
Tout commence par un film de fin d’études, Tamo, réalisé par les deux cinéastes à l’école des beaux‐arts Bezalel en Israël. Ils veulent raconter l’histoire d’une femme au foyer au Maroc et, au cours de leurs recherches, tombent sur les publications d’un chercheur en histoire juive queer nommé Noam Sienna. Ils découvrent alors Maurice.
« Nous avons tout de suite été très intrigués par ce personnage qui tenait l'un des premiers bars gays de Paris au début du XXe siècle. Lorsque notre film, Tamo, a été sélectionné au Festival de Cannes dans le cadre de la compétition étudiante en 2020, nous avons décidé avec Tzor de réaliser ensemble un autre court-métrage et il nous est apparu clairement que la vie de Maurice était celle que nous voulions raconter. Le fait que nous-mêmes ignorions que des bars gays existaient au tout début du siècle dernier nous a fait comprendre à quel point notre histoire en tant que personnes queer a été effacée. Nous voulions vraiment redonner vie à Maurice, pour que tout le monde sache qu’il y avait un homme de ce nom et qu’il tenait un bar gay à Paris. »
À l’époque, le Maurice’s Bar s’affiche comme une des premières adresses ouvertement gays de Pigalle. Derrière les rideaux papillonnent d’élégants dandys, des travestis, des drag‐queens… Bien que l’homosexualité ne soit plus un délit depuis 1791 [les personnes homosexuelles seront à nouveau poursuivies entre 1942 et 1982], le café essuie quantité de descentes de police pour “outrage public à la pudeur”. Le bar ferme en 1909. Des années plus tard, la police française livre Moïse aux nazis. Il est assassiné à Auschwitz en 1942.
« Dans notre court-métrage, nous voulions aussi mettre en avant le fait que Maurice avait grandi à Alger, avec des parents marocains et qu’il avait émigré en France, d’abord à Marseille, puis à Paris. Non seulement c’est un Juif qui a ouvert un bar gay en 1906, mais c’est aussi un Juif du Maghreb, ce qui est tout à fait exceptionnel. Nous n’avons pas eu besoin de modifier ou d’ajouter quoi que ce soit pour faire de Maurice’s bar une histoire captivante. Il y a là un incroyable mélange d’identités qui nous a beaucoup interpellés, car cela prouve que l’identité est une chose complexe et non unidimensionnelle. »
Très vite se pose la question du point de vue. Comment raconter l’histoire d’un homme dont on ne sait presque rien ? « Nous ne voulions pas parler du point de vue de Maurice lui-même, cela nous mettait mal à l’aise car nous ne savions pratiquement rien de lui. S’il avait tenu un journal, cela aurait peut-être été possible, mais comme toutes les informations dont nous disposions provenaient de rumeurs, d’articles de presse et de rapports de police relatifs à ses arrestations, il nous semblait inapproprié de nous mettre à sa place et de décrire ce qu’il pensait et ressentait. »

Après plusieurs tentatives de scénarios, Tom comprend que la meilleure façon de procéder est de raconter l’histoire de Maurice à travers le regard des personnes qui l’entouraient. Durant ses recherches, il tombe plusieurs fois sur le nom de Bobette. Sans savoir à quel point elle était centrale dans la vie de Maurice, il décide d’en faire la narratrice du film. L’ancienne drag‐queen, seule dans un train, se remémore une nuit de son passé dans le légendaire bar queer parisien. Les échos des ragots des clients dressent le portrait de son mystérieux propriétaire… « Pour raconter cette histoire, nous avons dû combler de nombreux vides entre les différents faits. Nous avons construit le récit à partir de rumeurs et de demi-vérités. Il y avait des témoignages indiquant que Maurice avait été marié deux fois. Il s’était même rendu à San Francisco avant de revenir à Paris. Bien sûr, nous n’avons pas tout raconté dans le film, mais ce qui y figure est une adaptation fidèle des faits. La seule chose qui n’est absolument pas vraie, ce sont les tatouages. Nous les avons ajoutés parce que cela correspondait à l’époque, que c’était un signe très fort d’appartenance à la marginalité et aux personnes qui entraient et sortaient de prison comme Maurice. Cela faisait aussi le lien avec le tatouage des détenus qui arrivaient à Auschwitz. Imaginez une personne qui se retrouve au camp et qui, sur son corps, n’a plus un seul endroit libre pour se faire tatouer les numéros des nazis. »
Pour appuyer la marginalité du protagoniste, Tom et Tzor optent pour un dessin en style de gravure. Puis ils se rendent à Paris, s’inspirer du bar de Maurice. Au cours du voyage, ils rencontrent plusieurs Français qui doutent de leur légitimité à réaliser un tel court‐métrage : « Une fois, une Française m’a demandé avec beaucoup de mépris : “Comment un Israélien peut-il venir raconter une histoire française ?” C’est à mon avis une vision très superficielle et triste de la vie. Je lui ai répondu : “Comment se fait-il qu’à ce jour, aucun Français n’ait raconté l’histoire de Maurice ?” Pour moi, l’une des plus grandes satisfactions de ce film a été de montrer qu’il est possible d’aborder avec respect et profondeur une histoire qui n’est pas “la vôtre” au sens national du terme. Nous avons raconté l’histoire d’un homme auquel nous nous sommes beaucoup attachés. Il était juif, comme nous. Il faisait partie de la communauté LGBTQIA+, comme nous. Il était d’origine marocaine, comme Tzor. Et il a été assassiné pendant la Shoah, comme toute la famille de mes grands-parents. »
Après trois ans de travail, le film sort enfin. Nous sommes en 2023 et le chamboulement du monde donne au court‐métrage une autre ampleur : « Dès le début du projet, des lois ont commencé à être adoptées aux États-Unis contre la communauté LGBTQIA+, et en particulier contre les drag-queens. Le film, qui était déjà d'actualité au moment de l'écriture, est devenu malheureusement de plus en plus pertinent au fil du temps, et surtout depuis le 7 octobre. Il traite de la persécution des communautés par les forces institutionnelles, c'est pourquoi différentes personnes l'interprètent aujourd'hui selon des réalités politiques différentes. Cela lui confère une pertinence qui perdure, même des années après sa création. L'histoire de Maurice est un signal d'alarme : quand on commence à fermer des commerces et à persécuter des communautés, cela ne s'arrête jamais là. Dans le cas de Maurice, cela s'est terminé par la Shoah. »
Aujourd’hui, Tom Prezman continue d’écrire des courts‐métrages. Il invente des personnages à la croisée des identités, des lieux et des communautés, et raconte leurs tentatives de se forger une place dans le monde, quand celle‐ci ne leur est pas naturellement accordée.
Voir la bande annonce :




