmes et enfants. La faute de Saül qui provoque son immédiate et irrémédiable déchéance, est‐ce donc d’avoir interprété la parole prophétique plutôt que d’y avoir obéi aveuglément ? Ou est‐ce d’avoir interprété ainsi ?
L’écrit prophétique, en I Samuel 15, est, comme tout écrit prophétique (ou talmudique), une épreuve : es‐tu à la hauteur de l’écrit prophétique (ou talmudique) ? Sauras‐tu comprendre que l’interprétation qu’a assumé Saül de la parole prophétique est le symptôme de son désir de pouvoir, autrement dit de son aliénation ? En effet, épargner Agag, parce qu’il est le roi d’Amalec, cela révèle Saül, car cela met au jour la manière dont il valorise lui‐même la royauté, à savoir que c’est le pouvoir exercé sur le peuple qui a de la valeur à ses yeux, et non la garde de l’humain.
D’où la leçon prophétique de cet épisode : si Saül avait commencé par anéantir la royauté d’Amelec, à savoir Agag, la « tête », il n’aurait plus été question d’anéantir l’humain, puisque c’est précisément la royauté telle que l’entend Amalec qu’il s’agissait d’anéantir. Tout à l’inverse, Saül a jugé bon de préserver la royauté telle que l’entend Amalec et c’est pourquoi il a anéanti l’humain. Ce faisant, il a avéré qu’il s’identifiait lui‐même à la royauté d’Amalec. Saül fut donc aussitôt, et irrémédiablement, déchu de la royauté d’Israël : « Et Dieu fut affligé d’avoir élevé Saül à la royauté sur Israël » (ibid., v. 35).




