Le système électoral si particulier en Israël impose une habileté tactique et une discipline pour convertir en succès politique le rejet d’un gouvernement impopulaire après une mandature marquée par l’échec sécuritaire du 7 octobre 2023 et une érosion sans précédent de l’État de droit.
Un gouvernement sortant minoritaire
La coalition sortante de Nétanyahou est parvenue à rassembler 64 députés (puis 68 à partir de 2024) à la suite des élections de novembre 2022. Pourtant, les partis de la coalition sortante (droite, extrême droite, ultra‐orthodoxes) avaient réuni moins de suffrages que les partis anti‐Nétanyahou (centre, gauche et partis arabes) : 2.071.211 voix contre 2.254.366 voix pour l’opposition.
En d’autres termes, le pire gouvernement de l’histoire du pays, sous la responsabilité duquel la plus effroyable catastrophe sécuritaire se sera déroulée et qui aura activement saboté l’État de droit dans le pays avait rassemblé moins de 50% des suffrages exprimés…
S’il a pu tenir malgré ce bilan effroyable, en particulier après le 7 octobre, c’est parce que son assise parlementaire était assez solide avec 64 députés (puis 68) d’une part, et que son impopularité serrait les rangs d’une coalition qui craignait de revenir devant les urnes. Ces 64 députés que Nétanyahou était parvenu à rassembler sont un avertissement à l’opposition qui souhaite aujourd’hui battre Nétanyahou et lui succéder, mais qui doit jouer avec des règles du jeu démocratique qui rendent incertaine sa victoire, malgré des sondages favorables.
Le seuil d’éligibilité
Le système électoral en Israël est la proportionnelle intégrale. Théoriquement, un parti qui obtiendrait 1% des suffrages exprimés devrait donc obtenir 1 député, sur les 120 que compte la Knesset, le parlement israélien. Pour être aujourd’hui élu à la Knesset, il existe un seuil d’éligibilité pour parer à cette éventualité, qui a existé dans l’histoire du pays, et qui était un facteur majeur d’instabilité avec parfois la présence d’élus baroques.
Ce seuil est de 3,25% des suffrages exprimés depuis 2013 pour être représenté à la Knesset, soit 4 députés, le minimum de sièges pour un parti. Si un parti remporte 3% des suffrages, l’équivalent de 3 députés, il n’en aura aucun et ne sera donc pas représenté à la Knesset.
Ce seuil d’éligibilité a une grande influence sur la politique en Israël, avec la recomposition permanente de partis prêts à s’allier pour le franchir, et éviter ainsi la déperdition des voix, lorsqu’un parti ne le franchit pas.
Cette arithmétique politique explique pour une grande part que Nétanyahou ait pu former une coalition relativement large malgré une assise populaire assez faible.
La discipline des partis de la coalition sortante,
La droite et l’extrême droite ont une discipline de fer, évitant la déperdition des voix, avec un Nétanyahou maître dans l’art de maximiser le potentiel électoral de son camp, y compris celui de ses alliés.
Malgré leurs divergences de personnalité et d’idéologie, Ben Gvir et Smotrich ont ainsi uni leurs forces en 2022 sur l’insistance de Nétanyahou qui craignait plus que tout le moindre gaspillage de voix à l’extrême droite, notamment avec le parti de Smotrich.
Les ultra‐orthodoxes aussi ont cette discipline, trop conscients de l’importance de maximiser leur potentiel électoral pour préserver leur influence et protéger leurs acquis en matière de subventions et de maintien de leur mode de vie. Le parti ultra‐orthodoxe ashkénaze, Yahadout haTorah, résulte de la fusion de deux listes éloignées sur le plan de la pratique religieuse, les Hassidim (Agoudat Israël) et les Mitnagdim/ Lituaniens (Degel haTorah). Chacune de ces branches pèse environ 4 députés, ce qui les rapproche du seuil d’éligibilité et donc de leur élimination politique. Ils préfèrent donc taire leurs différences lors des élections avant de s’opposer de nouveau une fois élus.
En 2022, cette discipline dans les partis de la coalition a fonctionné à plein, avec juste un petit parti qui n’a « gaspillé » que 55.000 voix, celles du parti « Jewish Home » d’Ayelet Shaked, qui avait obtenu 1,19% des suffrages. Il n’en a pas du tout été de même pour les partis d’opposition sioniste à Nétanyahou et les partis arabes.
L’éparpillement des voix de l’opposition à Nétanyahou
À gauche, le parti travailliste (Avoda) de centre gauche et celui de gauche sioniste Meretz avaient des différences d’ordre cosmétique. Malgré des pressions en ce sens et l’accord donné par Meretz de laisser la prééminence à Avoda, sa cheffe, Merav Michaeli, a refusé cette fusion lors des élections en 2022. Résultat : 3,16% des voix pour Meretz, à 0,09% et 3.800 voix du seuil d’éligibilité, 3 sièges « théoriques », soit en réalité 0, et 4 pour Avoda, soit un total de 4 sièges pour la gauche sioniste au lieu des 7 qu’elle aurait pu obtenir si les listes avaient fusionné…
Les partis arabes ont commis la même erreur. En 2015 ces partis s’étaient unis et avaient obtenu 13 sièges à la Knesset, soit le maximum depuis la création du pays. Cette liste était composée de 4 partis différents, un nationaliste palestinien (Balad), un autre islamiste (Raam), un autre d’héritage communiste judéo‐arabe (Hadash) et un dernier centriste (Taal). Cette expérience concluante fut pourtant la dernière, ces partis se divisant en deux ou trois groupes lors des élections suivantes.
En 2022, divisés en trois factions (Hadash‐Taal/Balad/Raam), l’une d’entre elles, Balad, obtenait 2,91% des suffrages, soit 0,34 point en dessous du seuil d’éligibilité. Le total des députés arabes atteignit au global 10, contre 13 si Balad s’était uni à une des deux autres factions. Balad et Meretz ont donc obtenu à eux deux 6% des voix soit l’équivalent de 6–7 députés « théoriques ».
Au total, les partis formant la coalition ont obtenu 49,6% des voix en 2022 et ceux de l’opposition 50,1%. Nétanyahou et ses alliés ont pourtant obtenu 64 sièges, soit 53% des sièges contre 47% pour l’opposition sioniste plus les partis arabes.
Sans cette déperdition à gauche et dans les partis arabes, la coalition n’aurait pas obtenu 64 députés mais moins de 61 députés et n’aurait donc pas pu former un gouvernement, en tous les cas avec sa composition entre droite, extrême droite et ultra‐orthodoxes. Par ailleurs, dans cette configuration, les partis du centre, au pouvoir avant les élections, auraient pu, à défaut de pouvoir gouverner, empêcher la droite et l’extrême droite de le faire, en gérant les affaires courantes. C’est ce qu’avait fait Nétanyahou, premier ministre sortant, entre 2019 et 2021 lorsqu’il n’avait pu obtenir le soutien de 61 députés lors de quatre élections successives organisées durant cette période.
L’effet papillon est ici stupéfiant quand on évalue l’impact des mesures prises par ce gouvernement. Il n’est pourtant pas certain que la leçon ait été retenue par l’opposition.
Un écueil similaire en 2026
Malgré le précédent malheureux de 2022, l’opposition pourrait bien commettre de nouveau la même erreur dans ces élections de 2026, absolument cruciales pour l’avenir du pays.
L’avance de l’opposition dans les sondages est certes très importante mais tout peut changer très vite en Israël, et cette avance dans les sondages peut précisément inciter certains à penser qu’il n’existe aucun risque à tenter sa chance.
Si la coalition sortante ne risque pas d’atteindre 61 députés, il est fort possible que l’opposition sioniste (hors partis arabes) la devance mais sans parvenir à atteindre ce fameux chiffre magique de 61. La pression de la droite et la réticence de certains partis centristes à s’allier avec les Arabes pourrait conduire à une paralysie après les élections, et à la reconduction du gouvernement en place pour gérer les affaires courantes.
Ce scénario, éprouvé entre 2019 et 2021, est probablement celui retenu par Nétanyahou, et c’est pourquoi l’opposition doit éviter la moindre déperdition de voix.
Or, si les partis de la coalition sortante sont en ordre de marche, avec éventuellement une fusion entre les listes de Ben Gvir et Smotrich si ce dernier se rapproche trop du seuil d’inéligibilité, quatre listes au centre, à gauche et dans les partis arabes, pourraient conduire à une nouvelle déperdition massive de voix. Si la gauche Avoda‐Meretz s’est unie sous la bannière des Démocrates, sous l’autorité de Yair Golan, le reste du camp de l’opposition demeure tiraillé par les forces centripètes.
Hier figure majeure en lice pour le poste de Premier ministre, Benny Gantz a fortement chuté dans les sondages et son parti n’est que l’ombre de lui‐même. Se situant au centre droit, il appelle à l’union nationale avec le Likoud mais sans l’extrême droite. Il s’adresse autant à des électeurs de la coalition sortante que de l’opposition mais, dans les faits, il semble plutôt prendre des électeurs à cette dernière.
La nouvelle liste de Chili Tropper et Yoaz Hendel vise clairement les électeurs centristes opposés à Nétanyahou. Elle oscille entre 3 et 3.5% des voix, soit typiquement un parti qui pourrait demain « gaspiller des voix » de l’opposition, comme le Meretz en 2022.
À gauche, un nouveau parti judéo-arabe, émanation de l’organisation citoyenne Standing Together, s’est créé avec l’intention de fédérer des électeurs juifs et arabes, loin des partis sionistes d’un côté et arabes de l’autre. L’intention est louable mais elle pourrait là encore prendre des voix aux Démocrates et aux partis arabes sans garantie de représentation à la Knesset.
Enfin, Balad semble ne pas avoir retenu la leçon et persiste dans son isolement volontaire, qui pourrait une nouvelle fois drainer des voix sans représentation à la Knesset. Les élections à la Knesset n’auront lieu que le 27 octobre et il reste du temps pour unir les listes ou renoncer à se présenter. Il est en effet de la responsabilité de toute l’opposition au gouvernement actuel de saisir les enjeux et tout faire pour parvenir à un changement de majorité en Israël.
Un enjeu majeur
L’État d’Israël est un projet exaltant et l’aboutissement d’un long processus de renaissance nationale et culturelle. Il est, à bien des égards, épique et cette tambouille politicienne évoquée plus haut est loin des récits héroïques de Moshe Dayan ou David Ben Gourion, le raid d’Entebbe, la Guerre des Six jours ou la signature des accords de Camp David entre Begin et Sadate. Cette tambouille est pourtant un domaine essentiel pour conquérir et exercer le pouvoir, et faire vivre, revivre et perdurer ce rêve.
Piètre stratège, ayant divisé le pays à l’intérieur et l’ayant isolé à l’extérieur, Nétanyahou est un manœuvrier politique remarquable, capable d’unir son camp et de diviser celui d’en face pour rester au pouvoir. Afin de l’empêcher de continuer son œuvre de destruction massive de l’État démocratique du peuple juif, l’opposition doit tout faire pour s’atteler à cette partie moins noble de la politique, penser en prose et non plus en vers pour sauver ce qui peut l’être, et restaurer ce qui a été abîmé.
C’est donc la petite politique politicienne qui, aujourd’hui, peut paradoxalement faire vivre et prospérer le rêve sioniste, et non plus seulement les grandes envolées lyriques.




