
Tous les samedis midi, je déjeune chez mes grands‐parents maternels, ils sont ashkénazes. Ce n’est pas un déjeuner de shabbat, ils ne sont pas vraiment religieux et ce n’est pas grave.
Assis autour de la table, chaque samedi, je les questionne. Sur eux, sur leurs parents, sur leurs histoires. Des histoires de traversée de l’Europe, des histoires d’exils.
Chez eux, il y a des archives, beaucoup d’archives. Il y a des papiers administratifs datant de la guerre (qui me choquent la plupart du temps), il y a des lettres des gens de ma famille, il y a des photos. Dans un tiroir de leur chambre, il y a même une étoile jaune, celle de l’oncle de ma grand‐mère. Toutes ces archives sont un témoignage des souffrances vécues.
Et tous les samedis, depuis mon enfance, je fouille dans ces archives, je parle d’exil, de l’histoire des Juifs ashkénazes. Je parle aussi de réussite, de comment on s’est retrouvés ici, à Paris, de comment nous sommes restés juifs, de pourquoi je ne suis pas né à Yalta en Crimée ?
Et dans cette petite rue du 12e arrondissement de Paris, on me le raconte.
Je connais mon histoire du côté de ma mère, du côté ashkénaze. Je l’ai aussi apprise à l’école.
J’ai ce sentiment que beaucoup de monde sait ce qui est arrivé aux Juifs qui ont été victimes du nazisme dans les pays d’Europe. Alors, pourquoi suis‐je moins au courant de mon histoire paternelle, mon histoire orientale ? De celle des Juifs du monde arabe en général ?
Alors, toujours dans cette quête qui m’anime, celle de tout comprendre sur mon (mes) identité(s) juive(s), je me demande pourquoi l’histoire des Juifs orientaux, ceux qui habitaient dans les pays du monde arabe m’a été moins racontée ?
C’est quand même l’histoire de toute une partie de ma famille. J’ai l’impression qu’on y a moins accès. Eux aussi, pourtant, ont souffert.
Parfois, j’en veux aux miens. Je leur en veux de ne pas m’avoir vraiment raconté cette histoire. Enfin non, je ne leur en veux pas. Je retire ce que j’ai écrit. C’est beaucoup trop fort comme sentiment.
Moi, je n’ai rien vécu de très choquant, j’ai grandi de le 5e arrondissement de Paris et je n’ai jamais dû faire mes valises et partir de chez moi très vite. Enfin, j’ai quand même vécu deux guerres avec l’Iran, un antisémitisme latent, parfois assumé, en France, et mes tourments de Juif.
Évidemment que je ne leur en veux pas. C’est possible qu’ils n’aient pas eu envie de me raconter cet épisode choquant de leur vie.
Mais je sens que quelque chose manque à mon identité.
Je me demande quand même pourquoi ma grand‐mère ne m’a pas bien raconté sa vie et son départ de Tunisie. Je sais mal ce que c’était d’être juif là‐bas. Et je sais encore moins ce que c’était d’être juif dans tous les autres pays du monde arabe. Comme au Yémen, en Irak, en Syrie, en Iran ou au Liban, par exemple. Est‐ce qu’ils souffraient du fait d’être juifs dans ces pays ?
Je ne sais pratiquement rien et, pourtant j’ai l’impression que toutes les émotions qu’ont ressenties ces Juifs, je les ai en moi. C’est étrange, non ? Devrais‐je aller voir quelqu’un pour en parler ? Je m’en occuperai plus tard.
Pour pouvoir parler d’eux, je dois faire des recherches, je dois parler d’Histoire. Mais comment résumer des événements si larges et si flous. On parle souvent d’environ 850.000 Juifs partis des pays arabes après 1948. Je ne peux pas résumer toutes leurs histoires.
Mes questions sont plus simples : Est‐ce que je suis le seul qui ne connaît pas ? Est‐ce que c’est une question que d’autres jeunes Juifs de mon âge se posent ? Je cherche à comprendre pourquoi on nous a moins raconté. Et comment cela nous impacte, nous, les jeunes Juifs d’aujourd’hui.
Je veux tout savoir sur mon histoire. Et je suis attaché à mon orientalité, J’y suis attaché alors que je la connais très mal. C’est très étrange comme sentiment. Cela veut surtout dire qu’il y a quelque chose à creuser.
J’interroge mes amis juifs orientaux. Peut‐être qu’ils en savent plus que moi. Je veux savoir si on leur a raconté leur orientalité. Ce qui est bien, c’est qu’en vivant entre Tel Aviv et Paris, j’ai rencontré des Juifs qui viennent de partout.
Donc j’ai demandé à mes amis. Pas comme une enquête très sérieuse avec un carnet et des questions bien rangées, plutôt comme on finit toujours par faire entre Juifs, autour d’un café, en parlant trop vite, en coupant les phrases des autres.
Il y a Shira dont la famille vient du Yémen, Ruben dont le père vient d’Iran, Gloria avec son histoire égyptienne et Audrey qui est tunisienne.
Très vite, ce qui m’a frappé, ce n’est pas seulement ce qu’ils savaient, mais surtout la manière dont ils le savaient. Les réponses arrivaient par morceaux, jamais vraiment dans l’ordre, parfois avec un « je crois », parfois avec un « attends, en fait je ne sais même pas ».
Shira sait que sa famille venait du Yémen, que partir était devenu nécessaire, mais sans vraiment savoir comment, ni ce qu’ils ont laissé derrière eux. Elle ne connaît pas grand chose, elle me dit qu’elle doit demander à son père.
Ruben me parle de l’Iran, de son père parti en 1971, de départs, de sauvetages des Juifs d’Iran, il sait que quelque chose de grave s’est passé là‐bas, mais il n’est pas très informé. Il trouve qu’on ne lui a pas assez transmis son histoire.
Gloria réalise en parlant qu’elle connaît beaucoup mieux son histoire ashkénaze que son histoire égyptienne, comme si ce côté‐là avait toujours été plus accessible, plus autorisé, plus facile à raconter.
Audrey, elle, parle de la Tunisie comme quelque chose d’évident, de familier. C’est mon amie dont l’orientalité est la plus assumée. Elle connaît la Tunisie, elle y est allée et s’est sentie proche de ce qui se passait là‐bas. Mais elle aussi, quand on cherchait le récit précis, tout devenait un peu plus flou. Plus elle grandit, plus elle pose de questions. Elle me raconte que sa famille avait compris que, pour les Juifs, ce n’était plus vraiment possible d’habiter en Tunisie.
On avait tous une origine, mais rarement le récit entier. Personne ne pouvait raconter le moment où quelqu’un s’assoit et dit : voilà, c’est comme ça qu’on est partis, voilà ce qu’on a laissé, voilà pourquoi on n’en parle pas.
Je les écoutais, un peu rassuré et un peu triste aussi, parce que je comprenais que je n’étais pas le seul. On ne savait pas tout, mais on sentait tous qu’il y avait quelque chose à savoir.
Alors pourquoi le silence sur cette orientalité ? Pourquoi on nous l’a mal transmise ?
Elle me paraît si importante pourtant. On doit se presser pour savoir avant que personne ne puisse raconter ce qu’il s’est passé. C’est à nous de raconter l’histoire maintenant
Cette histoire des Juifs orientaux n’a pas été oubliée, n’a pas complètement été mise de côté. Elle est comme retenue, coincée quelque part entre la pudeur, la fierté et l’impossibilité de trouver les bons mots.
Peut‐être parce qu’il y avait déjà la Shoah, avec son poids immense, sa place centrale, son langage presque imposé dans la mémoire juive. Face à elle, le départ des Juifs du monde arabe paraissait plus difficile à formuler, moins net, moins immédiatement compréhensible. Il n’y avait pas toujours une seule date, un seul événement, une seule image qui résume tout.
C’était souvent plus progressif, plus ambigu. Partir d’un pays qu’on avait tant aimé, où l’on avait vécu depuis des générations, dont on parlait la langue, où l’on connaissait les rues, les voisins, les marchés, les chansons. Peut‐être que c’est justement ça qui rendait le récit si difficile. Comment dire à ses enfants qu’on a dû quitter un endroit auquel on appartenait vraiment ? Comment raconter qu’on n’était pas seulement des étrangers qu’on a expulsés, mais des gens enracinés, insérés, parfois même convaincus que cette terre était la leur ? Il y avait peut‐être une déception trop profonde, presque trop intime, envers ces pays. Une déception qu’on ne voulait pas transformer en haine, mais qu’on ne savait pas non plus transformer en récit.
Et puis, il y a aussi peut‐être cette fierté méditerranéenne, cette manière de ne pas trop se plaindre, de refuser de se présenter comme victime, de continuer à cuisiner, à rire, à parler fort, à refaire sa vie. Dire « on a perdu », « on a eu peur », « on nous a fait comprendre qu’on n’avait plus notre place », c’était peut‐être trop nu, trop vulnérable.
On a raconté autrement, sans raconter vraiment. Par les plats, par les photos, par les mots arabes restés dans les phrases, par les gestes, par les silences au moment où un nom de ville revenait. Peut‐être aussi que les parents ne voulaient pas transmettre une blessure qu’ils n’avaient pas eux‐mêmes encore digérée. Ils voulaient que leurs enfants avancent, deviennent israéliens, français, modernes, solides, pas qu’ils restent attachés à une perte.
Mais le problème, c’est que ce qui n’est pas raconté ne disparaît pas. Ça reste dans la maison, dans les corps et dans les intonations.
Moi, je sens bien que cette histoire est là. Elle est proche et presque évidente. Mais n’a jamais vraiment été mise à notre disposition. Comme si on nous avait donné les traces d’un monde disparu, sans nous donner le récit pour comprendre ce qu’on avait perdu.
Maintenant, je m’interroge, je lis, je parle, je demande. J’ai l’impression que quelque chose commence à se rouvrir, doucement.
Que des amis de mon âge commencent eux aussi à se réapproprier cette identité orientale, parfois sans trop savoir par où commencer, parfois même sans avoir compris qu’ils avaient le droit de commencer.
Peut‐être que c’est déjà ça, le début de la transmission. Poser les questions que nos parents n’ont pas toujours posées, ou qu’ils n’ont pas toujours pu poser. Je ne crois pas qu’il faille blâmer les générations d’avant. Elles ont survécu, elles ont reconstruit, elles ont avancé, souvent sans avoir le luxe de tout analyser.
Et nous, maintenant, qu’est-ce qu’on fait de ce silence ? Est‐ce qu’on le laisse devenir un trou dans notre histoire ?
Parce que peut‐être que le silence, lui aussi, transmet quelque chose. Je n’en suis pas certain, mais je me pose la question. Peut‐être que les non‐dits ont parfois plus de force que les récits bien rangés. Peut‐être que si cette histoire ne m’a pas été expliquée clairement, c’est aussi pour cela qu’elle m’obsède autant aujourd’hui.
Il fallait peut‐être qu’on ne me la raconte pas parfaitement pour que je m’en approche. Il fallait peut‐être que je la sente avant de la comprendre.
C’est peut‐être ça, mon orientalité : une mémoire que je n’ai pas vécue, qu’on ne m’a pas vraiment racontée, mais qui m’habite quand même.
Et avec toutes mes questions, peut‐être que je donnerai envie à d’autres de poser les leurs. Enfin, je dis ça sans prétention, évidemment. Je ne suis pas en train de créer un mouvement mondial depuis mon ordinateur.
Mais si une personne de mon âge appelle sa grand‐mère après m’avoir lu, si quelqu’un demande « mais comment vous êtes partis ? », « c’était comment là‐bas ? », « pourquoi on n’en parle jamais ? », alors ce texte aura déjà servi à quelque chose.
Parce que je crois que c’est maintenant qu’il faut demander. Pas dans vingt ans, pas quand il sera trop tard, pas quand il ne restera que des photos sans voix pour les expliquer.
Je ne veux pas que cette orientalité reste seulement une sensation. Je veux qu’elle devienne une mémoire. Je veux comprendre, raconter, transmettre à mon tour.
Peut‐être que ma mission commence là : transformer les traces en récit, les silences en questions, et cette identité floue, presque secrète, en une histoire que l’on pourra enfin regarder en face et que je pourrai transmettre à mon tour.




