
C’est l’histoire d’un petit livre sur la cathédrale d’Amiens publié par l’imprimerie Yvert et Tellier en 1904, acquis par Marc Bloch alors qu’il était tout jeune professeur d’histoire dans la ville en 1913, spolié par les nazis, et qui retrouve sa place entre les mains d’un de ses descendants, plus de 80 ans après. Le 16 février 2026 a été remis aux ayants droits de Marc Bloch, la Description abrégée de la cathédrale d’Amiens, ouvrage de Georges Durand, qui porte l’ex-libris de Marc Bloch, accompagné d’une date, « novembre 1913 ». Le livre a été retrouvé et identifié dans les collections de la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA). Il avait été acheté par la Bibliothèque centrale des musées nationaux en 1951 et ne faisait pas partie des premières restitutions organisées dans l’immédiat après‐guerre. L’action de la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945, ainsi que le vote de la loi de 2023 sur « la restitution des biens culturels spoliés dans le contexte des persécutions antisémites perpétrées entre 1933 et 1945 », ont permis cette récente restitution.
La capitale occupée, les autorités allemandes avaient réquisitionné l’appartement des Bloch au 17 rue de Sèvres, dans le sixième arrondissement de Paris. Éric Le Bourhis, historien, auteur avec Isabelle Backouche et Sarah Gensburger, de Appartements témoins - La spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946, rappelle que « la famille Bloch était locataire de son appartement », tout comme la majorité des parisiens. Pendant cette période, 5000 à 7000 livres ont été spoliés au grand historien et médiéviste. Une autre restitution, au caractère hautement symbolique, s’est tenue le 28 mai : trois bibliothèques allemandes, à Berlin, Francfort‐sur‐le‐Main et Greiz ont rendu aux ayants droit de Marc Bloch sept ouvrages. « Marc Bloch était un grand patriote, mais aussi un européen convaincu. Cette dimension européenne se retrouve dans son destin et ses travaux. Le fait que l’Allemagne reconnaisse la blessure infligée à la famille Bloch, il y a 80 ans, a un sens particulier », témoigne Matis Bloch.
Comment vivre avec un arrière-grand-père dont la pensée et l’engagement s’apprêtent à devenir un symbole républicain appartenant à toutes et tous ?
« Marc Bloch est le panthéonisé le plus méconnu des Français. Il y a un enjeu à le faire connaître. Beaucoup de personnes vont le découvrir avec la cérémonie », confie Matis. Le jeune homme a pris le relais de son père décédé et porte désormais la parole de la famille. Il a, comme son illustre arrière‐grand‐père, choisit l’Histoire en tant que discipline universitaire, tout en nuançant cet héritage : « En historien, j'ai quand même fait le choix de l'évitement, avec des sujets qui n'étaient pas les siens car je travaille sur l’histoire des banlieues communistes. Mais ses méthodes m'inspirent, je suis un lecteur avide de mon arrière-grand-père, il a irrigué la recherche française. Il a longtemps été méconnu, même à l’université. D’ailleurs, je crois qu'on l’a beaucoup lu à travers d'autres auteurs, l'enjeu est désormais de le lire à travers lui-même ».
Marc Bloch a été élevé dans une famille juive d’origine alsacienne qui a obtenu la citoyenneté grâce à la loi d’émancipation de 1791. Né en 1886, sa vie a été marquée par un amour indéfectible de la France, un patriotisme sans failles, mais aussi les renoncements de la République face aux Juifs : l’affaire Dreyfus et le statut des Juifs de 1940 en témoignent. Pour Matis, la restitution de ce livre spolié, a ouvert un pan méconnu de son identité, celui de ses origines juives. « La question de la judéité n'a pas du tout été transmise par Marc Bloch à ses enfants. De générations en générations, c'est quelque chose qui s'est complètement perdu. Du côté de ma mère, ce sont des pasteurs de la rue du Salut, ma grand-mère est une asiatique américaine. C’est aussi un beau message républicain. » L’attachement de Marc Bloch à la République sera, sans doute, au centre de la cérémonie du 23 juin. « Les valeurs qu’il a défendues ont toujours été d'actualité : la compréhension, l'Histoire, puis l'engagement. Ce sont des valeurs intemporelles pour la République », conclut Matis.
Fidèles à la pensée de leur aïeul, les ayants droits de Marc Bloch ont décidé de donner les livres scientifiques restitués, à la bibliothèque Halphen de La Sorbonne, spécialisée en histoire médiévale, et qui est dépositaire du fonds Marc Bloch.




