
Motricité fine et grossière
Une des sources les plus complètes sur le sujet est à trouver dans la Tosefta Haguiga. Cette source collecte des enseignements qu’on connaît ailleurs, éparpillés au fil des traités et des sujets dans la Mishna. Le texte commence comme ça :
Tosefta Haguiga 1,2 (Lieberman)
Un enfant [...] [S’]il sait agiter [le loulav], il est tenu [d’agiter le] loulav.[S’]il sait s’habiller lui-même, il est tenu [de porter les] tsitsit. [S’]il sait parler, son père lui enseigne le Shema, la Torah et la langue sainte, et sinon, il aurait mieux valu pour lui qu’il ne soit pas né.[S’]il sait prendre soin des téfilines , son père lui achète des téfilines.
תוספתא חגיגה א׳:ב׳
קטן […] יודע לנענע, חייב בלולב, יודע להתעטף, חייב בציצית, יודע לדבר, אביו מלמדו שמעותורה ולשון קודש, ואם לאו, ראוילו שלא בא לעולם. יודע לשמר תפליו, אביו לוקחתפלין אליו
Cette première liste progresse de ce qu’un très jeune enfant peut faire (agiter un loulav) vers ce qui demande davantage d’attention et d’autonomie (prendre soin des téfilines). Ce qui importe ici, c’est l’aptitude concrète de l’enfant à accomplir l’action exigée par le commandement. Si on voulait traduire ces critères en âges, plusieurs de ces obligations commenceraient très tôt, parfois autour de trois ou quatre ans.
La seconde partie de la Tosefta (en annexe) s’intéresse à un autre domaine : celui de la pureté alimentaire. Cette fois, il ne s’agit plus seulement de savoir si l’enfant peut accomplir une action, mais s’il·elle est capable de prendre soin de son propre corps et de respecter certaines règles d’hygiène et de pureté.
La liste fonctionne d’ailleurs dans le sens inverse de la précédente : elle part des capacités les plus élaborées pour descendre progressivement vers les plus élémentaires. L’enfant sait‐il faire attention à l’hygiène corporelle, à garder ses mains propres ? Rabbi Yehuda va même jusqu’à définir l’enfant suffisamment mûr pour être compté comme participant au sacrifice pascal celui ou celle à qui on donne un œuf et qui le garde, une pierre et qui la jette. Ce qui décrit évidemment un enfant extrêmement jeune, bien plus jeune que l’âge de trois ou quatre ans.
Donc la Tosefta fait la liste de toutes sortes de cas pour lesquels la maturité de l’enfant dépend directement de son développement moteur et cognitif. La maturité n’est pas liée à un âge fixe. Elle dépend d’une série de compétences très concrètes, acquises progressivement. Et, dans l’Antiquité comme aujourd’hui, ça varie énormément d’un·e enfant à un·e autre.
Qu’est-ce qu’un enfant au regard de l’obligation de pèlerinage ?, demande la Mishna parallèle, attendu que les enfants sont dispensés de pèlerinage.
Mishna Haguiga 1,1
Qui est un enfant? Tout enfant qui est incapable de monter sur les épaules de son père et de monter de Jérusalem jusqu’au Mont du Temple ; telle est l’opinion de Beit Shammaï. Et Beit Hillel disent : tout enfant qui est incapable de tenir la main de son père et de monter à pied de Jérusalem jusqu’au Mont du Temple, comme il est dit : Trois fois [regalim] (Exode 23,14).
משנה חגיגה א׳:א׳
אֵיזֶהוּ קָטָן ? כֹּל שֶׁאֵינוֹ יָכוֹל לִרְכּוֹב עַל כְּתֵפָיו שֶׁלאָבִיו וְלַעֲלוֹת מִירוּשָׁלַיִם לְהַר הַבַּיִת, דִּבְרֵי בֵית שַׁמַּאי. וּבֵית הִלֵּל אוֹמְרִים, כֹּל שֶׁאֵינוֹ יָכוֹללֶאֱחֹז בְּיָדוֹ שֶׁל אָבִיו וְלַעֲלוֹתמִירוּשָׁלַיִם לְהַר הַבַּיִת, שֶׁנֶּאֱמַר (שמות כג) שָׁלֹשׁ רְגָלִים
Beit Shammaï considèrent visiblement un bébé, incapable de tenir sur les épaules de son père, si bien que même les très jeunes enfants seraient tenus de péleriner à Jérusalem. Mais l’école de pensée de Hillel donne une définition plus large : tout enfant qui ne serait pas capable de tenir la main de son père pour marcher de la ville jusqu’à l’espace sacré est dispensé du commandement de pèlerinage.
Beit Hillel jouent sur l’homonymie du pied et de la fête רגל / regel et déduisent que l’obligation de pèlerinage implique l’usage des jambes. Pour être tenu au pèlerinage, il faut donc être capable de marcher. Mais surtout l’enfant doit être capable de donner la main à son père, c’est-à-dire, en filigrane, de lâcher celle de sa mère. L’enfant capable de quitter sa mère, c’est l’enfant qui n’a plus besoin d’elle pour manger, être rassuré, dormir ou prendre soin de son corps. C’est aussi ce que dit la Mishna Soukka :
Mishna Soukka 2,8
Les femmes, les esclaves et les enfants sont exemptés de la mitsva de la soukka. Un enfant qui n’a plus besoin de sa mère est tenu d’accomplir le commandement de Soukka.
משנה סוכה ב׳:ח׳
נָשִׁים וַעֲבָדִים וּקְטַנִּים, פְּטוּרִים מִןהַסֻּכָּה. קָטָן שֶׁאֵינוֹ צָרִיךְ לְאִמּוֹ, חַיָּב בַּסֻּכָּה
Évidemment, cette distinction entre le rôle de la mère et celui du père est très stéréotypée. Nul ne prétend que le père n’est pas capable d’aider son enfant à aller aux toilettes ou de le rassurer en le prenant contre lui. Mais dans le monde rabbinique de l’époque (et même encore aujourd’hui), c’est une façon de décrire la maturité de l’enfant sans passer par un chiffre. Sa maturité est fonction de son développement physique et sensitif et le besoin qu’il a de la proximité avec sa mère (ou son père) est un indice de son rythme.
Dans toutes ces sources, la maturité n’est presque jamais un âge fixe, certainement pas un moment unique, mais une succession de capacités.
Étoffe sociale et publique
Si l’âge de 13 ans ou de 12 ans n’est pas vraiment un âge d’obligation car il y a de fortes chances que l’enfant soit obligé·e bien avant ledit âge de faire les commandements, est‐ce que le fait d’avoir 13 ou 12 ans lui permet d’être un·e membre plein·e de la communauté ? Et là, vous l’avez deviné, la Tosefta ne suit pas non plus notre façon de raconter ce qu’est une Bar ou une Bat mitsva aujourd’hui.
Tosefta Haguiga 1,3 (Lieberman)
Lorsque sa barbe est fournie, il est apte à être nommé officiant public afin de se tenir devant l’arche, et de prononcer la bénédiction sacerdotale. Rabbi dit : je dis qu’il ne l’est qu’à partir de l’âge de vingt ans, comme il est dit : Ils chargèrent les Lévites de vingt ans et au‐dessus de surveiller les travaux de la maison de l’Éternel.
תוספתא חגיגה א׳:ג׳
נתמלא זקנו, ראוי לעשות שליחצבור לעבור לפני התיבה, ולישאאת כפיו. ר” אומ”: אומ” אני עד שיהא בןעשרים שנה, שנ” ויעמידו אתהלוים מבן עשרים שנה ומעלהלנצח על מלאכת בית ה'
Autrement dit, même si l’enfant sait faire la prière, qu’il est capable de la mener pour la communauté ou parce qu’il est Cohen – de faire la bénédiction des prêtres, il ne peut le faire que s’il a l’air d’un adulte. Pour se tenir devant le groupe, il faut avoir l’apparence sociale d’un adulte. La barbe fournie ne fonctionne évidemment comme signe de l’âge adulte que pour la moitié du genre humain mais de toute façon à cette époque la possibilité qu’une jeune fille ou qu’une femme mène la prière est quasiment impensable.
Rabbi Yehuda haNassi dit : non, la barbe ne suffit pas. Pour mener la prière, il faut avoir vingt ans, pas moins. Et il cite à l’appui un verset du livre d’Ezra dans lequel on comprend que les Lévites nommés à la surveillance des travaux du Temple que construisent les Juifs de retour de Babylone ont, a minima, 20 ans.
Ezra 3,8
Ils chargèrent les Lévites de vingt ans et au-dessus de surveiller les travaux de la maison de l'Éternel
עזרא ג׳:ח׳
וַיַּעֲמִידוּ אֶת הַלְוִיִּם מִבֶּן עֶשְׂרִים שָׁנָה וָמַעְלָה לְנַצֵּחַ עַל מְלֶאכֶת בֵּית יְהֹוָה.
Ce verset est loin d’être le seul à identifier un âge minimum pour certaines fonctions. Dans le livre de Bamidbar que nous lisons ces semaines‐ci, il est mention des hommes qui servent dans l’armée à partir de 20 ans[1], puis est mentionné l’âge minimal de 25 ans[2]des Lévites pour les travaux du Tabernacle (remarquez la différence avec le livre d’Ezra). Et enfin, l’âge de 30 ans[3] des Lévites qui vont faire office de déménageurs. Il se peut que l’âge soit adapté à la fonction demandée. Mais il est clair que certaines fonctions publiques ne sont faisables qu’à partir de 20 ans, 25 ans et même 30 ans.
Responsabilité morale
Le Midrash Mishlei, lui, va lier l’âge de la fonction publique avec la responsabilité morale.
Midrash Mishlei 1,4
Jusqu’à quel âge une personne est-elle considérée comme un jeune homme ? Rabbi Meïr dit : jusqu’à vingt-cinq ans ; Rabbi Akiva dit : jusqu’à trente ans. Rabbi Ishmaël dit : ni selon cette opinion ni selon l’autre, mais jusqu’à vingt ans, car à partir de vingt ans et au-delà, ses fautes sont retenues contre lui, comme il est dit : « à partir de vingt ans il viendra pour le service du temple ». À partir du moment où il est considéré comme apte au service, il est responsable de la transgression.
מדרש משלי א׳:ד׳
עד כמה שנים נקרא אדם נער ? רבי מאיר אומר : עד כ’’ה שנה, רבי עקיבא אומר : עד ל’ שנה, אמר רבי ישמעאל : לא כדבריזה ולא כדברי זה, אלא עדעשרים שנה, שמעשרים שנהומעלה מחשבין לו עוונותיו, כמד’’א מבן עשרים שנה ומעלהיבוא לעבוד עבודה, משעהשהוא מתחשב לעבודה – מתחשב לעבירה
On retrouve les chiffres mentionnés ci‐dessus. Mais Rabbi Ishmaël nous donne une clef de lecture : la définition du jeune homme /de la jeune femme est fonction de sa capacité (ou de son incapacité) à répondre de ses actes. Tant qu’on est pas complètement capable de répondre de ses actes, on est appelé “jeune”. Et à partir de quel moment est‐on censé pouvoir répondre de ses actes ? À partir du moment où on est capable de servir au Temple, comme les Lévites évoqués plus haut.
La Mishna Taanit[4] va elle aussi dans cette direction. Lors des jours de jeûne public, l’officiant choisi pour mener la prière doit être âgé, habitué à la prière, avoir des enfants et même être pauvre "afin que son cœur soit entièrement investi dans la prière".
Autrement dit, la communauté ne cherche pas seulement quelqu’un qui sache réciter les mots. Ce qui qualifie l’officiant, c’est son expérience du monde : avoir des enfants, connaître l’inquiétude matérielle, porter des responsabilités. Comme si certaines prières ne pouvaient être dites correctement qu’en ayant une certaine expérience de la vie.
On a donc ici une approche complètement différente de la maturité comme fonction du développement psychomoteur de l’enfant. On peut lire les deux sources séparément bien sûr, comme deux approches opposées de ce que serait la maturité. Mais on peut aussi les lire ensemble et arriver à la conclusion qu’il y a un très long moment dans la vie d’un enfant, d’un·e jeunejeune adulte où il·elle peut être à la fois obligé·e de ce qu’il·elle est capable et en même temps pas complètement responsable de ses actes.
Les rabbins décrivent ainsi une longue période intermédiaire : un moment de la vie où l’on peut déjà être tenu·e à beaucoup de choses sans être encore pleinement responsable de soi‐même. Et cela ressemble peut‐être davantage à notre expérience contemporaine de l’adolescence que l’idée d’un basculement soudain à douze ou treize ans.
[1] Bamidbar 1,3 – depuis l’âge de vingt ans et au‐dessus, tous ceux d’Israël en état de porter les armes ; vous en ferez le dénombrement selon leurs divisions, toi et Aaron.
מִבֶּן עֶשְׂרִים שָׁנָה וָמַעְלָה כָּל־יֹצֵא צָבָא בְּיִשְׂרָאֵל תִּפְקְדוּ אֹתָם לְצִבְאֹתָם אַתָּה וְאַהֲרֹן
[2] Bamidbar 8,24 – Voici ce qui concerne les Lévites. Depuis l’âge de vingt‐cinq ans et au‐dessus, tout Lévite entrera au service de la tente d’assignation pour y exercer une fonction.
זֹאת אֲשֶׁר לַלְוִיִּם מִבֶּן חָמֵשׁ וְעֶשְׂרִים שָׁנָה וָמַעְלָה יָבוֹא לִצְבֹא צָבָא בַּעֲבֹדַת אֹהֶל מוֹעֵד.
[3] Bamidbar 4,47 – Depuis l’âge de trente ans et au‐dessus jusqu’à l’âge de cinquante ans, tous ceux qui étaient propres à exercer quelque fonction et à servir de porteurs dans la tente d’assignation.
מִבֶּן שְׁלֹשִׁים שָׁנָה וָמַעְלָה וְעַד בֶּן חֲמִשִּׁים שָׁנָה כׇּל הַבָּא לַעֲבֹד עֲבֹדַת עֲבֹדָה וַעֲבֹדַת מַשָּׂא בְּאֹהֶל מוֹעֵד.
[4] Mishna Taanit 2,2 – Lorsqu’ils se lèvent pour la prière, on fait descendre devant l’arche un homme âgé, habitué, qui a des enfants et dont la maison est vide, afin que son cœur soit entièrement investi dans la prière.
עָמְדוּ בִתְפִלָּה, מוֹרִידִין לִפְנֵי הַתֵּבָה זָקֵן וְרָגִיל, וְיֶשׁ לוֹ בָנִים, וּבֵיתוֹ רֵיקָם, כְּדֵי שֶׁיְּהֵא לִבּוֹ שָׁלֵם בַּתְּפִלָּה
Annexes
Tosefta Haguiga 1,2 (Lieberman)
Un enfant [...] [S’]il sait agiter [le loulav], il est tenu [d’agiter le] loulav. [S’]il sait s’habiller lui-même, il est tenu [de porter les] tsitsit. [S’]il sait parler, son père lui enseigne le Shema, la Torah et la langue sainte, et sinon, il aurait mieux valu pour lui qu’il ne soit pas né. [S’]il sait prendre soin des téfilines, son père lui achète des téfilines. Comment l’examine-t-on ? On l’immerge, et on lui donne des aliments profanes [en lui disant] de les traiter comme de la dîme (consacrée). [S’]il sait prendre soin de son corps, on mange des aliments qui ont été en contact avec son corps. [S’]il est attentif à l’hygiène de ses mains, on mange des aliments qui ont été en contact avec ses mains. [S’il est cohen et] qu’il sait plier son vêtement [pour recevoir de la dîme], on lui accorde une part à l’aire de battage. [S’]il possède l’intelligence nécessaire pour être interrogé, tout doute le concernant dans un domaine privé est considéré comme impur, et dans un domaine public comme pur. [S’]il sait abattre [un animal], son abattage est valide. [S’]il peut manger une quantité de grain équivalente à une olive, on s’éloigne de quatre coudées de ses excréments et de son urine. [S’]il peut manger une quantité de viande équivalente à une olive, on le prend en compte dans le sacrifice pascal. Rabbi Yehuda dit : on ne le prend en compte pour le sacrifice pascal que s’il peut distinguer les aliments. Ils lui dirent : qu’entend-on par distinguer les aliments ? Toute personne à qui on donne un œuf et qui le garde, à qui on donne une pierre et qui la jette.
תוספתא חגיגה א׳:ב׳
קטן […] יודע לנענע, חייבבלולב, יודע להתעטף, חייבבציצית, יודע לדבר, אביו מלמדושמע ותורה ולשוןקודש, ואם לאו, ראוי לושלא בא לעולם. יודע לשמר תפליו, אביולוקח תפלין אליו. כיצד בודקין אותו ? מטבילין אותו ונותנין לוחולין לשם תרומה, יודע לשמר גופו, אוכליןעל גופו טהרות, ידיו, אוכלין על ידיוטהרות, יודע לפרוש חוקו, חולקין לו על הגורן, יש בו דעת לישאל, ספיקו ברשות היחידטמא, ברשות הרביםטהור, יודע לשחוט, שחיטתוכשירה, יכול לוכל כזית דגן, פורשין מצואתו וממימירגליו ארבע אמות, כזית צלי, שוחטין עליואת הפסח, ר” יהודה אומ” לעולםאין שוחטין עליו אתהפסח אלא אם יודעהפרש אכילה. אי זו היא הפרשאכילה ? כל שנותנין לוביצה ונוטלה, אבןוזורקה
Mishna Taanit 2,2
Lorsqu’ils se lèvent pour la prière, on fait descendre devant l’arche un homme âgé, habitué, qui a des enfants et dont la maison est vide, afin que son cœur soit entièrement investi dans la prière.
משנה תענית ב׳:ב׳
עָמְדוּ בִתְפִלָּה, מוֹרִידִין לִפְנֵיהַתֵּבָה זָקֵן וְרָגִיל, וְיֶשׁ לוֹ בָנִים, וּבֵיתוֹ רֵיקָם, כְּדֵי שֶׁיְּהֵא לִבּוֹ שָׁלֵם בַּתְּפִלָּה
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