Une France à l’identité triple
Face à l’alliée historique d’Israël, à la France revendiquant une stratégie politique méditerranéenne autonome ou encore à celle qui affirme pouvoir dialoguer avec tous, comment comprendre la diplomatie française au Moyen‐Orient ? Pour Frédérique Schillo, il faut prendre en considération trois France. La France « humaniste et résistante », la « Puissance méditerranéenne » et la « Fille aînée de l’Église ».
C’est précisément cette coexistence qui met la France face à « des intérêts parfois contradictoires, voire rivaux, dès lors qu’il s’agit de prendre position sur la question de la Palestine ». Elle joue constamment aux équilibristes pour trouver une position équidistante entre plusieurs images d’elle-même. Cette pluralité fait d’elle à la fois une puissante médiatrice, mais très vite également une suspecte de duplicité.
Le malentendu de départ
Après avoir soutenu l’immigration clandestine des Juifs en Palestine, la France vote en novembre 1947 en faveur du plan de partage. Pourtant, ce n’est qu’en 1949, après avoir recherché des garanties sur les Lieux saints, qu’elle va reconnaître l’existence de l’État d’Israël. Pour ce dernier, le vote de 1947 témoigne d’un engagement moral, tandis que pour Paris, il demeure synonyme de compromis entre puissance, solidarité et protection religieuse. Israël lit une promesse de fidélité là où les Français pratiquent un équilibre.
L’alliance de l'ombre
Au cœur des années cinquante, c’est la guerre d’Algérie. Gamal Abdel Nasser est vu par la France comme l’un des soutiens majeurs du FLN. Israël, quant à lui, considère l’Égypte comme la menace la plus immédiate à sa sécurité. Les deux pays n’ont pas la même histoire, mais ont de toute évidence un intérêt commun. Pourtant, l’alliance franco‐israélienne ne se tisse pas dans un salon du Quai d’Orsay. C’est une véritable « diplomatie en uniforme », qui se construit dans les réseaux militaires. En 1956, à Sèvres, cette coopération de l’ombre conduit à l’expédition franco‐israélo‐britannique contre l’Égypte. En parallèle, la France accepte d’aider Israël à construire le réacteur nucléaire de Dimona, « véritable secret dans le secret d'État ».
« La relation spéciale franco-israélienne naît ici durant la campagne contre l'Égypte ; incontestable succès militaire mais échec politique retentissant », résume l’historienne. Face à ce qui sera plus tard qualifié d”« âge d’or », il y a avant tout une convergence stratégique. Mais, lorsque cette convergence s’étiole, l’amitié ne fait plus le poids.
L’équilibre bouleversé par de Gaulle
Le retour de de Gaulle au pouvoir bouleverse peu à peu ce fragile équilibre. Pourtant, dans l’immédiat, rien ne semble présager une rupture. À l’inverse, le Général reçoit Ben Gourion et rappelle même qu’Israël est « notre ami, notre allié ». Mais à la suite de la guerre des Six Jours, l’embargo sur les armes décidé en 1967 provoque une véritable scission.
Du côté israélien, cette décision n’est pas associée à un simple désaccord diplomatique. Après une décennie de coopération militaire et nucléaire, c’est une défection. « La France va payer sa "trahison" par un coup de force humiliant, puis un silence tout autant teinté de mépris. » En qualifiant Israël d’ami et d’allié, Paris s’est liée par un lexique qui transfigure ensuite le changement stratégique en trahison politique.
Dans les décennies suivantes, « la France œuvre à une politique méditerranéenne via l'Europe ». Elle reprend ce que certains désignent comme la « politique arabe de la France », héritée du Général de Gaulle. Vu de Jérusalem, ce jeu d’équilibriste prend la forme d’un abandon.
Dépasser les lectures simplistes
François Mitterrand tente malgré tout de faire cohabiter deux fidélités. Son arrivée à l’Élysée est, selon Frédérique Schillo « doublement historique ». Il est le premier président de la République à s’exprimer devant la Knesset, le parlement israélien, pour réaffirmer l’amitié franco‐israélienne, tout en étant le premier également à évoquer la création d’un État palestinien.
Jacques Chirac s’inscrit dans cette même logique : « Amie de tous, la France peut et doit jouer son rôle dans la région ». Cette doctrine prend corps en 1996, avec l’opération « Raisins de la colère ». Les Français contribuent à l’obtention d’un cessez‐le‐feu en parlant à la fois aux Israéliens, aux Syriens, aux Libanais et aux Iraniens.
Lorsque Chirac sort de ses gonds face aux agents israéliens à Jérusalem, sa colère devient un symbole de soutien pour une partie des Palestiniens. Frédérique Schillo invite pourtant à dépasser cette lecture : « Si Chirac signe le retour de "la politique arabe", on ne pourrait lui reprocher d'être indifférent au monde juif. "Le temps du soupçon" est révolu ». C’est bien lui, qui, à peine quelques mois plus tôt, reconnaît la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs du Vél” d’Hiv.
Derrière les lectures simplistes, d’une France acquise à Israël, ou au contraire irrémédiablement pro‐palestinienne, Paris tente, d’un président à l’autre, de garder l’équilibre. Depuis les attaques du 7 octobre, la France poursuit la défense d’une solution à deux États, tout en revendiquant son amitié avec Israël et en reconnaissant un État palestinien. À l’approche de l’élection présidentielle, reste à savoir si le futur Président s’inscrira dans cette tradition d’équilibrisme de la diplomatie française au Moyen‐Orient. Rien n’est moins sûr quand les extrêmes sont en tête des sondages.





