
Judith*, 23 ans, ancienne étudiante à Paris Cité
« Dès le 7 octobre, mes camarades de classe se réjouissaient des attaques du Hamas et les relayaient sur les réseaux sociaux. Ce climat me faisait penser aux années trente-quarante, et s’installait insidieusement à la fac. Il y avait des croix gammées et des inscriptions “mort aux sionistes” dans les toilettes. Un fou furieux traitait de “youpin” chaque Juif qu’il croisait. Il y avait aussi des regards, des questions inquisitrices sur mon positionnement politique. On me demandait tout le temps quelles étaient mes origines. Mes amies juives se faisaient menacer et enregistrer en cachette pour savoir si elles étaient sionistes… »
Avec d’autres étudiants, elle tente de sensibiliser à l’antisémitisme à l’université. Mais très peu de ses pairs sont réceptifs : « L'administration de la fac a refusé de nous aider à faire de la prévention. J’ai témoigné auprès des “référents Égalité”, ils n’ont pas aidé non plus. Un enseignant a même trouvé légitime l’antisémitisme parce que les Juifs étaient, selon lui, devenus des tueurs d’enfants. Les associations étudiantes aussi ont refusé de nous aider, c’était “trop politique” et pas en adéquation avec leurs valeurs, ça “fâcherait leurs amis palestiniens”… Les choses n’avaient plus aucun sens, aucun. »
Judith cesse alors d’aller en cours pendant plusieurs mois et redouble son année à cause de ses absences récurrentes : « Ça m’a rendue malade, je me levais avec la boule au ventre. J’ai perdu énormément d’amis proches, qui avaient décidé, sans jamais concerter ma position, que j’étais la nouvelle porte-parole de Benjamin Nétanyahou. Alors que j’ai toujours été de gauche. Je continue de l’être d’ailleurs. Je ne leur céderai pas mes valeurs même s’ils m’ont trahie ». À la suite de son redoublement, Judith a pris une année de césure. Aujourd’hui, elle est inscrite à une formation à distance pour ne plus avoir à retourner à l’université.
Jean*, 20 ans, ancien étudiant de Paris Cité
« J’étais en première année de licence le 7 octobre 2023, explique‐t‐il. Des camarades me traitaient de nazi, ou m’obligeaient à me positionner. Un professeur se moquait tout le temps de mon nom de famille, qui est un nom explicitement juif. Il faisait semblant de mal le prononcer, ou il insistait dessus très fort, alors qu’il ne prononçait jamais les noms de famille de mes camarades. Au début, j’ai cru que j’étais paranoïaque et que je me racontais des histoires. » Quand cela lui est possible, Jean avoue cacher son véritable nom de famille pour éviter d’être embêté : « Souvent, j’utilise un autre nom, celui de ma famille éloignée, qui ne sonne pas juif. Mais à l’université, c’est impossible : on est obligé de donner son vrai nom quand on s’inscrit ».
Jean continue d’aller en cours un an. En L2, il est à nouveau humilié par un professeur : « Il avait parlé des travaux de l’historien israélien Amos Goldberg en classe – sans que ça ait forcément un rapport avec le cours. Il y avait certaines recherches de l’historien que je trouvais problématiques. Comme tous les étudiants débattaient, j’ai cru que je pouvais débattre aussi. Mais le prof a dit que moi, de toute façon, j’étais un pro-Nétanyahou et qu’il ne fallait pas m’écouter. En faisant cela, il m’a mis une cible dans le dos. À la fin du cours, je suis allé le voir et il a dit que c’est moi qui cherchais les problèmes, qu’il était le prof, qu’il était une autorité, et qu’il avait le droit de prendre position sur ça et sur ce qu’il voulait, pas moi. Moi, je devais me taire. Je ne suis plus jamais retourné à la fac depuis cet événement. »
Pour que ses parents n’apprennent pas sa déscolarisation, Jean passe ses journées dehors, dans une bibliothèque ou au Mémorial de la Shoah : « Si mes parents savaient que j’ai subi de l’antisémitisme, ils feraient des histoires à la fac et ça me gêne ». Pour lui, on assiste à deux grands renversements depuis le 7 octobre : « L’extrême droite se fait passer pour résistante, et dit soutenir les Juifs. C’est faux. Mais il y a un autre mensonge, qu’on ne prend pas assez au sérieux selon moi : dire que les sionistes et les Juifs sont des nazis. Je trouve ça très grave. Personne ne réalise l’ampleur de ce qui se passe ».

Dora, 22 ans, étudiante à la Sorbonne
"Je ne comprends pas pourquoi certains ont de l’empathie pour les autres minorités mais pas pour les Juifs. Peut-être parce que les Juifs s’en sont, pour l’instant, toujours sorti malgré tout… Je ne sais pas vraiment. En tout cas, j’ai l’impression que les gens ne veulent même pas essayer d’entendre ce que je peux ressentir, ne veulent même pas essayer de comprendre ce qu’Israël représente pour moi, ni ce que signifie ma religion. » Comme, selon elle, « il y aura toujours de l’antisémitisme », il n’y a plus qu’à s’adapter, à trouver des méthodes pour ne pas le subir : « J’ai un prénom et un nom de famille qui ne sont pas facilement identifiables par les non-Juifs, donc je peux le cacher. En général, quand je rencontre une nouvelle personne, j’ai ça dans ma tête, je me dis qu’il ne faut pas que ma langue fourche, que je fasse de gaffe. Je me contrôle pour ne pas laisser passer un quelconque indice sur ma religion. Puis, quand ma relation devient de plus en plus proche et de plus en plus importante avec quelqu’un, je me dis qu’il faut quand même que je leur dise que je suis juive car ça fait partie de mon identité, c’est une part de moi. Quand je l’annonce, c’est un peu comme si je faisais un “coming-out”, même si c’est absurde – il n’y a aucune raison de devoir préparer toute une scène pour annoncer qu’on est gay ou juif. Mais j’ai l’impression que dire qu’on est juif peut prendre beaucoup d’ampleur et engendrer des réactions, des questionnements... Ça m’est déjà arrivé d’être confrontée à des réactions de surprise, “Ah ouais ? T’es juive ?” comme si c’était mal. »
Marie, 24 ans, ancienne étudiante à Sciences Po
« Je sentais une chape de plomb autour de moi. J’ai pris position pour les victimes des deux camps et je m’interrogeais sur certains slogans utilisés en manifestation comme “From the river to the sea”. Après cela, j’ai reçu des messages haineux de la part de toute la promotion, sur le groupe Whatsapp général et aussi en privé. Tout le monde était contre moi. Il y a une fille qui a pris ma défense en disant qu’on n’avait pas à m’insulter pour ça, qu’on n’avait pas le droit de harceler une étudiante… Ça a été la seule à me soutenir, et je la remercie beaucoup parce qu’on n’était même pas amies. »
Marie décrit une atmosphère très pesante, ce qui la conduit à rater certains cours : « Pendant les deux dernières années de mes études, j’ai essayé d’aller au moins de cours possible. Dès que les absences n’étaient pas notées, je séchais les cours, même ceux que j’aimais et qui étaient importants pour moi. » Tous les étudiants interviewés disent avoir un nouveau rapport à leur judéité depuis le 7 octobre 2023. Jean s’intéresse de plus en plus à l’histoire de la Shoah. Marie a envisagé de quitter la France et de tenter un programme d’études en Israël. Dora s’est rapprochée d’amis juifs. Judith conclut : « J’ai compris que j’étais juive et que je le resterai toujours, à travers le regard des autres, aussi infime soit ma pratique. Dernièrement, j’ai passé une nouvelle étape. Je suis passée de la tristesse à la colère mêlée à de la résilience. C’est peut être le discours d’Herbert Pagani écouté en boucle qui a réveillé quelque chose en moi : je rentre et je gueule aujourd’hui ! »




