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Introduction à la royauté d’Israël

« Regards » saison 2, épisode 5
L’étude de la Bible et du Talmud, ces textes si anciens, est‐​elle encore d’actualité, ou s’agit-il principalement de perpétuer une vénérable tradition ? L’enjeu de « Regards » est de vérifier que la fécondité d’une tradition réside dans sa capacité d’être, de génération en génération, toujours et comme miraculeusement actuelle. Dans cet épisode, on parle royauté, tyrannie, traîtrise, faute, légitimité, et d’un soldat qui découche du foyer conjugal.
« Regards », la série philo‐​Talmud de Tenoua, écrite par Ivan Segré en dialogue avec les dessins de Sasha Vizel.

Publié le 19 juin 2026

6 min de lecture

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© Sasha Vizel

En II Samuel, chapitres 11–12, intervient l’épisode de la rencontre adultère entre David et Bethsabée et de la mort de l’époux de celle‐​ci, Urie le Hittite. Tandis que ses troupes combattent les Ammonites, le roi David est resté à Jérusalem ; une nuit, depuis la terrasse de son palais, il aperçoit la nudité de Bethsabée, femme d’un soldat, Urie, qui se trouve alors sur le front. Épris de sa beauté, David la fait venir à lui et couche avec elle. Les choses auraient peut‐​être pu en rester là, mais Bethsabée tombe enceinte. Quelle est alors l’attitude de David ? Il fait revenir Urie à Jérusalem, l’invite à rejoindre son foyer, puis le renvoie au front et charge Joab, son général, d’agir de telle sorte que le mari de Bethsabée périsse de la main des Ammonites. Une fois Urie mis à mort, David épouse Bethsabée. Intervient alors le prophète Nathan qui dénonce le comportement de David au moyen d’une parabole : un riche possédait nombre de brebis, un pauvre n’en possédait qu’une seule, qu’il chérissait ; le riche accueillant un hôte, « il s'empara de la brebis du pauvre et la servit à l'hôte qui était venu chez lui » (II Samuel, 12,4, trad. Rabbinat). David reconnaît sa faute ; en guise de châtiment, l’enfant né de son union adultère avec Bethsabée périt. Ainsi, dans la Bible, le grand homme, en l’occurrence David, est mis en récit avec ses failles, ses faiblesses, ses égarements. Mais au‐​delà, quelle est la leçon de la fable ? Posons quelques jalons.

Jusqu’au terme de II Samuel chapitre 10, le roi David mène ses troupes au combat. Puis, au début du chapitre 11, un changement intervient : David envoie ses troupes combattre l’ennemi « tandis que lui-même restait à Jérusalem » (v.1, trad. Rabbinat). Apparemment désœuvré, ou insomniaque, il flâne sur la terrasse de son palais la nuit venue ; c’est alors qu’il aperçoit l’épouse de Urie et la fait venir à lui. Le comportement tyrannique de David dénoncé par Nathan (dans sa parabole du riche et du pauvre) est donc implicitement présenté comme la conséquence d’un premier écart, lorsque David ordonne un combat auquel il ne prend pas de part. On songe à ces paroles de soldats durant la guerre de 1914 : « Qu’importe au monde militaire que la guerre dure un peu plus ou un peu moins… Ces Messieurs ont des abris solides, sont à l’arrière dans des pays… et le pauvre poilu, le pauvre ‘‘officier de troupe’’, comme ils disent, eux ils sont là pour se faire casser la g…, vivre dans des trous infects… avoir toutes les responsabilités »[1]. Dès lors que David déserte le combat qu’il ordonne, la jouissance nonchalante du pouvoir succède à la difficile liberté de l’action : « Vers le soir, David se leva de sa couche et se promena sur la terrasse de la demeure royale » (II Samuel 11,2, trad. Rabbinat).

Ceci posé, reste à sonder la logique du récit : pourquoi, lorsque David apprend que Bethsabée est enceinte de lui, fait‐​il revenir Urie et l’invite-t-il à regagner sa maison et à se rendre auprès de sa femme ? À suivre les principaux commentateurs médiévaux (notamment Rachi et le Radak), David souhaiterait qu’Urie s’unisse à Bethsabée afin qu’il paraisse être le père de l’enfant à venir. Cependant Urie refuse de regagner son domicile : « L’Arche, Israël et Juda logent sous la tente, mon maître Joab et les officiers de mon prince campent en plein champ, et moi j’entrerais dans ma maison pour manger et boire, et pour reposer avec ma femme ! Par ta vie, par la vie de ton âme, je ne ferai point pareille chose » (ibid. 11,11, trad. Rabbinat). David lui accorde une seconde nuit, mais Urie demeure inflexible : s’il accepte de festoyer à la table du roi, en revanche il refuse de regagner le domicile conjugal. Alors David le renvoie au front et ordonne de l’exposer à l’épée des Ammonites. À suivre les commentateurs médiévaux, si David n’avait pas craint que son union avec Bethsabée n’eût été découverte par la naissance d’un enfant, il aurait épargné Urie. C’est en effet, à les suivre, parce qu’Urie, en ne rejoignant pas sa femme, va exposer au grand jour l’adultère, que David ordonne sa mort.

Il est toutefois possible de comprendre bien autrement : si David rappelle Urie, ce n’est pas pour le tromper mais pour le mettre à l’épreuve. De fait, le Talmud, au traité Kiddoushin 43a, expose la leçon qui en est tirée par un rabbi : en refusant de regagner le domicile conjugal, Urie s’est avéré être un traître à la royauté de David. La puissance paradoxale du récit biblique est alors portée à son comble par le commentaire talmudique : le fait que Urie refuse de passer la nuit dans sa maison tandis que « l’Arche, Israël et Juda logent sous la tente », est‐​ce donc trahir la royauté de David ?

Voyons le contexte de cet enseignement du Talmud : deux rabbis sont en discussion au sujet de l’interprétation de II Samuel 12,9, lorsque Nathan dit à David : « Tu as fait périr par le glaive Urie le Héthéen et pris sa femme pour épouse, oui, tu l’as tué par l’épée des Ammonites » (trad. Rabbinat). Pour un rabbi (Shammaï l’ancien), Nathan accuse David d’être coupable de la mort de Urie. Et de là nous apprendrions que, dans ce cas, c’est le donneur d’ordre qui est coupable du meurtre et non l’exécutant. Cependant un autre rabbi pense le contraire, à savoir que c’est l’exécutant qui est coupable[2] en vertu du principe selon lequel nul ne peut se dédouaner d’une mauvaise action au prétexte qu’elle lui aurait été ordonné par autrui. Mais dans ce cas, comment comprendre la parole de Nathan à David :« tu l’as tué par l’épée des Ammonites » ? La réponse du Talmud est que Nathan ne reproche pas à David la mort d’Urie le Hittite, mais au contraire en reconnaît la justice, car Urie s’est avéré un traître à la royauté de David (et pour cette raison passible de mort) en prononçant ces mots : « Mon seigneur Joab et tous les serviteurs de mon seigneur campent en plein champ […] » (II Samuel 11,11). Quelle est donc la faute commise par Urie, apparemment nichée dans ce verset ?

Les commentateurs médiévaux discutent à ce sujet, privilégiant dans l’ensemble une lecture suivant laquelle la faute d’Urie serait d’avoir nommé, en présence de David, un autre « seigneur » que lui. À cette lumière, la tyrannie de David prendrait une tournure caricaturale, la trahison d’Urie relevant d’une entorse à la bienséance protocolaire. Selon nous, c’est toutefois un contre sens, car le crime de lèse‐​majesté d’Urie n’est pas d’avoir manqué de déférence, d’une manière ou d’une autre, à son roi. La tyrannie de David n’est pas un objet de culte dans la Bible, mais de critique, d’où l’intervention de Nathan. Et le rabbi du Talmud, à l’évidence, ne valorise pas l’obéissance servile, puisque précisément, selon lui, c’est toujours l’exécutant qui est coupable et non le donneur d’ordre ! La faute d’Urie ne relève donc pas d’un manquement au protocole, ou d’un vice de forme, mais d’un égarement essentiel. Et il nous faut par conséquent revenir à la mise à l’épreuve d’Urie par David et poser la question : de quel égarement essentiel a témoigné Urie en choisissant fièrement de dormir dehors à l’issue du repas pris à la table royale, plutôt que de regagner le domicile conjugal ?

Le domicile conjugal, c’est la maison, c’est-à-dire, dans le lexique du Talmud, le « domaine du singulier » (reshout ha-yahid). L’épreuve à laquelle David soumet Urie est donc manifestement celle‐​ci : Urie est‐​il un homme dont le centre de gravité est le domaine du singulier (reshout ha-yahid) ? Ou est‐​il un homme dont le centre de gravité est le domaine du pluriel (reshout ha-rabim), l’espace du public, du grégaire, du « suivisme » ? Urie était un soldat courageux, discipliné et dévoué, certes mais, précisément, tel un Spartiate, il préférait l’action virile à l’intimité du vrai, la servitude volontaire à la liberté singulière. La racine de son existence le vouait donc à l’adoration des images, tôt ou tard, c’est-à-dire à l’adoration des tyrans. Si Urie s’est avéré un traître à la royauté d’Israël, passible de la peine capitale, ce n’est donc parce qu’il aurait manqué de respect à la personne de David, mais parce qu’en dévalorisant son lieu singulier, sa maison, sa femme, il trahissait la royauté d’Israël qui, en effet, n’a d’autre vocation que de restituer, contre la tyrannie grégaire, le rayonnement de l’existence singulière.

Il n’empêche, David a fauté en s’unissant avec Bethsabée, parce qu’il l’a prise alors qu’elle n’était pas son épouse mais en son pouvoir. C’est pourquoi Nathan lui reproche, à suivre ce rabbi du Talmud, non d’avoir ordonné la mort d’Urie et, ainsi, rendu justice, mais d’avoir pris Bethsabée cette nuit‐​là. Et la sanction est donc irréversible : le fruit de leur union succombe avant le huitième jour.

L’épisode célèbre se prête ainsi, suivant le Talmud, à deux lectures, selon qu’on radicalise l’égarement tyrannique de David, coupable non seulement de s’être ainsi lié à Bethsabée, mais également d’avoir ordonné la mort de son époux, ou qu’on distingue entre ce qui relève d’un égarement tyrannique, celui de l’impérieux désir de David pour la femme d’Urie, et ce qui témoigne en revanche d’une leçon biblique fondamentale, à savoir que nulle royauté n’est légitime, sinon celle qui ne reconnaît d’autre royauté, en dernière analyse, que celle de la forme adamique : Adam et Ève, David et Bethsabée. Les deux lectures du même épisode, aussi contradictoires soient‐​elles, convergent ainsi sur l’essentiel : la valorisation de la forme humaine au détriment de la tyrannie impériale.


[1] Lettre de Georges Gallois du 25 août 1916, in Paroles de Poilus. Lettres et Carnets du front. 1914-1918, Librio, 1998, p. 95
[2] Coupable exclusif selon la juridiction humaine, le donneur d’ordre étant néanmoins redevable de la juridiction « du ciel ».

Ce texte est la reprise, dans une version remaniée, d’un article paru initialement dans L’Eclaireur. Pensée juive en mouvement (n°11, mars 2021) sous le titre « De l’image au texte : la royauté de David » (p. 28–32).