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Sefardim : archiver la mémoire des Juifs séfarades

Myriam Levain et Elisa Azogui‐​Burlac, les fondatrices de Milim, une entreprise de biographies familiales, travaillent depuis quelques mois sur Sefardim, une collecte de témoignages vidéo de Juifs ayant connu la vie en Algérie, au Maroc, en Tunisie ou en Égypte, et l’exil. Pour transmettre l’histoire juive séfarade en France et constituer de nouvelles archives, elles lancent une campagne de financement.

Publié le 5 juin 2026

7 min de lecture

Léa Taieb - Depuis quelques mois, vous travaillez sur un projet qui s’appelle Sefardim, c’est-à-dire que vous archivez de manière vidéo le témoignage des Juifs d’Afrique du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie, Égypte), des Juifs séfarades, vous documentez leur vie dans leurs pays de naissance, leur exil et leur arrivée en France. Sur le plan personnel, c’est presque le projet d’une vie, pourquoi vous lancez-vous maintenant ? Au niveau collectif, on comprend l’urgence : les derniers témoins sont de plus en plus âgés, l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord est toujours aussi peu connue et peut parfois faire l’objet de réécritures… 

Myriam Levain - Je crois que j’ai compris que cette histoire n’avait pas été racontée quand je suis allée il y a sept‐​huit ans à Tunis pour la première fois. J’y allais pour essayer de réunir des informations sur ma famille, sur ma grand‐​mère maternelle. Quand j’ai créé la page Instagram Stay tune (qui consiste à interviewer des Juifs d’origine tunisienne), j’ai réalisé que je n’étais pas la seule à mal connaître mon histoire séfarade. 

Toute cette histoire m’est revenue en boomerang avec le 7 octobre 2023, qui, bizzarement, n’a pas réactivé chez moi des peurs de Shoah et de pétainisme (pourtant 75% de mon héritage juif) mais plutôt une anxiété diffuse qui ressemblait aux témoignages de Juifs tunisiens que j’avais entendus, l’exclusion progressive, la peur de vivre son identité juive, l’exode silencieux. Le 7 octobre a réveillé en moi ce que ma famille en Tunisie avait pu subir. Chez les personnes que l’on interviewe pour Sefardim, une idée revient beaucoup : on aurait pu rester en Afrique du Nord mais à quel prix ? Rester en étant exclu, ostracisé, victime de violences assez régulièrement ? Aujourd’hui, ces questions se posent chez certains Juifs français : rester dans quelles conditions et jusqu’à quand ? 

Elisa Azogui-Burlac - Avec Myriam, on a cheminé de manière parallèle. Je viens d’une famille séfarade, tunisienne et marocaine. Côté tunisien, tout le monde était assez francisé, je n’avais pas tellement accès au “folklore oriental”. Côté marocain, ma famille était beaucoup plus traditionaliste, elle a donc beaucoup plus contribué à mon identité séfarade. Quand j’ai perdu ma grand‐​mère, j’ai pris conscience que je garderai en mémoire l’odeur de ses plats de shabbat, essentiellement des émotions. Mais mes enfants, que pourraient‐​ils garder d’elle ? J’ai décidé de réaliser un podcast dans lequel j’ai interviewé mes parents pour essayer de comprendre l’histoire de mes grands‐​parents. Mais, comme Myriam, j’ai constaté qu’à l’intérieur des familles, le silence s’installait. On ne sait pas comment raconter l’histoire de nos ancêtres, une histoire qui, même si elle se passe en Afrique du Nord, est très française. Aujourd’hui, je dirais même qu’elle structure la communauté juive française. Malgré notre manque de connaissances, on ne sait pas pourquoi certains de nos grands‐​parents parlaient français et moins arabe, comment la maîtrise du français a joué dans leur immigration…

LT - Vous l’exprimez toutes les deux : au sein même de la communauté juive, l’histoire des Juifs séfarades peine à se transmettre… 

ML - Depuis que nous avons lancé le compte Instagram de Sefardim, on se rend compte qu’il y a un véritable engouement pour le sujet, on ressent le besoin de faire entendre ces voix : certains extraits de témoignages cumulent plus d’un million de vues. Les nouvelles générations, comme certaines institutions, attendent que ces histoires se racontent enfin. Mais dans certains milieux intellectuels juifs, on constate encore une grande méconnaissance du sujet. Sûrement parce que le judaïsme français s’est reconstruit dans un monde post‐​Shoah. Et il est essentiel de continuer à transmettre l’histoire de la Shoah. Ce qui ne veut pas dire que l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord doit passer au second plan. Surtout que les Séfarades sont largement majoritaires en France, donc il y a un décalage dans la transmission. 

EAB - On peut considérer que, dans certains milieux, l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord est encore invisibilisée. En lisant Le Juif errant est arrivé d’Albert Londres, j’ai presque réalisé que l’histoire juive ne commence pas avec la Shoah, qu’avant cela, elle avait déjà été traversée par les violences et les pogroms. Le moment est aussi venu de décrire les vies des communautés juives avant la Seconde Guerre mondiale, d’étudier ce qu’il nous reste de la présence juive dans les pays arabes. 

C’est une histoire peuplée de tabous. D’autant que la colonisation française dans les pays d’Afrique du Nord a complètement changé le statut des Juifs. Aujourd’hui, dans certains milieux politiques et militants, on oublie que les Juifs aussi ont été colonisés. Je rappelle le chiffre parce qu’il est assez frappant : près de 900.000 Juifs ont quitté les pays arabes en l’espace de très peu de temps, des années quarante aux années soixante‐​dix. Leur mémoire est en train de s’effacer. Et, depuis le 7 octobre, le vent de l’histoire peut aussi effacer l’histoire juive. Ces nouvelles vagues d’antisémitisme peuvent ensevelir la présence plurimillénaire des Juifs sur une terre. 

Quelle est, selon vous, la question qui sert de colonne vertébrale à votre interview ?

EAB - Ce que je trouve assez parlant, c’est comment les Juifs historiquement inférieurs dans les sociétés arabo‐​musulmanes (pour la plupart, vivant dans des ghettos, à part), s’élèvent, d’une certaine manière grâce à la colonisation française, dans la société. À ce moment‐​là, dans la plupart des pays, chez les Juifs, la langue arabe perd du terrain au profit du français. Tout d’un coup, avec les écoles de l’Alliance Israélite Universelle [qui se déploient à partir de la fin du XIXe siècle et dont la mission était “d’éduquer” les Juifs d’Orient], on respirait l’air de l’Occident. 

Les enfants de l’AIU n’avaient plus le droit de parler arabe à l’école comme chez eux. S’ils dérogeaient à la règle, ils étaient punis. Un témoin, en revenant sur cette période, nous a confié la chose suivante : “On nous a rendus très rapidement de moins en moins marocains. On lisait les journaux en français. On nous disait de ne plus être superstitieux… En une dizaine d'années, on a raboté nos racines, on était de moins en moins marocains. Donc, on avait aussi une autre place”. Si t’es plus marocain, t’es quoi ? L’éternelle question. 

ML - En une génération, une majorité de Juifs d’Afrique du Nord avaient abandonné leurs racines, leur culture, leur langue. La Seconde Guerre mondiale a aussi marqué une rupture entre les Juifs et le reste de la population dans les pays sous protectorat français. Il y a aussi quelque chose qui nous interpelle, c’est la difficulté de reconnaitre l’antisémitisme vécu. Beaucoup de témoins préfèrent le dire autrement, comme : “Pendant l’occupation, ma sœur n’avait plus le droit d’aller à l’école”. Peut‐​être parce qu’ils ne veulent pas se comparer aux victimes de la Shoah, ils peinent à mettre le mot “antisémitisme” sur leur propre histoire. 

LT - Et aujourd’hui, se rendent-ils compte de l’antisémitisme que subissent les Juifs de France ?

ML - Depuis le 7 octobre, ils se demandent si leurs enfants pourront rester vivre dans leur pays d’enfance. Ou s’ils seront amenés à vivre ce qu’ils ont eux‐​mêmes vécu. Comme on reprend le modèle de la USC Foundation, on pose une question sur la situation actuelle à plusieurs générations et, ce qui en ressort est souvent assez triste. Il y a une réelle peur de toutes les générations sur l’avenir des Juifs en France. 

EAB - Charles, un Juif d’Algérie, revient sur sa propre expérience comme celle de ses ancêtres. Il évoque l’affaire Dreyfus, un premier basculement, qui a rendu les Juifs d’Algérie d’abord juifs et ensuite français. La Seconde Guerre mondiale a aussi bousculé le rapport à l’identité des Juifs, puis ça a été l’indépendance de l’Algérie. Le 7 octobre a été un grand moment (et le dernier moment) où les Juifs, peu importe leur nationalité, se sont d’abord sentis juifs. 

LT - Pourquoi avoir décidé de réaliser des enregistrements vidéos des derniers témoins de ces histoires séfarades ? Comment la forme s’est-elle imposée ? 

EAB - Nous avions en tête le modèle de la Fondation Spielberg, USC Shoah Foundation, qui depuis les années quatre‐​vingt‐​dix, a recueilli la parole de milliers de survivants de la Shoah selon un cadre spécifique. Au moment où nous avons décidé de lancer notre initiative, nous avons appris par l’American Jewish Committee (AJC) que la Fondation Spielberg cherchait à créer un fonds “séfarade” et, après quelques échanges, il a été convenu que les vidéos de Sefardim rejoindraient ce fonds. On a repris le modèle éprouvé par la Fondation pour créer de l’archive historique pure. Nos témoignages durent en moyenne trois heures et, en fin de vidéo, on filme aussi des documents d’archives ainsi que les enfants et/​ou petits‐​enfants de la personne qui témoigne. Ces documents sont d’une excellente qualité pour, justement, servir à des réalisateurs qui voudraient reprendre certains extraits pour le cinéma, comme à des chercheurs, comme aux générations d’après. À partir de septembre 2026, il sera possible de les visionner sur le site de la USC Shoah Foundation. 

LT - Quel est le profil des personnes que vous interviewez ? Selon quelle définition de "Séfarade" ? 

ML - On enregistre le témoignage de personnes de plus de 90 ans qui peuvent nous raconter des souvenirs qui, bientôt, ne seront plus accessibles de vive voix. Bien qu’il y ait des Séfarades dans les Balkans, au Moyen‐​Orient, nous avons choisi de nous focaliser sur les Séfarades qui sont les plus représentés en France, ceux qui viennent d’Algérie, de Tunisie, du Maroc et d’Égypte, ceux dont l’histoire est aussi liée à l’histoire de la France (de la colonisation et de la décolonisation). Sous l’influence des écoles de l’Alliance Israélite Universelle, beaucoup de ces populations avait été francisées. On aimerait évidemment faire plus mais, pour le moment, on commence par un petit bout de cette histoire, par des témoignages qui sont “à portée de main”. 

LT - Aujourd’hui, où en êtes-vous du recueil des témoignages ? 

EAB - Nous avons enregistré une vingtaine de vidéos. Nous sommes aussi soutenus par l’association Memorah, qui agit pour la sauvegarde de la mémoire juive tunisienne, et par l’OSE, qui découvre à peine son histoire séfarade : beaucoup d’enfants juifs d’Afrique du Nord, au moment des vagues d’immigration massive en France, dans les années soixante et soixante‐​dix, ont été placés dans les maisons de l’OSE. Autrement dit, nous enregistrons en premier lieu des témoignages en lien avec les histoires de Memorah et de l’OSE. 

LT - Vous l’avez dit, vous pensez ces archives pour le futur, pour les jeunes générations comme celles qui viendront. Quelles discussions pourraient émerger d’un témoignage ? Quelles prises de conscience espérez-vous ?

On pense que ces vidéos permettront, d’une manière ou d’une autre, de lutter contre l’antisémitisme. Elles peuvent constituer un outil pédagogique pour lutter contre les préjugés antisémites, pour sortir de la caricature La vérité si je mens et rappeler que les Juifs viennent aussi d’Afrique du Nord, qu’ils y étaient souvent installés depuis des millénaires et qu’ils ont subi la colonisation puis l’exil. 

Au sein des mondes juifs, c’est aussi l’occasion de rappeler que les Séfarades évoluaient dans des sociétés très hiérarchisées socialement, qu’il y avait des intellectuels (contrairement à ce que certains ashkénazes s’évertuent encore à penser). Par exemple, Alger dans les années cinquante, c’était “the place to be”, la ville de l’intelligentsia… Les Juifs d’Algérie ont donc bénéficié de cette ébullition intellectuelle, de cet avant‐​gardisme que la France métropolitaine pouvait leur envier. 

LT - Vous lancerez bientôt une campagne de dons pour financer la production de ces vidéos, pour contribuer à faire exister l’histoire des Juifs séfarades, pour agir en faveur de leur transmission. Quels sont vos objectifs ?

Nous avons prévu de réaliser 100 vidéos, nous sommes donc à la recherche de 300.000 euros. Nous espérons aussi que nous pourrons rendre ces vidéos accessibles au plus grand nombre grâce à un sous‐​titrage en anglais voire en d’autres langues puisqu’il ne s’agit pas que d’une histoire française – elle se déploie bien au‐​delà de nos frontières. À terme, on espère devenir une banque d’archives européenne. 

Soutenir l’association Sefardim en participant à leur campagne de financement.

Participer à une conférence “Filmer la mémoire des Séfarades avec Sonia Fellous” et en savoir plus sur Sefardim : https://cejparis.com/filmer-la-memoire-des-sefarades-09062026/