M

Thématiques

Newsletter

Chaque semaine, recevez les dernières actualités de Tenoua

À propos

Qui sommes-nous

L'équipe

Les partenaires

Contact

Archives

Informations

Mentions légales

Le pacte faustien de Nétanyahou avec l’extrême droite et les ultra‐orthodoxes

Alors qu’Israël célébrait il y a un mois son 78e anniversaire à l’occasion de Yom haAtzmaout, l’État hébreu est aujourd’hui très différent politiquement et démographiquement de ce qu’il était à sa création, en 1948. La décision récente du gouvernement israélien d’approuver la construction de 34 implantations en Cisjordanie illustre le poids grandissant de l’extrême droite israélienne, après le vote de la loi sur la peine de mort pour les terroristes palestiniens dans la foulée d’un budget très favorable aux ultra‐​orthodoxes, les autres grands gagnants actuels. Cette influence croissante est partiellement le résultat de décisions prises il y a plus de 50 ans, aux conséquences non anticipées, et du cynisme d’un homme, Benjamin Nétanyahou.

Publié le 28 mai 2026

5 min de lecture

0:00
0:00
Le Premier ministre Benjamin Nétanyahou et son ministre du Logement et de la Construction, Yitzhak Goldknopf (parti du Judaïsme unifié de la Torah), en mars 2024 à Jérusalem.
(photo : service de presse du gouvernement israélien)

Une influence en croissance constante

En 1948, David Ben Gourion, le premier Premier ministre de l’État d’Israël, décidait d’exempter 400 jeunes ultra-orthodoxes de l’armée, et de ne pas doter le pays d’une constitution, pour ne pas froisser les ultra‐​orthodoxes (Haredim) qui y étaient opposés. À l’époque, ces derniers ne représentaient que 1% de la population du pays et Ben Gourion estimait qu’après la Shoah, leur rôle sur l’étude des textes et sur le caractère juif de l’État d’Israël, était essentiel et qu’il fallait les protéger.

En 1976, le ministre de la Défense de l’époque et ancien protégé de Ben Gourion, Shimon Peres, choisissait de régulariser la construction de la première implantation en Cisjordanie, à Sebastia, avec l’installation de 50 familles, contre l’avis du Premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin. Peres voyait ces colons comme les pionniers des débuts de l’État, et il pensait que ces familles, peu nombreuses, évacueraient ces implantations en cas d’accord de paix.

Aujourd’hui, les Haredim pèsent 15% de la population et des sièges à la Knesset, avec des postes très prestigieux leur permettant de préserver leur mode de vie aux frais des contribuables, sans faire l’armée. Quant à l’extrême droite nationaliste‐​religieuse, elle s’appuie sur 700.000 colons (500.000 en Cisjordanie et 200.000 à Jérusalem Est) avec des ministres influents au gouvernement qui prônent l’annexion rampante de la Cisjordanie.

Il est possible que la montée en puissance démographique des Haredim et que la victoire de Begin en 1977, puis le maintien quasi‐​ininterrompu de la droite au pouvoir depuis, auraient conduit à la même situation. Mais il n’empêche que les décisions prises par deux géants de l’histoire d’Israël, Ben Gourion et Peres, ont eu des conséquences involontaires et profondes sur le pays en normalisant le statut à part des Haredim dans la société, et la légitimité de la colonisation en Cisjordanie. Elles expliquent donc au moins partiellement la situation politique et démographique d’Israël aujourd’hui, cyniquement exploitée par le premier ministre Benyamin Nétanyahou.

Une alliance indéfectible avec les Haredim, opportuniste avec l’extrême droite

Élu après le processus d’Oslo et l’assassinat de Rabin, Nétanyahou s’est tout de suite appuyé sur les Haredim et l’extrême droite opposée à toute concession. En 1996, un de ses slogans de campagne fut « Nétanyahou est bon pour les Juifs », ciblant les ultra‐​orthodoxes et il obtint, dans le vote direct pour le poste de Premier ministre, un soutien massif de leur part – il devait faire ses partenaires prioritaires.

C’est d’ailleurs grâce à cette alliance qu’il put revenir au pouvoir en 2009. Alors qu’il était arrivé derrière Tzipi Livni, Nétanyahou a pu constituer une coalition en cédant à toutes les injonctions des Haredim auxquelles Livni refusait de se soumettre. Les élections de 2009 ont ainsi démontré le poids central et de cette population dans la politique israélienne.

Jusqu’en 2015, il préféra compléter ses coalitions avec des partis centristes et gérer relativement traditionnellement le pays sur le plan diplomatique, mais en ne faisant rien pour froisser les Haredim, tant sur le plan financier, avec le maintien de leurs prébendes, que sur le plan de la sécurité, en les dispensant du service militaire.

Son alliance avec l’extrême droite, esquissée entre 1996 et 1999, devait revenir en force après 2015 pour ne jamais se démentir depuis, avec une accélération en 2022. Terrifié à l’idée de rester dans l’opposition, d’être jugé comme un justiciable ordinaire et d’être envoyé en prison, Nétanyahou mit tout en œuvre pour unir les factions et factieux d’extrême droite, Ben Gvir et Smotrich, avant les élections de novembre 2022, pour s’assurer de leur présence à la Knesset et leur donner des responsabilités éminentes dans le gouvernement sorti des urnes.

Cette alliance du Likoud avec les Haredim et l’extrême droite devait alors transformer profondément le visage de l’État d’Israël, avec une réforme judiciaire attaquant de front les institutions démocratiques israéliennes pour asseoir le pouvoir de Nétanyahou, des partenaires de sa coalition, et mettre en œuvre leurs priorités idéologiques.

L’urgence de l’affaiblissement des institutions démocratiques pour la coalition au pouvoir

Héritier de Begin attaché à l’État de droit, Nétanyahou, qui avait longtemps défendu les institutions démocratiques israéliennes dont la Cour Suprême, s’est donc allié avec leurs pires contempteurs par intérêt personnel et politique. Dès janvier 2023, après avoir très peu évoqué le sujet lors de la campagne, il mettait en branle une réforme judiciaire visant à affaiblir durablement la démocratie israélienne, suscitant une vague de manifestations massives dans le pays.

Cette réforme judiciaire répondait aux intérêts judiciaires de Nétanyahou et aux objectifs idéologiques et politiques de ses partenaires, en vidant de leur substance les normes démocratiques du pays faisant obstacle à leur vision du monde. La fin de l’État de droit souhaitée, mais entravée par les manifestations massives, avait notamment pour but de sanctuariser le mode de vie des Haredim (subventions, dispense de l’armée, qui violent l’égalité devant la loi), de mettre en œuvre la vision du monde de l’extrême droite (annexion des territoires, expulsions et négation des droits individuels), et d’accentuer la coercition religieuse souhaitée par ces deux camps.

Les Haredim et l’extrême droite, rivaux et même opposés sur le fardeau sécuritaire, entre des sionistes religieux représentant la part la plus importante des soldats morts ou blessés et des Haredim qui en sont largement préservés, ont trouvé en Nétanyahou le dénominateur commun leur permettant d’atteindre leurs objectifs respectifs. 

C’est cette configuration « utilitariste » qui explique notamment que ce gouvernement, incapable d’empêcher la pire catastrophe sécuritaire de l’histoire du pays avec l’attaque terroriste du 7 octobre, ait pu se maintenir en poste contre le souhait du peuple, et même élargir sa coalition avec la désertion de Gideon Saar de l’opposition. C’est cette alliance qui explique le vote récent de lois qui affaiblissent considérablement la nature juive, pluraliste et démocratique de l’État d’Israël.

Une configuration périlleuse pour l’État d’Israël

Les Haredim, qui représentent 15% de la population israélienne aujourd’hui (et 25% en 2050), ont ainsi remporté des victoires majeures comme la limitation de l’accès au Mur des Lamentations, la sanctuarisation de leurs budgets ou l’élargissement des compétences des tribunaux rabbiniques. Quant à l’extrême droite religieuse, elle a obtenu la fin de la détention administrative pour les colons, l’intensification de la colonisation et la division de la zone E1 qui empêche toute continuité territoriale pour les Palestiniens.

Cette logique purement transactionnelle et cynique s’est manifestée de manière spectaculaire à l’occasion du budget 2026. Nétanyahou a ainsi fait voter un budget très favorable aux Haredim auquel Ben Gvir conditionnait son accord par le passage de sa loi discriminatoire sur la peine de mort, affaiblissant la démocratie israélienne et dégradant l’image du pays dans le monde. 

Peu importe qu’Israël soit isolé, l’armée en sous-effectif avec des réservistes épuisés physiquement et mentalement, les entrepreneurs indépendants écrasés sous le poids des charges, les priorités de Nétanyahou et de sa coalition visent d’abord à assurer sa pérennité en en satisfaisant chaque partie.

Ce pacte faustien de Nétanyahou avec les Haredim et l’extrême droite n’affaiblit pas seulement Israël en matière d’image internationale, elle mine un peu plus chaque jour le contrat social israélien. Les forces vives du pays, qui financent l’armée et l’État par leurs impôts, assurent son avance scientifique et sa sécurité, sont délaissées au profit de ses alliés politiques. Ces mêmes forces vives ont commencé à quitter le pays et leur exode pourrait encore s’accentuer en cas de victoire de Nétanyahou aux prochaines élections, loin d’être impossible malgré des sondages défavorables.

Ben Gourion et Peres sont des géants d’Israël. De manière cruellement ironique, certaines de leurs actions reviennent aujourd’hui pénaliser le pays, par la faute d’un Premier ministre sans scrupule, prêt à sacrifier la prospérité et l’avenir du pays sur l’autel de sa liberté personnelle et de son maintien au pouvoir.