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Aux origines du mythe : Salomé, le fantasme judéo‐oriental

Salomé, la séductrice charnelle, la danseuse orientale, la meurtrière, la sorcière, la sauvage ou le vampire. Princesse juive d’un Orient rêvé, dont la fatalité et la décadence ne cessent de croître sous le pinceau des artistes. Comment un être de papier aura autant incarné la femme de son temps ? Salomé Cohen, historienne de l’art, nous propose Salomé : princesse juive et fantasme de l'interdit, une série d’articles pour y répondre. Dans ce premier épisode, elle étudie les origines du mythe.

Publié le 16 juillet 2026

8 min de lecture

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Salomé racontée par Salomé 

Salomé, ce prénom musical dont la sonorité se conjugue à la danse, la luxure et l’altérité. Salomé, cette muse écran, ce mille‐​feuille de clichés façonnés par les artistes masculins. Salomé, cette multitude de femmes : la séductrice charnelle, la danseuse orientale, la meurtrière, la sorcière, la sauvage ou le vampire. En bref, l’Autre, qui séduit les artistes parce qu’elle incarne l’interdit. Populaire car fantasmée et inaccessible : princesse juive d’un Orient rêvé, dont la fatalité et la décadence ne cessent de croître sous le pinceau des artistes de la fin du XIXe et du XXe siècle. Et pourtant, jamais un être de papier n’aura incarné autant la femme de son temps. 

Une Salomé qui écrit sur Salomé, son homonyme biblique et artistique : un hasard ? une blague ? ou une rencontre destinée ? Tout part d’une ancêtre, d’un héritage familial, d’une passion pour Esther, une arrière‐​grand‐​mère fascinante par sa modernité et son courage. De là, une rencontre avec les femmes bibliques de la Bible : Dalila, Judith, Esther, Suzanne s’imposent à moi comme une évidence. Ma passion dévorante pour l’art désire relier ces femmes tant représentées et pourtant presque oubliées. Mais l’Histoire en décide autrement. C’est finalement Salomé, le personnage féminin le plus figuré dans l’histoire de l’art, qui me choisit. Une rencontre débute entre deux Salomé qui communiquent à des siècles de distance à travers l’art. 

Et quelle rencontre ! Une épopée avec la muse des artistes. Un tête à tête vertigineux, entre une jeune femme assignée au judaïsme qui devient une célébrité grâce à son altérité. Cette série raconte le parcours d’une star : de danseuse anonyme à vedette d’Hollywood. Après une découverte de ses origines bibliques, nous découvrirons son hybridation avec ses homologues, dont Judith. Puis, nous étudierons la question centrale : comment Salomé a‑t‐​elle été enracinée dans la galerie des « belles Juives » en devenant l’image d’un Orient fantasmé ? Et pourquoi cette image l’a‑t-elle tant popularisée ? Enfin, Salomé en tant que personnage transgressif qui inaugure les révolutions artistiques. Précurseure des arts expérimentaux, elle inspire les pionnières de la danse moderne et hante les débuts d’Hollywood. Hasard impétueux ou paradoxe fascinant : ce sont souvent des artistes juives qui ont fini par l’incarner, au théâtre, à l’opéra, sur les écrans, comme si le mythe, en les choisissant, bouclait une boucle que personne n’avait prévue.

D’une Salomé, à une autre, il n’y a qu’un pas : celui de l’art ! 

Aux origines du mythe : Salomé, le fantasme judéo-oriental

Henri REGNAULT, Salomé, 1870, huile sur toile, 160 x 101 cm, New York, Metropolitan Museum of Art. 

« Il existe, certes, d’autres figures féminines tirées de la Bible, mais peu ont traversé toutes les époques en laissant un souvenir aussi vivace ou une odeur de poudre aussi prégnante dans l’esprit des contemporains ». Tantôt coupeuse de têtes, tantôt danseuse orientale, Salomé est un fantasme qui résiste au temps. Peu de figures féminines ont autant marqué l’histoire que Salomé. De toutes les figures féminines bibliques ou mythologiques, elle est la seule à avoir traversé tous les siècles en embrassant l’image de la femme de son époque. Corps immortel, les artistes la réinventent à chaque époque. Figure incontournable de l’art, elle n’a d’égal qu’elle. Son succès artistique repose sur sa capacité à incarner un modèle ou un anti‐​modèle féminin : la vierge ou la tentatrice ? Mais d’où vient cet être de papier ? Et comment Salomé est‐​elle devenue une femme fatale aux allures judéo‐orientales ? 

Des évangiles à Flavius Josèphe : Salomé convertie 

Tout commence dans les Évangiles. Elle y apparaît anonyme, désignée seulement comme « la fille d'Hérodias » – prénom de sa mère –, dans l’épisode de la mort de Jean‐​Baptiste. Elle est dépeinte comme une jeune adolescente qui, soumise aux ordres de sa mère, obtient grâce à sa danse charnelle la décollation de la tête du prophète. Les fragments de la tragédie sont lancés : danseuse anonyme sexualisée, mère marâtre, prophète et roi vénal en sont les personnages principaux. Beaucoup de piment mais si peu d’informations ! 

Son nom Salomé, elle ne le doit pas aux Évangiles, mais à l’historien Flavius Josèphe, qui la mentionne dans ses Antiquités judaïques. Elle passe de jeune danseuse anonyme à princesse juive au Ier siècle. L’historien l’insère dans le contexte qui lui est contemporain et l’inscrit dans la dynastie hérodienne. Fait étrange : Salomé ne danse pas, et ne tue pas Jean‐​Baptiste. Une question subsiste : personne ne sait réellement pourquoi il a choisi de l’appeler Salomé. Peut‐​être est‐​ce en hommage à la grande reine juive Salomé Alexandra ? Une reine hasmonéenne brillante par son intelligence et son courage, née en 140 avant notre ère. Ou peut‐​être est‐​ce simplement le fruit de son imagination ? Car cette tragédie introduite par les Évangiles et Flavius Josèphe reste tout de même assez vague, composée de beaucoup d’imprécisions et de vides que les artistes vont s’amuser à combler tout au long des siècles. 

La danseuse : le corps du péché judéo-oriental

Salomé devient juive et tout bascule ! La danse, son premier pêché se dédouble de celui de l’altérité et la transforme en femme fatale. De fille soumise, elle embrasse l’image diabolique de la séductrice meurtrière, qui symbolise la vie autant que le vice et la mort. Dès le Moyen Âge, Salomé incarne l’anti-modèle féminin. Les artistes de cette époque choisissent de représenter l’épisode de la danse, l’instant fécond, où les mouvements de son corps deviennent poisons et où sa tentation devient mortelle. Les pères de l’Église dessinent le portrait d’une véritable meurtrière, une danseuse aux allures de sorcière, habitée par la magie noire. Dans l’Évangile selon Thomas, Salomé apparaît même comme disciple de Jésus, double christianisée de Marie. Ironie du sort : la même femme, juive et innocente chez Flavius Josèphe, devient à la fois le pendant négatif de Marie et sa jumelle sainte. Et la Renaissance ne va cesser d’accroître cette image de pécheresse. Les artistes la présentent avec le plateau, souvent tenant les cheveux de la tête décollée de Jean‐​Baptiste comme son butin. À tel point que le spectateur ne sait plus si c’est pour satisfaire sa mère, ou servir son vice. 

Andrea Solario, Salomé avec la tête de Jean Baptiste, 1507–1509, huile sur bois, 57.2 x 47 cm, New York, Metropolitan Museum of Art. 

Pourtant, c’est bien son vice qui séduit les artistes, un péché qui va de pair avec sa judéité. Désormais, elle incarne l’Autre : la femme interdite, la séductrice charnelle qui tue. Dès sa création, Salomé est une image, un répertoire de clichés fabulés et fantasmés par les hommes. Elle est celle qu’on observe à travers une serrure, la séductrice charnelle qui tue, l’Orientale, la sauvage, la sorcière, le vampire… Elle devient un mélange de toutes ces figures sans vraiment leur appartenir. En bref, un fantasme insaisissable, une muse d’inspiration aux allures érotiques. Tout ce qui n’est pas leur femme, et tout ce qu’ils rêvent de posséder, en secret. 

L’écriture donne vie à Salomé, quand la peinture lui donne un corps fantasmé. Elle existe à tous les siècles, tantôt en meurtrière avec la tête de Jean‐​Baptiste en trophée sur un plateau, tantôt en charmante danseuse qui manipule Hérode. En revanche, si elle est juive, elle n’est jamais peinte ou décrite comme telle dans les œuvres. Jusqu’en 1870, date manifeste où Henri Regnault intronise Salomé en femme fatale aux traits prétendument juifs et orientaux. Sa popularité décuple : le fantasme biblique se mue en une imagerie foisonnante de stéréotypes, entre altérité juive et rêveries orientalistes. 

La Salomé d’Henri Regnault : « une belle juive » 

Dans un décor théâtral sur fond or, Salomé apparaît assise, déguisée en gitane et fixant le spectateur. Les cheveux ébouriffés, les épaules dévêtues, elle vient de danser devant son beau‐​père, Hérode, gouverneur de Judée. Phénomène iconographique inédit : elle tient le plateau en or sur ses genoux, mais pas de tête de prophète. À la place, une épée ! Elle n’est plus personnage biblique, mais femme fatale meurtrière, portant les stigmates de l’antisémitisme et les artifices d’un Orient fantasmé. De princesse juive, elle se métamorphose en tentatrice orientale, dangereuse, charnelle, et définitivement Autre.

« Salomé c’est tout l’Orient »

« Prim, c’est tout l’Espagne ; Salomé c’est tout l’Orient ». Des mots de Théophile Gautier qui racontent un contexte fort, celui d’une fascination des artistes à la fin du XIXe siècle pour un Orient qu’ils n’ont jamais vu. Regnault s’y inscrit pleinement en transformant Salomé en princesse orientale. Les bijoux scintillants, les étoffes précieuses, le décor en or dont l’éclat semble irradier bien au‐​delà du cadre renvoie à la luxure imaginée de l’Orient. Elle devient le réceptacle de tous les fantasmes orientalistes du XIXe siècle : chevelure dénouée, sensualité diffuse, richesse décorative, regard envoûtant. Tout concourt à faire d’elle l’incarnation d’un Orient rêvé, dessiné par des peintres qui ne l’ont jamais vu. Un Orient construit de toutes pièces par l’imaginaire occidental. 

Derrière cette Salomé prétendument orientale, se cache une autre histoire : celle d’un modèle qui n’est ni marocain, ni gitan, ni même juif. Regnault s’est inspiré d’une jeune Italienne, Maria Latini, qu’il a rencontrée à Rome. Il pensait d’abord faire le portrait d’une « figure africaine » – encore une construction – mais la composition évolue et tend progressivement à illustrer le mythe de la jeune danseuse des Évangiles. Regnault fabrique une nouvelle Salomé, un personnage fantasmée issu des Mille et Une Nuits, et autres contes illusoires. Les bijoux, les tissus somptueux, les attributs exotiques racontent une nouvelle histoire. Ainsi, sa Salomé rejoint la galerie des « belles Juives » qui peuplent la peinture orientaliste : figures de fascination autant que d’altérité, femmes à la fois séduisantes, mystérieuses et dangereuses.

Un décor or, ou le jaune portant les stigmates de l’antisémitisme 

Mais le véritable sujet du tableau est peut‐​être ailleurs. Il est dans cette lumière jaune qui submerge la composition. Couleur de l’or, certes. Mais aussi couleur de Judas. Couleur de la trahison. Couleur, surtout, de ces marques distinctives imposées aux Juifs dans une partie de l’Europe médiévale. Longtemps, le jaune porte la mémoire de l’exclusion, de la marginalité et de l’altérité. Qu’il enveloppe ici une princesse juive n’est donc pas totalement anodin. Pourtant, les critiques du Salon de 1870 ne s’arrêtent guère à ces résonances. Éblouis par la prouesse technique de Regnault, ils célèbrent avant tout ce qui deviendra le fameux « jaune Regnault ». Le stigmate semble s’effacer devant la splendeur et la symbolique devant l’effet pictural.

De la princesse à la débauchée : adieu la tête et bonjour le couteau !

Cette fascination est telle que le sujet biblique passe presque au second plan. La tête de Jean‐​Baptiste, pourtant au cœur du récit, est absente de la composition. Pas de fantasme biblique où la princesse juive se transforme en meurtrière aux allures judéo‐​orientales. Face à l’éclat des ors et à la grâce ambiguë de la jeune femme, la violence du mythe explose. Les visiteurs se pressent devant la toile, les caricaturistes reproduisent son sourire troublant, et Alexandre Dumas lui‐​même rêve de l’acquérir. La Salomé devient l’un des triomphes incontestés du Salon. Si Henri Regnault meurt tragiquement quelques mois plus tard, sa toile obtient une renommée telle que, lorsqu’elle est achetée en 1912 par le Metropolitan Museum of Art à New York, des manifestations pullulent pour ne pas la faire partir. Un très bel hommage ! 

Regnault inaugure ainsi une iconographie nouvelle, celle du fantasme orientaliste de la « belle Juive », allumant une mèche que des dizaines d’artistes s’empresseront d’attiser. Parmi eux, Gustave Moreau en donnera des représentations très célèbres. Dans ses œuvres, Salomé devient un écrin de diamant, une princesse fatale à l’iconographie bijoux. Elle est partout, ou plutôt son mythe est partout. Son succès est inégalable. Nous comptons plus de cent tableaux figurant Salomé peints entre 1870 et 1914. À tel point que Salomé va devenir un modèle de représentation pour les autres femmes bibliques. La courageuse Judith va s’entremêler à la sulfureuse Salomé pour devenir une double de l’icône des femmes fatales. De la vertu à la fascination, de Judith à Salomé, il n’y a qu’un pas que la fin du XIXᵉ siècle franchira avec enthousiasme. Dès lors, peintres, écrivains et poètes feront de la danseuse juive l’un des grands mythes de la modernité, une figure où se croisent l’Orient rêvé, le désir et la peur de l’altérité.

D’après Gustave Moreau, Salomé dansant devant la tête de saint Jean-Baptiste, milieu ou fin du XIXème siècle, Graphite, aquarelle et gouache sur papier vélin crème, 54 × 41.3 cm, New York, Metropolitan Museum of Art.