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Georges Mandel, le nom qui manque au Panthéon 

Marc Bloch, historien, patriote, résistant, juif, fusillé, est entré, il y a quelques semaines, au Panthéon aux côtés de son épouse Simonne. On se réjouit, à juste titre. Mais les réparations de mémoire ont ceci de particulier : elles éclairent par contraste ce qui reste dans l’ombre. Et dans l’ombre, il y a un nom. Georges Mandel, assassiné de seize balles dans le dos en forêt de Fontainebleau le 7 juillet 1944, est l’un de ces grands oubliés de la mémoire collective.

Publié le 7 août 2026

7 min de lecture

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Certains Parisiens l’empruntent sans le savoir. L’avenue Georges‐​Mandel, dans le XVIᵉ arrondissement de Paris, longe le cimetière de Passy avec l’élégance indifférente des artères du Trocadéro qui ont survécu à celui dont elles portent le nom. Une sépulture à Passy, une stèle et une rue à Fontainebleau, des commémorations, des plaques, un réel regain éditorial, avec notamment une biographie par Mordacq en 2025, et une autre de Coniez en 2026. Mais pas de Panthéon. 

Georges Mandel, assassiné d’une rafale de balles dans le dos en forêt de Fontainebleau le 7 juillet 1944, est l’un de ces grands oubliés de la mémoire collective. Ministre de la République, résistant de la première heure, martyr de la Milice, il réunit toutes les qualités que la France honore au Panthéon. Son absence, parmi les hommes et les femmes que la patrie reconnaît, n’est pas un simple oubli. C’est une anomalie. 

Il naît Louis Georges Rothschild, à Chatou, le 5 juin 1885. Le nom est un malentendu : son père, Edmond, tient boutique de tailleur rue de Trévise ; sa mère, Hermine Mandel, née à Marmoutier, avait opté pour la France en 1871, quittant l’Alsace annexée pour rester française. Le nom, lui, ne sait rien de cela, et la France non plus. Toute sa vie on lui prêtera une fortune qu’il n’a pas et une parenté qu’il n’a jamais eue. Devenu journaliste, il prendra le nom de cette mère qui avait choisi la France, Mandel, et son deuxième prénom, Georges. Mais le nom reviendra quand même : ses adversaires, à droite comme à gauche, l’appelleront « Rothschild » jusqu’au bout, comme on crache une insulte. 

Mandel grandit dans l’atmosphère de l’Affaire Dreyfus, sur les bancs du lycée Condorcet, du côté de ceux qui croient que la République doit tenir parole. À vingt et un ans, déjà rédacteur de L’Aurore, le journal qui avait publié le « J’accuse » d’Émile Zola en défense de Dreyfus, il entre dans l’ombre de Clemenceau, dont il ne sortira jamais vraiment. Chef de cabinet du Tigre, il apprend à ses côtés ce que la politique a de plus exigeant : la constance. Clemenceau transige parfois, Mandel aussi. Mais sur l’Allemagne, il ne transigera jamais. Quand son mentor meurt, Mandel hérite de sa lucidité sur l’Allemagne mais pas de sa stature mythologique. Il restera toujours l’homme de l’antichambre, même quand c’est lui qui tient la maison debout. 

La Grande Guerre terminée, Mandel fait carrière, mais à sa manière, qui n’est celle de personne. Député de la Gironde presque sans interruption, il se taille très vite une réputation d’homme à poigne. Aux PTT (Postes, Télégraphes et Téléphones) notamment, de 1934 à 1936, il réforme une administration assoupie avec une efficacité brutale restée célèbre. 

Dans les années trente, cette figure de la droite républicaine devient le plus combatif et le plus féroce ennemi de l’Allemagne nazie, l’un des premiers à comprendre qu’avec Hitler aucun compromis ne peut tenir, quand tant d’autres s’obstinent à regarder ailleurs. Pourfendeur des Accords de Munich, Mandel devient ministre de l’Intérieur du gouvernement Paul Reynaud, au moment où tout est sur le point d’être emporté. 

On pourrait dire de lui qu’il était le Blum de droite, formule acerbe mais qui dit quelque chose de vrai. Deux hommes, deux familles politiques que tout oppose, la même judéité assumée sans ostentation, la même intransigeance républicaine, la même prescience face au nazisme, le même courage solitaire quand les autres cherchent des accommodements. La France de 1940 aurait pu se battre derrière l’un ou l’autre. Les élus de la République s’en remirent à Pétain. 

C’est là que le destin de Mandel bascule. Quand Reynaud cède, quand son gouvernement se défait en temps réel, Mandel est celui qui dit non. Pas depuis Londres, pas avec une armée, pas avec un micro de la BBC. Dans les couloirs du pouvoir, presque seul, sachant ce qu’il en coûtera. 

Le 16 juin 1940, le général Spears, envoyé de Churchill, lui aurait offert une place dans l’avion qui doit emporter de Gaulle vers l’Angleterre. La place de l’Histoire, littéralement. Mandel la refuse. Et la raison qu’il aurait donnée dit tout l’homme : « C'est justement parce que je suis juif que je ne partirai pas, répond-il. On croirait que je me sauve ». Il cède son siège à la légende pour qu’aucune bouche ne puisse jamais dire que le Juif a fui. De Gaulle, qu’il avait lui‐​même exhorté quelques jours plus tôt à tenir bon, s’envole le lendemain. Mandel, lui, n’arrivera jamais à bon port. 

Il choisit l’autre route : poursuivre la guerre depuis l’Empire. Il embarque le 21 juin sur le Massilia, en direction de l’Afrique du Nord, emportant avec lui, comme un talisman, un lourd buste de bronze de Clemenceau. Le navire accoste à Casablanca alors que la France vient de signer l’armistice. Mandel est retenu au Maroc, dès la fin juin, placé sous surveillance puis interné, malgré le non‐​lieu prononcé par la justice militaire. L’homme qui avait refusé de fuir est arrêté, non par l’ennemi, mais par l’État français lui‐​même, comme d’autres parlementaires du Massilia, Jean Zay et Pierre Mendès France parmi eux. Béatrice Bretty, sa compagne, le suit d’une prison française à l’autre, jusqu’au pied du Portalet. 

La suite n’est plus qu’une longue descente, méthodique, vers la mort. Ramené en France, Mandel est remis à une justice qui cherche encore ses motifs. Vichy ne trouve rien, ni le complot qu’on lui prête, ni les malversations qu’on lui invente. Qu’importe : à l’automne 1941, Pétain ordonne, sans procès, sans comparution et sans recours, sa détention indéfinie dans une enceinte fortifiée. On l’enferme au fort du Portalet, ce bagne de pierre où le régime entrepose les « responsables de la défaite », c’est‐​à‐​dire ceux qui n’avaient pas voulu d’elle. Là, dans le froid des Pyrénées, l’homme qui avait refusé Londres prend, en août 1942, le seul parti qui lui reste : depuis sa cellule, en secret, il se rallie à de Gaulle. Il reconnaît pour chef celui qu’il avait poussé à partir. 

Puis l’Histoire se referme sur lui. En novembre 1942, les Allemands envahissent la zone libre, les SS montent au Portalet et emportent Mandel, d’abord à Sachsenhausen, puis, au printemps 1943, à Buchenwald, non dans le camp même, mais dans une villa de bois cernée d’une palissade, à quelques centaines de mètres de l’enceinte et de ses fours. Dans ces maisons de lisière, à quelques pas de Mandel, un autre otage de marque écrit son livre : Léon Blum. Le socialiste et l’homme de droite, les deux frères ennemis de la République, les deux Juifs dreyfusards que tout séparait, réunis à la fin par ceux qui voulaient la mort de la France qu’ils incarnaient tous deux. C’est l’ennemi lui‐​même qui a couché les deux hommes sur la même page. À la mi‐​mai 1944, l’ambassadeur du Reich en France, Otto Abetz, propose de livrer Blum, Reynaud et Mandel à Vichy pour qu’ils soient fusillés par des Français. Le 30 mai, Hitler donne son accord. Trois noms, une seule liste. Blum survivra. Reynaud survivra. Mandel, seul, ne survivra pas. 

Certains historiens se sont demandé si Hitler l’avait nommément visé. La question n’est pas vaine : on ne traque ainsi que ceux qu’on craint. La Milice l’abat le 7 juillet 1944, sur la nationale 7, à la sortie de Fontainebleau. Paris sera libre sept semaines plus tard. Il y a dans ce calendrier quelque chose qu’on ne se résout pas à regarder : il a manqué la libération de quarante‐​neuf jours. Mais lui ne l’aurait sans doute pas dit ainsi. Il n’était pas homme à se rêver martyr, et il semblait n’attendre rien de personne. 

Alors pourquoi n’est-il pas au Panthéon ? Homme de droite, il ne s’inscrit pas spontanément dans le panthéon sentimental de la gauche. Héritier de Clemenceau, des dreyfusards et d’un antifascisme républicain sans concession, il rappelle à la droite une filiation qu’elle célèbre moins qu’autrefois. Et le roman national n’a pas de place pour un résistant d’avant Londres : il faut que la Résistance commence le 18 juin, et pas un jour plus tôt. Reste sa judéité, que la mémoire nationale ne sait pas toujours où ranger. 

La panthéonisation n’obéit à aucune règle écrite : ni la Constitution ni la loi ne la prévoient. C’est la décision du seul président, prise par décret, une grâce souveraine accordée aux morts. Son nom a déjà figuré parmi les hypothèses de panthéonisation. En 2008, pour les quatre‐​vingt‐​dix ans de l’armistice, Nicolas Sarkozy, qui avait jadis écrit sa biographie, le rangeait parmi les figures qu’il envisageait. Mandel n’a donc pas été oublié. Il a été envisagé, puis laissé au seuil. 

Car c’est là le vrai prix de Mandel. Le choisir, c’est forcer la France à se retourner sur 1940, sur l’État français qui a livré Mandel aux Allemands, sur des miliciens français qui ont fait assassiner un ministre de la République juif qui n’avait pas voulu cesser de l’être. On ne le panthéonise pas sans rouvrir cette plaie. Il est plus confortable de remettre à plus tard. Un homme, pourtant, l’avait nommé. Léon Blum, le survivant, détenu lui aussi aux abords de Buchenwald, appelait Mandel « le premier résistant ». 

Entendons‐​nous. Le Panthéon n’est pas un palmarès, ni le registre de tous les mérites. Beaucoup de très grands hommes n’y sont pas, la gloire n’y donne aucun droit. S’il fallait y transférer quiconque fut brave ou talentueux, on y logerait des siècles entiers. 

Ce n’est donc pas parce que Mandel fut grand qu’il devrait y reposer. C’est parce qu’il fut grand et qu’on l’a laissé glisser hors de la mémoire commune, au point que son nom, pour le plus grand nombre, ne dit plus rien qu’une avenue. Le Panthéon ne récompense pas seulement des mérites, mais désigne, à un instant donné, ce dont une nation choisit de se souvenir, et donc ce qu’elle craint de laisser mourir. La question n’est pas : Mandel méritait‐​il d’y entrer ? Elle est : pouvons‐​nous nous permettre de laisser s’effacer ce qu’il incarne ? 

Et ce qu’il incarne est peut‐​être ce qui, aujourd’hui, paraît le plus fragile. Une certaine idée de la France : non pas un héritage de sang, mais une patrie qu’on choisit et qu’on sert sans rien attendre en retour. Une idée qu’on croyait acquise, et dont on n’est plus tout à fait sûr qu’elle se transmette encore. 

Aujourd’hui, il reste une avenue, une stèle, une rue, des plaques, des livres. Et une lettre. Quelques semaines après l’assassinat, Claude, sa fille, quatorze ans, écrit au maréchal Pétain. Elle ne demande rien, ne supplie pas, ne pleure pas. Elle constate : « Votre justice a passé et fait de moi une orpheline ». Une enfant qui n’implore pas qu’on la console, mais qui inscrit, et qui, en écrivant, garde une trace. 

Mandel aurait probablement détesté qu’on le plaigne. On ne l’honore pas en versant des larmes sur lui : on l’honore en tenant ce qu’il a tenu. C’est sans doute pour cela qu’il faut l’écrire.