
Nom : Tzuri Gueta
Âge : 57 ans
Profession : Artiste et designer textile
D’où venez-vous en Israël ?
Je suis né à Hadera et j’ai grandi au kibboutz Shomrat.
Quand et pourquoi êtes-vous arrivé à Paris ?
Je suis arrivé à Paris en 2000, à la suite d’une opportunité née de propositions de collaborations avec des maisons de haute couture. Après des études de design textile à Shenkar, j’ai créé une série de pièces textiles uniques, à la frontière entre l’art et la mode.
Déjà pendant mes études, j’imaginais mes créations portées par des mannequins lors de défilés. Il était important pour moi de voir comment elles vivaient en mouvement, à cause de leur caractère dynamique et singulier. J’ai tenté ma chance à Londres, Milan et Paris – et finalement, c’est ici que je suis resté.
Avec qui êtes-vous arrivé à Paris?
Je suis arrivé à Paris sans parler la langue, sans famille, sans permis de travail et sans argent. Mais petit à petit, les choses se sont mises en place.
Qu’avez-vous apporté avec vous à Paris ?
J’ai apporté avec moi beaucoup de patience, de persévérance, de créativité – et peut‐être aussi un peu de houtspa (culot) israélienne.
Y a-t-il eu un moment où vous avez compris que Paris était devenue votre maison ?
Je n’ai jamais pensé m’installer ici définitivement. Pendant des années, je disais à ma famille : « Encore un mois ou deux et je rentre ». Ce n’est qu’après mon mariage que j’ai commencé à comprendre que Paris était devenu ma maison.
Y a-t-il eu des moments où vous avez voulu rentrer en Israël ?
L’envie de rentrer venait surtout du fait que mes parents vieillissaient, et du désir de passer du temps avec eux. Après leur décès, ce sentiment d’urgence a changé. En parallèle, la famille merveilleuse que nous avons construite ici – nos trois fils – m’a énormément rempli. Nous avons essayé une nouvelle fois, ensemble cette fois‐ci, de revenir vivre en Israël, encouragés aussi par les parents, très sionistes, de Sarah, ma femme. Nous avions même commencé à acheter un appartement avec l’intention réelle de nous installer là‐bas. Mais, une fois encore, cela ne s’est finalement pas fait.
Dans quelles situations vous sentez-vous « plus d’ici » ou « plus de là-bas » ?
Malgré toutes ces années en France, je me sens beaucoup plus appartenir à Israël. Je lis la presse du matin en hébreu, je reste très connecté à ce qui se passe là‐bas, et la politique française me touche finalement assez peu. Je recherche aussi chez mes employés une certaine chaleur israélienne – et cela ne fonctionne pas toujours.
Il est très important pour moi de garder un lien avec des amis israéliens, ici comme en Israël. Il y a quelque chose de profondément libérateur dans le fait de parler hébreu. Je parle hébreu avec mes enfants, et cela me reconnecte à moi‐même.
Qu’est-ce qu’il y a de plus israélien chez vous ?
Ce qu’il y a de plus israélien chez moi, c’est ma manière de penser. Je pense en hébreu. Je n’ai pas de limites très définies dans ma façon de créer ; je travaille dans une grande liberté, je mélange les mondes, les matières et les influences – des choses qui, dans la culture française, sont parfois perçues comme « ça ne se fait pas ». En même temps, Paris me nourrit énormément, je puise une immense inspiration dans l’esthétique française : l’équilibre, la précision, la tradition du travail artisanal et de la broderie.
Même dans la langue, je ressens un écart culturel. Je parle très rarement le français formel et distant, celui du vouvoiement ; cela m’a toujours semblé un peu froid et distant, et beaucoup de gens en sont surpris.
Votre identité juive s’est-elle renforcée depuis votre départ d’Israël ?
Je ne sais pas si mon identité juive s’est renforcée ici, mais le besoin de défendre Israël et de l’expliquer, oui, certainement. On se retrouve presque dans un rôle d’ambassadeur – à essayer d’expliquer aux gens de l’extérieur la complexité de ce qui se passe, et ce que vivent les Israéliens.
Où étiez-vous le 7 octobre et comment avez-vous vécu ce moment depuis Paris ?
Le 7 octobre, j’étais chez moi. Au début, je n’ai pas compris l’ampleur de ce qui se passait. De manière glaçante, ce matin‐là, un groupe d’ouvriers arabes est arrivé dans mon immeuble dans une camionnette blanche. Ils parlaient arabe et cela a réveillé en moi une peur que je ne connaissais pas. Je suis resté toute la journée collé aux écrans. Ma première réaction a été la colère : où était Tsahal ? Plus je parlais avec ma famille et mes amis en Israël, plus l’ampleur et la gravité de la catastrophe se révélaient. Depuis, quelque chose s’est aussi fissuré dans mes rapport amicaux : j’ai vu qui faisait preuve d’empathie, qui s’en détournait, qui justifiait.
Cela a provoqué une désillusion rapide face à l’intensité de la haine envers les Israéliens et les Juifs. Je me suis surpris à hésiter sur des choses qui, auparavant, étaient évidentes pour moi – comme afficher un drapeau israélien dans ma galerie, ou révéler immédiatement mon origine… Avec certaines personnes, je me sens à l’aise d’en parler ouvertement mais dans certaines situations – un taxi, une rencontre au hasard –, j’ai développé des mécanismes de prudence.
Y a-t-il des sources d’inspiration liées à votre enfance en Israël qui restent présentes dans votre travail ?
Il est impossible de ne pas voir l’inspiration marine dans mon travail. J’explique souvent que cela vient directement des paysages de mon enfance – des plongées sur les côtes israéliennes. Les matières, les textures, la lumière – tout vient de là.
Une rencontre marquante avec des Israéliens à Paris ?
Les Israéliens qui entrent dans la galerie, je les reconnais immédiatement. Ces rencontres sont souvent très amusantes. Je les repère généralement tout de suite, et eux sont surpris – parfois un peu gênés – de découvrir que j’ai compris chaque mot de leur conversation. Et alors arrivent les réactions les plus israéliennes possibles : « Quoi, tu as pris du corail et tu l’as mis dans une galerie ? Moi aussi je peux faire ça ! » Ou au contraire : « Les Français, quand ils font quelque chose, ils le font d'une manière parfaite ».




