
Le livre débute par un mot tendre : "Papa". Ludi Boeken, reporter de guerre, cinéaste, commence un récit sur la Shoah par un mot tendre, "Papa". Comme si, pour raconter cette histoire, celle des siens déportés et assassinés à Auschwitz et Sobibor depuis sa terre natale des Pays‐Bas, il lui fallait d’abord nous emmener avec lui, dans son intimité. Comme si, pour mener cette enquête terrible, il lui fallait serrer fort la main de son « papa ». Comme si, pour qu’on l’accompagne dans cette quête mémorielle algique, il nous fallait, nous aussi, être rassurés par le papa de Ludi.
Cette tendresse, ce regard à la fois minutieux, précis, descriptif, intime et retenu, forment la partition de ce livre. Dans Le Silence d'Amsterdam, Ludi Boeken plonge dans les heures les plus sinistres de l’histoire hollandaise, celles de la déportation et de l’assassinat de 75% des Juifs de ce pays (en France, 25% des Juifs furent déportés). Malgré Anne Frank et désormais Etty Hillesum, on connaît mal, en France, cette partie de l’histoire de la Shoah. À peine reconnaît‐on certains noms, Westerbork par exemple, le Drancy hollandais.
Parce que Nico, son père, malade, perd la parole, Boeken lui fournit un logiciel et lui demande de raconter cette période, celle où sa mère, Sonja, fut résistante et sauva des enfants juifs, celle où les parents de Nico, Isaac et Rebekka Boeken‐Pekel, furent assassinés dès leur arrivée à Auschwitz fin septembre 1942. Mais il faut tout retracer, recouper, entrer dans les détails pour raccrocher entre eux des bouts de récit et, par l’histoire de ses proches disparus, esquisser celle de la déportation des Juifs des Pays‐Bas. Les qualités de cinéaste et de journaliste de Boeken sont ici essentielles, tout comme sa pugnacité : tout au long du livre, il partage avec le lecteur les documents qu’il a en main, et des passages entiers du récit de son père, qui fut jusqu’à sa retraite "directeur de l’Office d’aide sociale juive aux Pays-Bas".

À Amsterdam, il raconte Eichmann qui s’acharna à faire déporter les Juifs de Hollande comme il l’avait fait à Vienne et à Prague, en copiant son modèle de Bureau central, ou Zentralstelle, organe nazi qui a pour mission "le recensement des Juifs, la surveillance de la vie juive et le contrôle central de l’émigration", autrement dit la traque et la déportation des Juifs – avec, et cela reviendra souvent, la complicité de nombreux Hollandais. Du Judenrat ou Judenraad aussi, le « Conseil juif » qui finit par fournir, sous contrainte, des listes de Juifs à déporter aux autorités. "Dans notre famille, écrit Boeken, les noms des chefs de ce Judenrat [...] ont été maudits presque au même niveau que ceux de Hitler, Himmler, Heydrich et consorts."
Changement de ton et de décor. Boeken décrit, avec une infinie précision, le mariage de ses parents et les centaines d’invités, membres de la famille, amis, voisins. Il cite les noms, un par un, à la manière des litanies généalogiques qui occupent les neuf premiers chapitres des Chroniques bibliques. Chacun est nommé, par son prénom, parfois ornementé d’une description, d’un trait caractéristique, d’une anecdote. Dix pages durant, on rencontre un à un tous les proches venus participer aux réjouissance, on découvre quelques photos, on entend la musique, on se sent avec eux. Puis Boeken écrit : "Est-ce que j’ose imaginer et écrire cela, la scène du mariage de mes parents ? Ou dois-je l’effacer parce qu’elle n’a jamais eu lieu, n’a jamais pu avoir lieu ?". Giffle. Car en 1947, quand finalement ses parents se sont mariés, bien peu de ces centaines d’invités fantasmés étaient encore en vie, et la fête n’a pas eu lieu.
C’est ainsi que fonctionne ce livre : Boeken ne nous laisse pas être les spectateurs distants de son enquête, il nous implique. Comme quand son père, résistant durant la guerre, croise au restaurant un homme qu’il reconnaît : "Je connais l’un de ces types. Le Hollandais parmi eux. Il vient du quartier. Son frère jumeau est mort pendant la guerre". À Ludi qui lui demande s’il lui a parlé, il répond sans regard : "Non. Je suis juste désolé de l’avoir manqué. Traîtres tous les deux. La milice. Le jumeau, je l’ai tué".
Chaque page du récit de Nico éclaire un pan de l’histoire de la persécution et de l’extermination des Juifs de Hollande : l’obligation du port de l’étoile jaune en avril 1942 (Nico l’arrache en voyant la police allemande débarquer à l’école, et sauve sa vie), la vie clandestine, la resistance et, "le 15 juillet 1942, le premier train à bestiaux des Chemins de fer néerlandais [qui quitte] le camp de transit de Westerbork, dans l’est des Pays-Bas, avec à son bord 1.135 hommes, femmes et enfants, pour un voyage de trois jours et deux nuits à destination d’Auschwitz". Mais aussi les Justes, si peu nombreux, parmi lesquels la grand‐mère maternelle de Boeken, Adèle Teeboom. Et les journaux clandestins qui avertissent les Juifs des dangers représentés par le Conseil juif. Et les interdictions qui s’accumulent, jour après jour : confiscation des bicyclettes, couvre‐feu, limitation des déplacements, interdiction de nombreux métiers, restriction des achats, interdiction des transports publics… L’administration qui déshumanise, cynique et froide : "Rapport de police du mercredi 2 septembre 1942 : à 11 heures, l’officier Van Schagen rapporte que lors du départ des Juifs (45 pièces [« stuks »]) de la gare M.P. à 10h37, rien de particulier ne s’est produit." L’enquête familiale devient un dévoilement de la mécanique génocidaire à l’œuvre. Et, pour Boeken, le désenchantement, archives à l’appui, face au narratif impossible qui avait été le sien, d’une Hollande unanimement résistante.

D’autres pages, jour par jour, document de police par document de police, Boeken revit les jours tristes que les cours d’Histoire de son pays ne lui ont pas transmis. Comme un mémorial, le livre s’achève sobrement par huit pages, huit pages de noms, plus de 330 noms, les noms des déportés de sa famille. Par ce livre sensible et cinématographique, ouvrage historique et mémoriel, compilation d’archives et récit familial, écrit à deux voix dont une ne peut plus parler, Boeken brise « le silence d’Amsterdam » et leur redonne une voix.





