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Bar mitsva : Émile Ackermann, libre d’aller chercher la Torah là où elle se trouve

Tenoua fête cette année ses 13 ans et, pour marquer cet âge symbolique, nous demandons à quelques rabbins de nous raconter leur propre bar ou bat mitsva. Émile Ackermann se rappelle d’un grand‐​père brillant, d’une famille aimante, d’une chambre mal rangée et d’un livre providentiellement trouvé dans la bibliothèque familiale. Un livre qui lui apprit sa première leçon d’adulte juif : « des livres de Torah pouvaient être écrits par des femmes ».

Publié le 5 juin 2026

3 min de lecture

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Un des moments préférés de toute personne qui fête sa bar mitsva est celui de l’ouverture des cadeaux. Plus qu’à n’importe quel anniversaire, car c’est celui où même les personnes dont on est moins proches, les amis de la famille, ont choisi d’honorer ce moment et de vous réjouir par des présents. Étant de fin d’année, j’avais passé les mois précédents à assister à celles de mes amis, et à écouter les récits des innombrables chèques reçus à cette occasion. À 13 ans, je préférais presque la figure de Picsou à celle de Moïse, et j’attendais avec impatience de pouvoir découvrir comment j’allais pouvoir jouir de cet argent qu’on me confierait. Quelle ne fut pas ma surprise quand je découvrais, enveloppe apres enveloppe et paquet après paquet, que la grande majorité des cadeaux étaient des bons d’achats pour la librairie religieuse strasbourgeoise ou des livres du Talmud, jusqu’à obtenir un Shaas dans son entièreté ; alors que mes camarades m’avaient fait le récit (sûrement exagéré) des milliers d’euros obtenus grâce à leur entourage. 

J’aurai dû m’en douter : dans ma famille et mon entourage strasbourgeois, la bar mitsva était une étape religieuse sérieuse qui ne passait pas par une vaine quête de matérialité mais par un apprentissage long, non seulement de la lecture de l’entièreté de ma parasha, Shemot, mais aussi par la construction d’un discours, un dvar Torah, des paroles qui se devaient d’être profondes et de susciter la réflexion des auditeurs ayant plusieurs fois mon âge.

J’avais préparé deux discours. Le premier avec mon grand‐​père, Henri Ackermann, un homme d’une intelligence peu commune. Trop peu commune, pourrait‐​on dire, en tout cas pour l’enfant que j’étais : le discours était brillant, touffu, construit sur plusieurs niveaux de lecture, utilisait des mots compliqués que je n’aurais jamais trouvé seul et je l’ai débité à toute vitesse devant l’assemblée lors de la fête sans en saisir la profondeur. Là aussi, comme pour les livres, ce n’est que bien plus tard, à 18 ans, en le relisant, que j’ai réalisé ce qu’il contenait et ce qu’il avait à m’apprendre. 

Le second, je l’avais construit moi‐​même. Ma source principale était un livre de commentaires sur la Torah signé Nehama Leibowitz, une universitaire israélienne dont les écrits avaient transformé l’enseignement du Tanakh au XXe siècle. Je l’avais sorti de la bibliothèque de mes parents sans me poser de question particulière : le livre était clair, ordonné et accessible. C’est seulement plus tard que j’ai réalisé ce que ce geste avait eu de formateur, car mes parents n’avaient pas de calcul particulier en tête. Ils avaient simplement mis un bon livre dans une bibliothèque. Et par ce simple choix, j’ai non seulement normalisé l’idée que, même dans le monde orthodoxe très genré auquel j’appartenais, des livres de Torah pouvaient être écrits par des femmes, mais j’ai aussi pu découvrir un plaisir que je n’attendais pas : celui d’avoir cherché, d’avoir assemblé, d’avoir eu quelque chose à dire et d’avoir senti qu’on voulait écouter ce que ce jeune garçon de 13 ans avait à dire sur sa parasha. Toute ma préparation avait fonctionné ainsi : j’avais été accompagné de A à Z, on m’avait enseigné la lecture des sept montées, et surtout on m’avait signifié, sans jamais le formuler explicitement, que ce que j’allais apporter comptait. 

Par ailleurs, mes parents avaient abordé la chose avec le sérieux qui leur était coutumier et la fantaisie qui leur était tout aussi naturelle. L’invitation à l’office religieux avait pris la forme d’un Guide du Routard, version « Guide du bar mitsva », avec en couverture une photo de ma chambre mal rangée, surmontée de la légende « milieu naturel du bar mitsva » (après que « Guernica » avait été barré d’un trait). L’invitation à la fête, elle, arborait les couleurs d’un parchemin officiel qui invitait solennellement à une « Choucroute Party ».

C’est cet équilibre qui m’a été transmis : l’exigence intellectuelle peut ne pas être lourde à porter mais accompagnée de joie et de profondeur sincère, et c’est ce que j’espère transmettre à mes filles lorsque ce sera leur tour : qu’elles se sentent considérées, accompagnées, et libres d’aller chercher la Torah là où elle se trouve, dans les mots de leur grand‐​père, dans les livres de Nehama Leibowitz, dans une bibliothèque parfois aussi mal rangée que mon ancienne chambre d’adolescent. Les chèques ont été encaissés depuis longtemps, mais les livres sont encore là.