
“J’avais écrit un premier roman, La statue de sel, qui racontait une vie, celle d’un personnage pilote, pour essayer de me diriger dans la mienne”, expliquait Albert Memmi dans la préface de son célèbre Portrait du colonisé publié en 1966. En effet, dans ce roman d’apprentissage fondateur écrit en 1953, Albert Memmi se raconte, lui, jeune Juif issu des quartiers pauvres de Tunis qui ne cessera de tenter d’échapper à son milieu d’origine.
La vie d’Albert Memmi commence dans le quartier juif de la Hara à Tunis le 15 décembre 1920. Memmi décrit lui‐même le quartier de son enfance, aussi appelé « le ghetto », comme “un royaume des pauvres”, “une cour des miracles, avec sa lèpre, ses malades paralytiques, aveugles, rachitiques, syphilitiques...” (La terre intérieure, 1976). Premier garçon d’une fratrie de huit enfants, il est le fils de François Memmi, un artisan bourrelier juif – artisan qui travaille la bourre et le cuir – et de Marguerite Sarfati, une mère au foyer berbère et analphabète.
L’enfance du jeune Memmi est bercée par le rythme de l’impasse Tronja, les odeurs de cuisine de sa mère, les allers et retours de son père au magasin et les cours à l’école rabbinique du quartier. À sept ans, Albert – dont le prénom choisi par ses parents à la naissance était en réalité Abraham, prénom réfusé par l’employé de mairie qui, bien que musulman, ne concéda qu’un équivalent français, Albert – fait son entrée à l’école de l’Alliance Israélite Universelle. Il abandonne progressivement le patois pour la langue française et obtient sa première bourse pour entrer au lycée français de Tunis, le lycée Carnot.
Nous sommes alors dans les années trente : la Tunisie est sous protectorat français et abrite Juifs, Musulmans, Français et Italiens. La communauté juive de Tunisie représente environ 150.000 personnes et se retrouve à tous les niveaux de la hiérarchie sociale, de l’extrême pauvreté à la bourgeoisie privilégiée. Pourtant, Juifs du ghetto ou Juifs des beaux quartiers ont en commun leur état de minorité dans un pays colonisé par l’Occident et à la population majoritairement musulmane. Cela, Albert Memmi ne le sait que trop bien. “Toujours je me retrouverai Alexandre Mordekhaï, Alexandre Benillouche, indigène dans un pays de colonisation, juif dans un univers antisémite, Africain dans un pays où triomphe l’Europe”, écrit son alter ego Alexandre dans La statue de sel.
Son pays, il le quittera une première fois en 1946, après y avoir fait la terrible expérience de la vie au camp de Djouggar en pleine Seconde Guerre mondiale, expérience qu’il raconte dans son Journal de Guerre (1939-1943) édité par Guy Dugas et publié en 2019 aux éditions du CNRS. Il embarque vers Paris afin de poursuivre ses études de philosophie à la Sorbonne. En France, il rencontre Germaine Dubach, sa femme, française, “blonde comme un ange blond”. Leur mariage mixte lui inspirera son deuxième roman, Agar (Correa Buchet‐Chastel, 1954). Mais malgré son mariage et des études brillantes, Albert Memmi revient chez lui, en Tunisie. lI retourne même au lycée Carnot, lycée de son adolescence, au sein duquel il obtient un poste d’enseignant en philosophie.
C’est aux débuts des années cinquante qu’il écrira ses premiers romans et qu’il connaîtra ses premiers succès : adoubé pour son talent, il est reconnu par Jean‐Paul Sartre – qui lui propose de consacrer un numéro spécial des Temps Modernes à la Tunisie – ou Albert Camus qui écrira la préface de la réédition de La statue de sel en 1966.
La statue de sel, livre majeur de la vie d’Albert Memmi et de la littérature juive tunisienne
La statue de sel n’est pas seulement le premier roman d’Albert Memmi ou celui qui lui permettra d’acquérir une renommée internationale. Publié en 1953, ce roman, que l’on peut sans crainte qualifier d’autofiction, n’est autre que le point de départ de toutes les réflexions que poursuivra Memmi dans sa vie de sociologue et d’essayiste : de la pauvreté et de la difficile rupture avec son milieu d’origine, des rapports de domination entre indigène et colonisateur, d’identités tunisienne et française, de judéité… Autant de thèmes que l’on retrouvera dans la suite de son travail.
Comment donc retracer la vie et le parcours d’Albert Memmi sans insister sur l’importance de ce premier livre et de ses retombées ? Car La statue de sel est aussi et surtout l’un des premiers romans de la littérature juive tunisienne contemporaine. Certes, il y a eu d’autres ouvrages relatant la vie juive au Maghreb, mais celui‐ci fût sûrement le plus important, le premier à rendre, par l’ampleur de son succès, la vie juive tunisienne universelle. Dans son ouvrage Albert Memmi, écrivain de la déchirure, publié en 1984, Guy Dugas rapporte les propos de l’universitaire américain Isaac Yetiv : “Memmi n’a pas eu à proprement parler de précurseurs, c’est-à-dire des romanciers qui ont exprimé les mêmes thèmes avec la même passion de définir le Moi”. Guy Dugas complète alors : “l’œuvre d’Albert Memmi est la première œuvre judéo-maghrébine à atteindre à l’Universel.” Plus encore, au lendemain de la mort de l’écrivain, en mai 2020, la journaliste Catherine Simon écrit dans Le Monde : “La statue de sel fait l’effet d’un « coup de tonnerre » dans la communauté juive, confiera au Monde une amie d’Albert Memmi, l’universitaire Annie Goldmann : « Les gens étaient à la fois fiers et choqués. C’était la première fois que quelqu’un de Tunis, juif en plus, était publié à Paris. Mais c’était aussi la première fois qu’on décrivait la pauvreté » du petit peuple tunisois”.
Albert Memmi et la Tunisie, entre amour et désillusions
Fort de sa nouvelle notoriété – il est alors traduit dans une vingtaine de langues – Albert Memmi participe à la fondation du journal Afrique-Action, qui deviendra plus tard, et jusqu’à aujourd’hui, Jeune Afrique.
Ces années qui précèdent l’Indépendance de la Tunisie, proclamée en 1956, sont les dernières de Memmi dans son pays natal. Il le quitte définitivement en 1957, considérant qu’il n’est plus le bienvenu dans ce pays nouvellement libéré du “colonisateur occidental”. Commence alors une nouvelle partie de la vie de Memmi : sa vie d’universitaire et d’essayiste, qui lui vaudra autant de succès que de critiques. Par ses portraits, ceux du colonisé, du colonisateur, du Juif, et tous ceux qui ont suivi, Memmi s’impose comme un penseur majeur de sa génération. Pourtant, si on peut bien retenir une chose de ses essais, c’est que celui‐ci refusera jusqu’à la fin de sa vie de se laisser enfermer dans une case. Lui, qui jongla toujours avec ses identités multiples, ne cessa jamais de penser contre lui‐même, de remettre en question ses certitudes. Et c’est ce qui fera sa force, mais aussi ce qui lui vaudra, bien des années plus tard et jusqu’à aujourd’hui, un certain désintérêt. Car si ses oeuvres littéraires, en particulier La statue de sel, ses écrits sociologiques et philosophiques, tels que le Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, ou encore certains de ses concepts, comme celui d’hétérophobie (concept désignant la peur et l’agressivité envers autrui), lui ont valu succès et reconnaissance, sa critique des pays décolonisés et son soutien réel mais nuancé au sionisme ont contribué à le reléguer aux marges du monde littéraire et des milieux universitaires, tant en France que dans les pays du Maghreb.
Malgré cette marginalisation, les écrits d’Albert Memmi ont été traduits dans une vingtaine de langues, ont connu un certain succès en Amérique du Nord et font aujourd’hui encore l’objet de sujets de thèses, autant littéraires que sociologiques. Et si son nom ne parle peut‐être pas à la majorité de la population française, Albert Memmi peut indéniablement rejoindre le Panthéon des auteurs juifs dont l’héritage continue de marquer les générations qui lui ont succédé.C’est le cas de la journaliste et romancière d’origine juive tunisienne Michèle Fitoussi.
Mémoire et héritage d’Albert Memmi
“On n’en a jamais fini avec son pays natal”. Tels sont les mots d’Albert Memmi repris en épigraphe de La famille de Pantin, livre intime de la journaliste et romancière Michèle Fitoussi. Publié en 2023 aux éditions Stock, La famille de Pantin raconte l’histoire familiale de son autrice, de ses parents, grands‐parents, arrières‐grands‐parents nés en Tunisie. Entremêlant récit autobiographique et histoire de ce pays d’Afrique du Nord, l’introspection de Michèle Fitoussi s’inscrit, sinon dans la lignée de Memmi, dans une histoire ambivalente des Juifs de Tunisie.
“Au début, La statue de sel m’est tombée des mains, ce fut un rendez-vous manqué”, avoue l’écrivaine. Après deux succès littéraires, la romancière avait en effet tenté d’écrire un nouveau roman dont l’intrigue se déroulerait en Tunisie, dans l’entre-deux-guerre. “Mon éditeur n’en a pas voulu, et j’ai tout mis dans un tiroir : le livre, mes recherches et Albert Memmi”. Comme si l’autrice n’était pas encore prête à se plonger dans cette histoire, à se réconcilier avec ses identités multiples. Car pour elle, longtemps, il n’y eut pas de doute : “J’ai toujours été à la fois près et loin de mon histoire. En tout cas, je la connaissais mal. J’étais d’abord française. Éventuellement juive. J’étais née en Tunisie mais cela ne m’intéressait pas du tout”.
Ce n’est qu’au moment du confinement, quelques années plus tard, que Michèle Fitoussi renoue avec Memmi : “J’avais décidé d’entreprendre un récit sur ma famille tunisienne, je me suis dit qu’il était peut-être temps de le relire”. Et, cette fois‐ci, c’est la bonne : “j’ai repris la lecture de La statue de sel, je m’y suis glissée, avec beaucoup d’intérêt, de passion, de délice.”.
Alors, en parallèle de l’écriture de La Famille de Pantin, Michèle Fitoussi se nourrit des romans et essais du sociologue et voit des ponts entre leurs deux histoires. Michèle Fitoussi, comme Albert Memmi plus de trente ans auparavant, est née à Tunis. Pourtant, elle et lui viennent de milieux différents : “Il était un enfant de la Hara, tandis que je suis née dans une famille bourgeoise et française. Le français était ma langue maternelle alors qu’Albert Memmi ne l’apprit qu’à ses sept ans”. Il était d’abord tunisien, elle était française avant tout. Malgré ces différences, Michèle Fitoussi se noie dans les écrits de son aîné. “Lui, comme moi bien des années plus tard, a eu l’envie de comprendre d’où il venait et de recoller les morceaux de son identité”. Grâce aux écrits de Memmi, Michèle Fitoussi comble les trous laissés par le récit de sa famille concernant la vie juive en Tunisie mais aussi la coexistence entre Juifs et Musulmans : “Il y a, dans La statue de sel, ces descriptions d’un monde disparu, cette manière unique de raconter notre histoire partagée, et surtout cette réflexion sur la coexistence entre Juifs et Musulmans. Quand j’interrogeais ma famille, les réponses étaient toujours ambivalentes : étions-nous ennemis ? Amis ? Tout dépendait des époques, des milieux sociaux, des cercles que l’on fréquentait.” Et de conclure : “Pendant trente ans, j’ai évité Albert Memmi et je le regrette profondément. Il est mort en 2020, j’aurais eu tout le temps de le rencontrer, car je sais qu’il ouvrait toujours sa porte”.
C’est peut‐être à cette volonté de ne pas laisser tomber dans l’oubli une œuvre aussi fondamentale et visionnaire que répond cette série d’articles. Car, si les nouvelles générations de Juifs, notamment séfarades, redécouvrent et se réapproprient aujourd’hui sa pensée – une biographie d’Albert Memmi, écrite par Alexandre Journo, sera bientôt publiée aux éditions Calmann Lévy –, celle‐ci reste encore trop souvent reléguée en marge des débats intellectuels, alors même que Memmi compte parmi les figures majeures de la littérature juive séfarade.
Enfin, et comme nous le verrons tout au long de cette série, l’œuvre de Memmi impressionne de par sa résonance avec l’actualité, à l’heure où les questions identitaires et les enjeux de la mémoire postcoloniale n’ont jamais été aussi prégnants.




