

En hébreu, il y a un mot pour les désigner. Dans d’autres langues, ce mot n’existe pas. Comme si ce qui n’existe pas dans le dictionnaire n’arrivait pas. “Shakul” sert à désigner celui ou celle qui a perdu un enfant. La mairie du XVIe arrondissement de Paris en association avec l’OSM (Organisation sioniste mondiale) accueille l’exposition Dernière étreinte. Il s’agit d’une exposition de photos montrant des mères ayant perdu un (ou plusieurs enfants) le 7 octobre 2023.
Deux mois après le massacre, Ifat Peer, photographe, publie sur Facebook un texte dans lequel elle s’adresse à ces mères shakulot. Elle leur dit que si elles veulent parler de leur enfant, elle est là. Sur la première photo qu’elle a prise, Michal Frankel Biton, mère de Maya, 22 ans, apparaît. On regarde une femme, assise sur un lit, les jambes allongées, le regard vers le plafond. “Elle a choisi de s’installer dans la chambre de sa fille. Elle m’a raconté qu’elle laissait toujours la porte de sa chambre fermée pour retenir son odeur”, confie Ifat Peer. La plupart des mères photographiées tiennent entre leurs mains, une photo de leur enfant. Dans l’exposition, chaque photographie apparaît sur un panneau et se trouve accompagnée d’un texte structuré en plusieurs parties : moments de terreur, le jeune homme ou la jeune fille derrière l’histoire, le message de la mère, leur dernière étreinte. C’est ce dernier point qui importait le plus à Ifat Peer (qui est aussi le titre de l’exposition) : “J’avais besoin de savoir dans quel contexte, une mère et son enfant s’étaient retrouvés pour la dernière fois”. On lit les mots de Ricarda Louk, la mère de Shani, 22 ans : “La dernière fois que nous l’avons vue remonte à une semaine avant ce jour, pendant Souccot. Elle était revenue de Grèce et était très heureuse de retrouver la famille pendant les fêtes. Elle devait venir chez nous le soir de la deuxième fête avec son petit ami mais ils ont décidé à la dernière minute d’aller au festival”. On lit aussi les mots de Sigal Shteiner Manzuri, mère de Norelle, 25 ans, et Roya, 22 ans. Leur dernier moment a eu lieu le 6 octobre autour d’un “merveilleux dîner de fête tous ensemble”. On lit encore Katya Zohar, la mère de Bar, 23 ans : “Mon dernier câlin avec Bar a eu lieu le 6 octobre, après un repas de fête, juste avant qu’elle ne parte se préparer pour Nova”. Ces textes ont été écrits par les mères elles‐mêmes et, lors de la traduction en français, Pauline Jubert, qui a participé à l’organisation de l’événement en France (et membre du Beit Tarbout, le centre culturel de l’Hashomer Hatzaïr), a veillé à respecter le rythme de leurs mots, à traduire aussi bien les mots que la façon de les dire. “Sur chaque panneau, il y a des QR codes pour découvrir la vie des enfants, c’est ça qu’il faut retenir”.



Dès 2024, la photographe a organisé une exposition dans les rues de Tel Aviv, puis dans les rues d’autres villes israéliennes “pour que les histoires de ces mères et de leurs enfants puissent se transmettre à tous les passants, parents, enfants, tout le monde”, précise Osnat Parda, productrice de l’exposition. Les photographies ont aussi été montrées à l’ONU, en Argentine, à Londres et maintenant à Paris. Mais, hors d’Israël, l’exposition se tient dans des lieux fermés. Si les photographies étaient exposées dans nos rues, que se passerait‐il ? Chercherait‐on à les effacer ? “Pourtant, la douleur d’une mère qui a perdu son enfant, c’est quelque chose d’universel. Peu importe la culture, perdre un enfant, c’est ce qui peut arriver de pire.” Cette exposition a été réalisée pour ne pas oublier les enfants de ces femmes, pour que leurs histoires ne se dissolvent pas, pour que l’on se souvienne comment ces jeunes gens ont été vivants. La photographe invite le public à retenir quelques noms, quelques vies, pour les transmettre à son tour. Shahak Yosef Madar, Segev Israel Kizhner, Ron Zarfati, Shalev Baranes, Eden Zecharya, Jamal Abbas…
À Paris, les organisateurs espèrent toucher un public qui ne soit pas seulement communautaire, “parce que le sujet n’est pas politique, on parle ici de la douleur d’une mère qui doit vivre sans son enfant”, traduit Ifat Peer. Être ici, en France, c’est, selon la photographe, un “statement”, un moyen de rappeler que, peu importe l’explosion de l’antisémitisme, “nous ne cesserons pas de faire vivre leurs histoires, nous ne les oublierons pas”. Pauline Jubert espère que d’autres mairies, d’autres espaces communautaires comme non communautaires, pourront accueillir l’exposition.
Des mères se sont déplacées pour l’inauguration, comment tiennent‐elle encore debout ? “Elles sont là pour qu’un maximum de monde puisse connaître leur enfant, puisse garder en tête que ces jeunes aimaient la vie”, explique la photographe. Alors que les derniers détails se règlent avant que le public n’arrive, les mères sont facilement identifiables, elles se trouvent tout autour d’une table, elles disposent avec soin des objets (pin’s, bougies, stickers) qui portent le visage ou les mots de leurs enfants, ce sont des objets que les visiteurs peuvent se procurer pour qu’eux aussi portent leur mémoire. “Quelque chose s’inverse dans la perpétuation de la mémoire, ici, ce sont les mères qui se démènent pour que l’histoire de leur enfant reste. D’ordinaire, ce sont les enfants qui portent et protègent la mémoire de leurs parents”, remarque Ifat Peer.
Au même endroit, il est possible de visiter le kibbutz de Nir Oz de façon immersive. Depuis plus d’un an, une équipe de l’Hashomer Hatzaïr, des volontaires de 20 à 30 ans venant de plusieurs pays, participent à la reconstruction du kibboutz pour permettre aux survivants du massacre, comme Gadi Moses, otage du Hamas, de revenir y vivre s’ils le souhaitent. “C’est un kibboutz qui a été construit par des pionniers de l’Hashomer, c’est important que ce soit des membres de l’Hashomer qui reconstruisent ; certains comptent même s’y installer. Les dernières images du film immersif montrent cette jeunesse, ceux qui redonnent vie à cet endroit”, relate Pauline Jubert.
L’exposition est visible à la Mairie du XVIe arrondissement de Paris du 27 au 29 mai. Elle sera amenée à investir d’autres lieux à Paris comme dans d’autres villes françaises.




