
Lundi 29 juin, Tel Aviv avait rendez‐vous avec le football. À Kiryat haMelacha, devant le café‐restaurant A La Rampa, un écran géant était déjà installé pour la retransmission d’un match de la Coupe du monde. Les premiers supporters prenaient place en terrasse. Quelques dizaines de mètres plus loin pourtant, dans la salle intimiste du Studio Annette, une tout autre soirée allait commencer. J’y retrouve quelques amis, dont une amie de ma mère. Deux ans après sa disparition, j’avais simplement envie d’une soirée avec le Chœur de chambre de Tel Aviv. Je ne savais pas encore qu’elle me raconterait bien davantage qu’un simple concert.
Kiryat haMelacha est sans doute l’un des quartiers les plus singuliers du sud de Tel Aviv. Longtemps, il a vécu dans l’ombre du centre‐ville, derrière le tribunal de la rue Shoken et les locaux du quotidien Haaretz. Les anciens ateliers et entrepôts ont progressivement laissé place aux galeries d’art, aux studios de création, aux cafés et aux restaurants. En quelques années, cet ancien quartier industriel est devenu l’un des pôles artistiques les plus vivants de la ville.
Le Studio Annette se laisse à peine deviner depuis la rue. À l’intérieur, en revanche, le lieu surprend immédiatement. Le bois clair répond au béton brut. Sous un plafond industriel baigné d’une lumière rose, le piano à queue, les pupitres et les choristes occupent le même espace que le public. L’acoustique est d’une limpidité remarquable ; chaque voix semble parvenir sans effort jusqu’au dernier rang. Les choristes, tous bénévoles, prennent places vêtues de noir ; les femmes portent une écharpe rose qui apporte une discrète touche de couleur. Dans la salle, les habitués semblent reconnaître leurs voisins. Des couples âgés côtoient de jeunes adultes ; un garçon d’une dizaine d’années, programme à la main, attend lui aussi le début du concert. Le programme annonce : בין קודש לחול ‚Entre le sacré et le profane. Sur le moment, je n’y prête pas une attention particulière.

Les œuvres de Mendelssohn, Paul Ben‐Haïm, Leonard Bernstein ou encore le chant judéo‐espagnol La Rosa Enflorece se succèdent. Entre chaque pièce, le chef d’orchestre, Stanley Sperber, prend la parole. Né en 1942 à Brooklyn, le maestro formé à la Juilliard School, qui a immigré en Israël juste avant la guerre de Kippour, s’exprime en hébreu avec un accent américain qui n’a jamais disparu. Ses interventions, pleines d’humour, déclenchent régulièrement les rires de la salle. Quelques minutes plus tard pourtant, le silence se fait lorsqu’il évoque les destins des compositeurs ou les histoires qui se cachent derrière les œuvres. Avec beaucoup de simplicité, il fait apparaître ce que les partitions ne disent pas toujours : les itinéraires des compositeurs, les langues qu’ils portent avec eux, les exils, les filiations. Peu à peu, le concert cesse d’être une simple succession d’œuvres. Il devient une traversée de la mémoire juive.
Derrière chaque partition apparaissent des vies bouleversées par l’Histoire. Le maestro raconte les itinéraires de musiciens allemands ou russes contraints de quitter l’Europe au moment du nazisme pour reconstruire leur existence aux États‐Unis ou en Israël. D’autres participèrent à l’émergence d’une culture musicale hébraïque nourrie d’influences européennes, orientales et méditerranéennes.
L’un des moments les plus émouvants est consacré à At Adama (« Tu es la terre ». Ce chant hébreu, qui célèbre le désert sur un air traditionnel bédouin, a été composé par le jeune immigrant Arieh Yechieli (1922−1947) quelques mois seulement avant sa mort lors des affrontements qui ont précédé la guerre d’indépendance d’Israël. Né Leo Martin Kufelnizky, Arieh Yechieli a grandi à Kiel, où il militait activement au sein des mouvements sionistes. En 1936, il a immigré à Jérusalem grâce au programme d’Aliyat HaNoar (Aliyah des jeunes), avant de co‐fonder le kibboutz Revivim dans le Néguev.
Pendant quelques instants, le concert ne raconte plus seulement des œuvres : il fait revivre des destins qui ont accompagné la naissance du pays. Plusieurs spectateurs essuient discrètement une larme.
Lorsque la chorale entonne La Rosa Enflorece, je pense à ma mère. Née en 1944 à Jérusalem, avec des racines bulgares et marocaines, elle a grandi dans un univers où le ladino faisait encore partie du paysage familial. Je ne parle pas cette langue. Pourtant, il suffit de quelques mesures pour reconnaître une musique qui m’est familière sans m’appartenir tout à fait. Certaines transmissions empruntent des chemins plus discrets que les récits familiaux.
À la fin du concert, les spectateurs restent quelques instants dans la salle. Beaucoup échangent avec les choristes. On sent que le Studio Annette est davantage qu’une salle de concert : un lieu où l’on vient écouter, mais aussi retrouver une communauté de passionnés. Mon regard est attiré par le grand portrait coloré d’Annette Celine qui accueille les visiteurs, puis par les panneaux retraçant son parcours. Je connaissais le nom de la pianiste Felicja Blumental. Je savais beaucoup moins de choses sur sa fille, Annette Celine, une soprano née au Luxembourg, élevée au Brésil, arrivée en Israël en 1973. Je découvre surtout une femme qui, après la disparition de sa mère, a choisi moins d’entretenir une mémoire que de lui donner un avenir : participer à la renaissance du Centre Felicja Blumental, créer une association, lancer un festival international, puis voir, quelques années après sa propre disparition, ce nouveau studio porter naturellement son prénom.
En quittant la salle, je suis aussitôt happée par une autre ambiance. La terrasse de A La Rampa, est noire de monde. Des familles entières, beaucoup d’enfants vêtus du maillot jaune du Brésil, ont les yeux rivés sur l’écran géant. Les supporters suivent le match Brésil‐Japon projeté sur un mur. Les cris montent à chaque occasion. Quelques instants plus tôt, nous écoutions un chœur interpréter Mendelssohn, de la liturgie juive ou Somewhere de West Side Story. Nous voilà plongés dans l’énergie d’une soirée de football.
Je repense alors au titre du programme. Entre le sacré et le profane. Je l’avais pris pour un simple fil conducteur musical. À Kiryat haMelacha, la musique classique partage le même quartier que les galeries d’art, les ateliers, les cafés et les restaurants. À quelques dizaines de mètres d’une chorale chantant en hébreu, anglais et ladino, une centaine de personnes de tous âges vibrent devant un match de football. Il suffisait, ce lundi 29 juin, de traverser une rue pour passer d’un moment de communion autour du Cantique des Cantiques à une terrasse en liesse devant un écran géant. Personne ne semblait y voir la moindre contradiction.




