Deux voisins se disputent la frontière de leurs terrains respectifs. Un rabbin intervient pour calmer leurs échanges. Le premier homme lui présente tous ses arguments. Après avoir pris le temps de la réflexion, le rabbin lui répond droit dans les yeux : « Effectivement, tu as raison ».
Le second prend à son tour la parole et expose son point de vue détaillé. Tout en se grattant la barbe, le rabbin lui réplique : « Effectivement, tu as raison ».
Une passante qui, depuis le début, assiste à la scène interpelle le rabbin : « Mais voyons Monsieur le rabbin, ils ne peuvent pas avoir raison tous les deux ! ». Le rabbin se tourne vers la femme pour lui répondre : « Effectivement, vous avez raison ! ».
À une époque où les réseaux sociaux binarisent les points de vue, où l’on est souvent poussé à choisir un camp qui viendrait invisibiliser celui de l’autre, cette blague juive, inspirée de contes yiddish du XIXe siècle, nous démontre que la vérité de l’un n’est pas forcément celle de l’autre.
Le judaïsme a toujours favorisé la question à la réponse, la recherche de la vérité à la vérité elle‐même. Il y est permis de douter de tout, même de l’existence de Dieu. En outre, c’est en pensant être détenteur d’une vérité unique que l’on tombe dans le piège du radicalisme.
Le débat sincère, le mahloket, est au cœur du Talmud. C’est pourquoi la Torah ne s’étudie pas seul mais au moins à deux. La vérité ne peut pas se posséder car elle est plurielle : toute opinion doit se confronter à une position possiblement contradictoire. Dès lors, en restant ouverte, antidogmatique, et en ne se clôturant jamais, l’étude demeure perpétuellement actuelle. Elle est la garante du maintien d’une énergie de pensée et de vie.
Le plus célèbre conflit talmudique est sans doute celui qui opposait Hillel et Shammaï, deux rabbins de la fin de la période du Second Temple. L’école de Shammaï incarnait une très forte rigueur dans l’application de la Torah, tandis que celle de Hillel avait une vision plus ouverte.
À un homme qui défia Hillel de lui expliquer le sens de la Torah le temps qu’il puisse tenir debout sur un pied, le talmudiste répondit : « Ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse, ne l’inflige pas à autrui. C’est là toute la Torah. Le reste n’est que commentaire. Maintenant va et étudie ». Cette réponse de Hillel, à l’instar de l’histoire qui ouvre ce texte, encourage à se mettre à la place de l’autre pour mieux le comprendre.
Aujourd’hui, si la pensée de Hillel est autant enseignée, contrairement à celle de Shammaï, c’est parce que les élèves de Hillel, lorsqu’ils défendaient leur point de vue, citaient toujours le point de vue adverse avant d’exposer le leur. Ce que l’école de Shammaï ne faisait pas.
Quoi qu’il en soit, selon les Textes, le seul et unique détenteur de la vérité, Emet, est Dieu lui‐même. La prière la plus importante de la liturgie juive, le Shema Yisrael (« Écoute, Israël »), profession de foi que l’on récite quotidiennement depuis des millénaires, se conclut par la phrase « Dieu est vérité », répétée systématiquement à haute voix par l’officiant, pour mieux la mettre en lumière.
Cette recherche de la vérité n’est jamais loin de la recherche du sens de la vie. C’est ce que nous démontre le film A serious man (2009) des frères Coen, qui se présente comme une blague juive d’une heure 45, dans la pure lignée de contes yiddish.
Le film nous raconte l’histoire de Larry Gopnik, interprété par Michael Stuhlbarg, un professeur de physique quantique du Minnesota, exerçant dans les années soixante qui, bien que capable d’ expliquer le monde par des équations mathématiques interminables, voit sa vie s’effondrer du jour au lendemain : sa femme le quitte, ses enfants l’ignorent, un élève lui fait du chantage, son frère encombrant vient habiter chez lui, sa hiérarchie le menace, ses factures s’accumulent, son voisin empiète sur son terrain…
Pendant tout le film, Larry, qui est pourtant un homme « sérieux », cherche à comprendre pourquoi le sort s’acharne sur lui…
Le film est truffé de références talmudiques. Il s’ouvre par une citation du français Rachi, l’un des plus grands sages de la tradition, né à Troyes à l’époque médiévale, dont les commentaires font encore autorité aujourd’hui.
« Accepte avec simplicité ce qu’il t’arrive ». Le choix de cet incipit n’est pas anodin. Rachi se distinguait par sa modestie, osant parfois indiquer dans ses commentaires qu’il ne savait pas. Ce qui sied parfaitement au ton du film.
La première scène de A serious man nous amène au XIXe siècle, dans un shtetl d’Europe de l’Est. Un couple voit entrer dans sa maison un vieil homme soupçonné d’être un dibbouk, l’âme d’un mort, qui vient prendre possession du corps d’un vivant. Déterminée à s’en débarrasser, la femme le poignarde avec un pic à glace.
Ce personnage de la mythologie yiddish nous laisse penser, ou pas, que cent ans plus tard, Larry est maudit par ce dibbouk. Sans que nous n’en ayons aucune preuve.
Les malheurs qui s’abattent sur Larry évoquent une variation moderne du livre de Job, un homme si intègre et pieux que Satan demande à Dieu de le mettre à l’épreuve. Une série de catastrophes s’abat alors sur lui. Le livre de Job se confronte frontalement à la question de la souffrance humaine. Au point que plusieurs lois juives sur le deuil sont tirées de ce livre, comme par exemple la façon dont un endeuillé doit déchirer ses vêtements. Les frères Coen se sont donc inspirés de l’un des textes les plus solennels et tragiques de la Bible pour en faire une comédie.
Tout comme Job, qui cherche à comprendre ses malheurs auprès de trois amis, Larry ira consulter trois rabbins.
Le premier, le jeune rabbin Scott, a l’air perdu et démuni face à la détresse du professeur, il s’excuse même de son manque de foi. Néanmoins, le rabbin Scott s’efforce de prôner la joie. Il s’inscrit ainsi dans la lignée du maître du talmud Nahoum Ish Gamzou, auteur de la célèbre phrase Gam zou le’tova, qui signifie « Ceci aussi est pour le bien ». Cet aphorisme consiste à penser que tout ce que fait Dieu est pour le bien, qu’il faut voir du positif même dans les évènements négatifs, chaque épreuve cachant un dessein supérieur. Plus encore, les pensées positives engendrent des évènements positifs.
Le second rabbin que Larry consulte, Nachtner, visiblement bien plus expérimenté que le premier, se lance dans une longue histoire abracadabrantesque, « les dents du goy » : un dentiste découvre des lettres hébraïques gravées à l’intérieur des dents d’un patient non juif. Il déchiffre dans sa bouche la phrase « Sauvez-moi ». Le dentiste fera tout pour comprendre la provenance et l’explication de ces lettres. En vain. Face à l’incrédulité de Larry, le rabbin Nachtner conclura son histoire en lui expliquant que le monde est incompréhensible et que l’on ne peut pas tout savoir.
Pourquoi alors raconter cette histoire ? Parce que le judaïsme considère que l’histoire fait littéralement guérir. Rabbin Nahman de Braslav, arrière‐petit‐fils et disciple du Baal Chem Tov, fondateur du hassidisme, disait : « Je vais vous raconter des histoires et vous allez guérir ».
Ces vertus curatives de la narration se retrouvent en médecine, notamment en psychologie narrative, laquelle établit un lien entre le récit et la guérison, en sacralisant l’écoute.
Jacques Hochmann, psychanalyste et psychiatre contemporain, relate de nombreux cas, comme celui d’un thérapeute qui, à la suite d’un événement traumatisant vécu par son patient autiste, a repris avec lui les faits. Au fil des séances, en racontant la même histoire, mais en y introduisant à chaque fois des petites modifications, le thérapeute a réussi à ouvrir son patient, qui l’écoutait attentivement, à la possibilité du changement et de la guérison.
La rabbin new‐yorkaise Angela Buchdahl enseigne que si « Dieu ne peut pas être vu avec nos yeux, il doit être entendu avec nos oreilles », érigeant l’écoute en une discipline spirituelle. Est‐ce pour cela que A serious man débute par de très gros plans sur les oreilles de Larry et de son fils Danny ?
Vient enfin le troisième rabbin, Marshak, le plus âgé, le plus érudit des trois, celui que Larry cherche à voir depuis le début. Malheureusement, le jour venu, la secrétaire de Marshak retient Larry devant la porte de son bureau, lui expliquant que Marshak est trop occupé pour le recevoir : « Il réfléchit ». Ce non rendez‐vous nous renvoie à la parabole de Franz Kafka « Devant la loi » – „Vor dem Gesetz“ –, intégrée au roman Le Procès (chapitre 9), l’un des seuls passages du livre que Kafka a accepté de publier de son vivant. Un homme de la campagne se présente et demande à entrer dans la Loi. Mais le gardien répond que, pour l’instant, il ne peut pas lui accorder l’entrée. L’homme attend toute sa vie devant la porte, jusqu’à son dernier souffle. Le gardien, qui lui a interdit l’entrée, lui annoncera pourtant que cette entrée n’était faite que pour lui. Vouloir « entrer dans la loi », chez Kafka, comme chez les frères Coen, c’est tenter d’atteindre une quête de sens inaccessible.
Nous pouvons imaginer que le rabbin Marshak n’a tout simplement pas envie de rencontrer Larry pour entendre des problèmes qui lui semblent dérisoires. Ou encore que ce rendez‐vous manqué est un message de Marshak à l’attention de Larry lui signifiant que lui seul peut régler ses problèmes, que la solution est en lui.
On notera que, pour annoncer, dans le film, les rencontres avec les deux premiers rabbins, il y a des cartons avec inscrit en lettres blanches sur fond noir « Le premier rabbin » et « Le deuxième rabbin ». Or, pour le troisième rabbin, le plus rabbin des rabbins, il n’y a sur le carton que le nom « Marshak ». Comme si les frères Coen avaient voulu nous dire que même le plus illustre des rabbins, celui dont on peut attendre une interprétation du divin, reste avant tout un homme. Le judaïsme proscrit l’idolâtrie. Le deuxième commandement dit « Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi ». Cela s’applique aux hommes, aussi grands soient‐ils.
Si Larry n’arrive pas à rencontrer le rabbin Marshak, son fils y parviendra. Et Marshak fera l’exploit de lui réciter par cœur… tous les membres du groupe de rock « Jefferson Airplane ».
Après ces expériences auprès de trois rabbins, Larry pense s’être éloigné de la vérité. Alors que chacun lui a finalement enseigné quelque chose de profond.
Chez Freud, la névrose s’explique par un événement enfoui dans son passé, qu’il s’agit de déterrer pour soigner et faire jaillir la vérité.
Le psychanalyste Serge Viderman s’oppose au déterminisme freudien et explique au contraire dans son livre La construction de l’espace analytique que c’est la psychanalyse qui construit la vérité, que « la vérité est en devenir » ; elle ne précède pas l’activité interprétative. Elle se crée par l’interprétation elle‐même. Tout comme la vérité de Larry qui se construit tout au long du film.
Un autre thème de A serious man, qui n’est évidemment pas étranger au fait que les deux réalisateurs soient frères, est la relation particulièrement touchante que Larry entretient avec son frère Arthur. Arthur, sorte de miroir inversé de Larry, a beau être envahissant et embarrassant, recherché par la police, mathématicien de génie ou fou (on ne le saura pas), Larry ne le lâchera jamais.
Dans la Torah, de nombreuses parashiot mettent en exergue des rivalités fraternelles violentes : Caïn et Abel, Isaac et Ismaël, Ésaü et Jacob, Joseph et ses frères. Pourtant, la parasha que l’on entend subtilement dans le film est la parasha Behar, lue par Danny, le fils de Larry, le jour de sa bar mitsva. Elle contient le verset suivant : « Si ton frère vient à déchoir, si tu vois chanceler sa fortune, soutiens-le, fut-il étranger et nouveau venu, et qu’il vive avec toi » (Lévitique25,35). Ce verset fait directement écho au comportement de Larry vis‐à‐vis de son frère.
Le film s’achève par l’arrivée d’une menaçante tempête. Dans la Bible, la parole de Dieu est annoncée par des manifestations bruyantes, comme des éclairs ou des tempêtes. C’est le cas à la fin du livre de Job où Dieu vient directement parler à Job. Dans A serious man, contrairement au livre de Job, la tempête n’annonce pas la parole divine, mais plutôt un appel inquiétant du médecin de Larry…
Le récit, et par extension le cinéma, permettent de multiplier les points de vue sur le monde et de prendre de la distance face au réel. Ils peuvent avoir une répercussion sur nos états d’âme et notre santé. Réjouissons‐nous d’ailleurs qu’à la toute fin du générique du film, il soit précisé : « Aucun Juif n’a été blessé pendant le tournage » ! En ce sens, les frères Coen, à défaut de répondre à nos questions existentielles, nous guérissent tels des conteurs hassidiques en nous aidant à traverser la vie.








