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“Quand les étoiles chantaient”, un livre de contes de la sagesse juive pour réenchanter son monde

Une fois adulte, on n’a pas souvent l’occasion de se plonger dans un livre de contes. De se frotter à ces messages‐​métaphores. Comme c’est réjouissant, pourtant. On lit, on sourit, on s’éclaire, on s’empresse de recommencer. La rabbin Pauline Bebe a réécrit des contes de la sagesse juive, non sans jouer avec leur poésie. L’artiste Serge Bloch a dessiné les personnages de ces contes, leur assurance, leur naïveté, leur intranquillité comme leur douceur. Rencontre.

Publié le 12 juin 2026

8 min de lecture

Je ne lis pas souvent des contes ou alors des contes dits “pour adultes” et pour pleurer comme La plus précieuse des marchandises de Jean‐​Claude Grumberg. En ouvrant Quand les étoiles chantaient, je ne savais pas vraiment ce que j’allais rencontrer, et à quel point j’allais aimer ce que je lisais. Après quelques pages, j’ai compris que ces contes qui décrivent des mondes d’avant ou d’ailleurs, dans lesquels les Juifs ne sont jamais vraiment tranquilles, toujours sur le qui‐​vive (comme sous l’empire romain, comme au temps du yiddishland, comme aujourd’hui), n’allaient pas me laisser lectrice. Qu’il me fallait retenir ce que je lisais. Pour le dire à mon tour, avec ma mémoire défaillante et parfois infidèle. Pour que les oreilles qui m’écouteront puissent “faire passer” le message et partager les sourires. “Dans tout le pays, et de génération en génération, on sut ainsi, comme le dit l’Ecclésiaste, qu’il y avait un temps pour pleurer et un temps pour rire”. “N’oublie jamais de peser tes mots, afin qu’ils ne soient pas aiguisés comme l’épée, mais bien doux comme le miel”. “La Torah était aussi indispensable que l’eau des poissons, et [...] s’ils cessaient d'étudier, ils couraient le plus grand des dangers, celui de perdre leur identité.” Ce livre ne se lit pas uniquement, il se regarde. On dévisage les personnages de Serge Bloch, le vieux Juif qui pleure parce qu’il a perdu sa tabatière, le conseiller du roi Salomon qui manque d’humilité, des villageois morts de honte ou des villageois solidaires, des sages, des rabbins, des rebbe, des rabbi, des enfants qui posent des questions… Sur la feuille, le dessin se trace à l’encre noir, une touche d’aquarelle lui donne du relief (et de la magie), parfois des imprimés, des coupures de journaux s’y superposent. Pour que le décor comme les personnages gagnent en importance, comme s’ils n’étaient pas que des êtres de papier. 


Léa Taieb - Comment est né ce livre ? Pourquoi écrire des contes qui, d’ordinaire, se racontent à l’oral, peut-être face à un public ? 

Pauline Bebe - Le dimanche matin, dans ma communauté, à la CJL (communauté juive libérale), on organise un office pour les enfants. J’y raconte toujours une histoire. Et, j’ai remarqué que les adultes prenaient l’habitude de rester, les parents comme les grands‐​parents. Certains me disaient : ces histoires, il faut les écrire. D’autres me confiaient que ces histoires les avaient aidés à traverser un moment difficile, à s’accrocher à la vie. Je les raconte aussi souvent lors de rendez‐​vous rabbiniques parce qu’elles portent en elles une dimension thérapeutique. Chaque histoire délivre une philosophie de vie. 

LT - Le titre du livre Quand les étoiles chantaient se trouve être aussi le titre du premier conte qui relate l’histoire d’une chèvre dont les cornes, en caressant les étoiles, libèrent leur chant. Ce titre était-il une évidence ? 

PB - J’ai relu toutes les histoires pour voir si un titre pouvait en sortir. C’est celui qui m’est apparu. Il correspond aussi à ce qui est dit dans les psaumes ou dans la Torah : que toute la nature chante. Puis, plus tard, j’ai discuté avec un docteur en physique qui m’a confirmé que tout chante, que tout ce qui compose le monde chante, chacune de nos cellules possède sa petite musique. Il avait même démontré que, quand on aime une musique, cela signifie que cette musique reproduit quelque chose de notre chant intérieur. Une autre chercheuse m’a aussi appris que les étoiles ne cessaient pas de chanter. Dès qu’il y a une vibration, elles chantent. La métaphore va souvent plus loin qu’elle-même ! 

LT - Qu'est-ce qui fait qu'un conte appartient aussi à la sagesse juive ? Dans beaucoup des contes de votre livre, on lit une histoire dans l’histoire… 

PB - J’enseigne beaucoup le midrash et je pense que c’est l’art de la métaphore. Je commence toujours par dire qu’un midrash, c’est comme la Harley Davidson qui repose sur deux moteurs, l’un va enclencher l’autre. Rien qu’en parlant de la Harley Davidson, je crée un midrash. Je fais référence à quelque chose que tout le monde connaît, qui est concret, pour transmettre un concept beaucoup plus abstrait. 

Il existe des contes dans toutes les civilisations et ces histoires sont capables de dire quelque chose de profond de manière simple. Il y a quelque chose de très démocratique dans le conte. On se rend d’ailleurs compte que le midrash est souvent davantage retenu que le texte biblique lui‐​même. Je pense notamment au midrash sur Abraham qui brise les idoles. Tout le monde pense qu’il fait partie de la Torah, en réalité ce sont les rabbins qui l’ont inventé. 

Les contes de ce livre portent des valeurs juives qui peuvent bien sûr être des valeurs partagées par d’autres peuples et religions. Je pense à l’histoire Un tonneau pour les mariés [dans laquelle, à l’occasion d’un mariage, chaque famille doit, pour participer aux célébrations, verser dans un immense tonneau, son meilleur vin. Or chaque famille s’y dérobe pour ensuite réparer le préjudice…]. Les idées de solidarité, de générosité et de partage traversent ce texte. Les contes du livre traduisent aussi un système de pensée, une sanctification du temps, des fêtes, propres à la tradition juive. C’est bien de sagesse juive qu’il s’agit. 

LT - Qu’en pensez-vous, Serge ? Qu’est-ce qui rend si particuliers les contes de la sagesse juive ? 

Serge Bloch - C’est Pauline qui les a écrits ! Plus sérieusement, j’ai grandi dans une communauté juive, la vie m’en a éloigné, je ne suis pas tellement pratiquant… Je dirais donc que ces contes portent surtout la couleur de mon enfance. 

LT - Comment dessiner un conte et, en particulier, un conte de la sagesse juive ? Est-ce qu’il y a des questions qui ont précédé le dessin ?

SB - Quand je travaille, je suis comme un musicien de jazz, je me laisse porter par le texte et j’improvise presque en live. Dans ce cas précis, Pauline Bebe m’a permis de travailler sur un texte qui fait partie de ma culture, j’étais comme à la maison, pas étranger. Je tenais surtout à ce que mes dessins puissent parler aussi bien aux enfants qu’aux parents, que ce soit assez ouvert pour que le lecteur s’en empare. 

LT - Dans la tradition, les contes se transmettent à l’oral, donc chaque conteur s'autorise des libertés, y laisse sa trace, sa voix, sa poésie. Comment avez-vous procédé pour réactualiser ces histoires, pour représenter autrement les personnages, pour que votre empreinte reste ? 

PB - Dans le conte, il y a une dimension d’éternité. Les contes de ce livre sont issus du Talmud, du Midrash, des Hassidim, de différents moments dans l’histoire juive et, pourtant, ils parlent au cœur. Depuis la Bible jusqu’à aujourd’hui, ces textes expriment des émotions, jouent un rôle presque thérapeutique, de conseil aussi. 

Chaque histoire possède sa “morale” ou son enseignement. Alors quand on raconte un conte à l’oral, il se dit à chaque fois différemment. On insiste sur tel ou tel aspect. Mais, dans ce livre, j’ai toujours voulu terminer sur une note optimiste, pour rester fidèle à la tradition juive qui insiste sur l’espoir, même dans des temps qui sont compliqués – l’histoire juive a toujours été troublée. 

Dans l’histoire du trésor de Sarah, j’ai choisi de remplacer les pièces d’or par des livres, les livres ayant été à de nombreux moments, le trésor des Juifs. Je dirais aussi qu’une maison juive, c’est une maison où il y a des livres. 

Il était important également de redonner une place à des jeunes femmes, des jeunes filles, dans l’Histoire. Parce que ces contes se sont transmis dans une société patriarcale, dans une religion patriarcale, ce qui veut dire que les personnages féminins n’occupent pas tellement des rôles de premier plan. Je voulais vraiment que les petites filles puissent s’identifier à des personnages féminins, pour donner à ces histoires un caractère plus moderne. Il y a évidemment des femmes, même dans le Talmud, qui jouent des rôles prépondérants, mais on ne les connaît pas suffisamment. 

LT - Les mondes imaginaires que vous décrivez ressemblent beaucoup à des mondes juifs plus ou moins lointains… Même si nous sommes dans le registre du conte, il est beaucoup question de précarité de la condition juive. La tranquillité ou l’intranquillité d’une communauté dépend souvent du bon vouloir d’un souverain tout-puissant… 

PB - Ce qui n’a pas tellement changé… Nous sommes toujours assez dépendants de ceux qui nous gouvernent, en cela, nous pouvons nous retrouver dans ces contes. Mais ce qui m’importait, c’était de garder l’espoir. Dans le conte Quand les étoiles chantaient, j’ai terminé par ces mots : “Si vous voulez que ça se termine différemment, réécrivez la fin de l'histoire”. J’avais aussi envie d’impliquer le lecteur. 

LT- Comment représenter ces mondes juifs, imaginaires, mais pas tout à fait quand même, ces mondes disparus, pas tout à fait non plus ? 

SB - J’avais déjà fréquenté ces monde en réalisant une version illustrée de la Bible avec Frédéric Boyer. D’une certaine manière, j’avais déjà représenté la tradition juive. J’ai aussi été beaucoup imprégné par toutes mes lectures, mon petit panthéon composé d’auteurs comme Stefan Zweig, Joseph Roth ou Isaac Bashevis Singer. Chez les dessinateurs, j’ai beaucoup admiré des artistes comme Saul Steinberg, des dessinateurs juifs américains qui ont donné naissance aux super‐héros. 

PB - Quand on voit les dessins de Serge, on sourit, ce qui est quelque chose de merveilleux. Chez les Juifs, l’humour est une force : quelle que soit la situation, on peut en rire. 

Dans le trait de Serge, il y a beaucoup d’humour, de poésie, de sensibilité. Et ces caractéristiques ne touchent pas seulement les Juifs, ça touche toute l’humanité. 

LT - Dans votre écriture, vous appelez souvent votre lecteur à ne pas rester passif après la lecture du conte, à s’en emparer, à le méditer, à poursuivre l’histoire puis à la transmettre à son tour… aux générations suivantes. Quelle serait la meilleure disposition pour lire ce livre ?

PB - Je pense que, pour pouvoir profiter d’une histoire, pour qu’elle vous touche, il faut ouvrir ses oreilles, ouvrir ses yeux. D’ailleurs, les dessins et le texte dialoguent merveilleusement bien, l’œil circule entre les mots et les images. Le lecteur doit aussi se raconter ses histoires pour que le livre devienne un tremplin vers le rêve. 

LT - Chacun à votre façon, à travers l’écriture ou le dessin, vous montrez qu'en fait, le rabbin n'a pas toujours la réponse, qu’il ne “sait” pas de façon immédiate, qu'il est obligé de travailler, d'étudier, de se concerter avec lui-même, avec d'autres… Enfin, qu'il peut donner sa langue au chat. Pourquoi était-il important de montrer un rabbin qui “galère” ? 

PB – D’abord, parce qu’on galère tous. Et c’est très juif de dire que le rabbin n’est pas différent du reste de sa communauté. Contrairement au prêtre qui peut posséder un statut à part, le rabbin est juste une personne qui est censée en savoir un peu plus, ce qui n’est pas toujours assuré. Dans le Midrash, on voit le rabbin se mettre en scène et faire des erreurs. On voit aussi Dieu faire des erreurs dans la Bible. D’ailleurs, l’un des grands enseignements de la tradition juive, c’est de dire : il vaut mieux trébucher et se relever que de ne pas trébucher du tout. Même Dieu est en voie de perfectionnement. Le mouvement est préféré à une statue grecque qui va chercher la perfection. On dit que Michel‐​Ange avait créé une entaille dans son Moïse parce qu’il le trouvait trop parfait. L’esprit du judaïsme, c’est de considérer que tout est à perfectionner. La réflexion est donc très importante, même dans un monde où on court. 

Il m’arrive aussi de ne pas savoir, de prendre le temps de la réflexion. Quand je reçois un mail un peu compliqué, je le mets de côté pour y revenir un jour ou deux plus tard. Ce temps pour essayer de mieux appréhender une situation est essentiel et les personnages du livre le rappellent. À propos de l’ordre des traités de la Mishna, on dit dans la tradition qu’il forme une abréviation pour zman nakat, c’est‐​à‐​dire : “prends ton temps”. C’est important de ne pas trop se presser.

LT - Et vous Serge, comment travaillez-vous l'imperfection de vos personnages ? 

SB - J’ai élevé l’erreur au rang de style. Je cherche beaucoup en dessinant une espèce de sincérité, la justesse d’un trait. Je ne veux surtout pas que ce soit bien fait, que ce soit imposant. Si c’est un peu fragile, le lecteur peut trouver sa place, peut s’approcher du dessin, de ce que l’on raconte. 

Quand les étoiles chantaient - Contes de la sagesse juive, Pauline Bebe, illustrations de Serge Bloch, Gallimard Jeunesse, Collection Albums Junior, 2026, 23€