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“Zé lo haZman, ce n’est pas le moment” – 2022, La puissance des vagues

Journal de 2022, « La puissance des vagues » : deuxième épisode du feuilleton littéraire « Zé lo haZman – Ce n’est pas le moment », écrit par Mona El Khoury.
Quatre grands‐​parents dans quatre villes : New York, Jérusalem, Paris, Beyrouth. Entre elles, une famille – une professeure de littérature française, son mari psychiatre israélien, leurs deux enfants – installée à Cambridge, Massachusetts, avant un retour en France. De 2021 à 2026, d’un continent à l’autre, la narratrice tient un journal tandis que le monde se fissure.

Publié le 21 août 2026

10 min de lecture

© Mona El Khoury

19 janvier 2022

Plusieurs sites web de départements de l’université ont été hackés, les suprémacistes blancs ont laissé un message. Ma collègue A. en Floride me dit que, là‐​bas, les boards d’université font des listes de professeurs enseignant des sujets relevant du « wokisme ». Elle me dit que mes cours en feraient partie. 

24 janvier 2022

Candidature avance : nous sommes trois en lisse. Les deux jours de campus visit sont prévus pour mars. Avi semble hyper enthousiaste. Toujours aucun progrès de son dossier. 

5 février 2022

Joseph m’a demandé comment dessiner une étoile. Maya lui a dit que les étoiles à six branches disparaissaient. J’ai eu les larmes aux yeux. Joseph a voulu me consoler : « Maman, le collier, tu sais, à l’époque, tu l’aimes beaucoup, on va le trouver ».

24 février 2022

Un étudiant me dit qu’il n’a pas pu étudier pour le cours d’aujourd’hui portant sur les dystopies climatiques, parce qu’il souffre d’anxiété climatique.

10 mars 2022

Deux jours intenses sur le campus à Paris. Quatorze entretiens, une classe enseignée, une présentation de ma recherche. Avi m’avait dit de ne pas critiquer l’ambiance surréaliste d’ici, je m’y suis tenue. Plus ou moins. On verra. 

14 mars 2022

Nous allons déménager à Paris cet été, j’ai eu le poste. Joie et angoisse coexistent. Toujours rien du côté d’Avi. Trois ans que son dossier est entre les mains d’administrateurs en France.

24 mars 2022

Cours sur les migrations croisées en Méditerranée, article canonique sur la mémoire de revanche de la guerre d’Algérie où l’historien cite un discours du Front National dans lequel figure l’insulte « bicot ». Une étudiante demande ce que ce mot signifie. J’explique. Silence. Elle se lève et demande, au nom de la classe (?), si je peux supprimer dans les lectures les mots d’insultes racistes car elle ne veut pas les lire, ne veut pas penser qu’elle puisse y être impliquée, et, de plus, les prononcer reviendrait à répéter une déshumanisation. Spectre du paradigme « N word » dans ma classe.

J’ai eu le tournis, dépliage du langage et du réel. Torsion, contorsion, scotomisation. 

Je suis hors de moi, Avi me dit de me calmer, mais je n’y arrive pas. C’était une étudiante juive, et une de mes préférées. Le semestre dernier, elle avait été bouleversée par W ou le souvenir d’enfance

25 mars 2022

J’ai rêvé qu’un groupe d’étudiants m’apportait une voiture miniature (pour Joseph ?), elle était en bois, mais elle ne roulait pas, elle avait des branches coincées dans ses roues. Les jeunes semblaient déçus. Je leur ai dit qu’ils avaient mis des bâtons dans les roues. Furieux, ils sont partis en courant se réfugier sous un arbre.

4 avril 2022

Le campus est recouvert de tracts du Patriot Front. MAGAisation visuelle. Comment ont‐​ils fait ?

8 avril 2022

Parlé avec l’éditrice. Elle veut que j’écrive un roman sur le Liban et mon père. Ça me paraît une impossibilité. Avi m’a demandé pourquoi. Pas su lui répondre autre chose que « je le sens pas, c’est pas le moment »

16 avril 2022

Début des cartons… En rangeant le grand placard de l’entrée, j’ai retrouvé une vieille photo de mon père, gamin, il devait avoir une dizaine d’années, il était si frêle. Il sourit sur le cliché mais n’a pas l’air très à l’aise. Il est avec plusieurs autres enfants, à l’école. Je me suis dit que mon père, avec son prénom latin et son nom arabe, résumait à lui seul le Liban interstitiel. Benjamin d’une grande fratrie de garçons, il s’est toujours senti flotter dans une existence que personne, sa mère la première, ne cherchait à amarrer à des racines à défendre ou un destin à mener, les aînés ayant tout raflés. Il est venu au monde comme la dernière roue d’un carrosse dont la mère ne voulait pas, le fils aîné étant largement suffisant pour ma grand‐​mère, jeune femme amoureuse de son mari, militaire de carrière appartenant à la petite bourgeoisie maronite émergente. Ceux qui sont venus après le premier enfant ont été, proportionnellement à leur rang d’arrivée, ignorés et élevés par les autres. Tantes, cousines, nourrices, puis par les Frères des Écoles chrétiennes… la famille était encore trop modeste pour se payer le collège Notre‐​Dame de Jamhour, l’accès aux Jésuites c’était la génération suivante. 

Ma grand‐​mère, que j’ai rencontrée quelques fois seulement avant qu’elle ne meure, m’a toujours semblé d’une avarice affective remarquable. Une rareté des sentiments soutenants, qui sont certainement allés en s’amenuisant d’enfant en enfant, et qui, au cinquième enfant s’étaient même épuisés totalement. Si bien que mon père a toujours brandi, avec dépit, l’absence d’amour maternel, et qu’il regarde ce sentiment avec un mélange de dégoût, de rancœur et d’envie lorsqu’il se manifeste autour de lui, dans d’autres couples mère‐enfant. 

Parfois je m’imagine que le père d’Avi, qui est né la même année que mon père à seulement quelques kilomètres de distance dans le nord d’Israël, aurait pu être cet ami juif, Sélim, dont mon père m’a toujours parlé avec tant de nostalgie. Sélim qui était le seul étudiant juif de l’école des frères, faisant compagnie aux deux ou trois Musulmans sunnites scolarisés chez les Chrétiens en vue d’une ascension sociale. Sélim, dont la famille est partie en 1967, discrètement, sans au revoir, dans l’angoisse, « plus au sud », comme dit mon père, pour ne pas nommer une de ses hantises, Israël. Sélim, que mon père a cru reconnaître, un jour, en voyage, dans une rue de Montréal, juste avant de s’évanouir et d’échapper de justesse à un infarctus.

21 avril 2022

La police de l’université vient de suivre une formation par des forces de sécurité israéliennes. Manifestations sur le campus.

26 avril 2022

Cours sur la dystopie, roman sur le clonage : Des étudiantes me disent qu’elles se sont arrêtées de lire le roman à la page 91 car la narratrice rapporte qu’un personnage* s’est suicidé, et que je n’ai pas fait de trigger warning, or c’est un sujet délicat pour elles. 

*Personnage totalement secondaire, dont on ne parle pas en classe, puisque sans rapport avec le thème du cours. 

28 avril 2022

Rêvé de bâtiments de l’université, des nurses qui courent dans tous les sens ; je ne comprends rien, où sont les étudiants ? Mon bureau, tous les bureaux, les salles de classe, sont remplis de lits. Hôpital psychiatrique ?

Avi a donné sa lettre de démission. Je dois écrire la mienne. J’espère que je retrouverai une université à l’emplacement du campus à Paris, et qu’il trouvera un hôpital où travailler. 

22-24 Juin 2022

Conférence à NYU. Ma dernière participation en tant que collègue américaine. Mon père est venu nous voir à Boston, il m’a accompagnée à New York. Une scène m’a saisie, un instant hors du temps. Nous étions à Brooklyn, à l’intersection de Henry et Remsen Streets. Je suis allée acheter des bouteilles d’eau et, en revenant, je l’ai aperçu, de l’autre côté de la rue, recroquevillé plutôt qu’assis, sur le banc à l’extérieur de la cathédrale. Le visage fermé, le regard brumeux ne faisant plus qu’un avec une courbe vague qui lui tient lieu de corps. Mon père. 

« Hyperinflation », « restrictions bancaires », « taux d’intérêt », « crise », « dépression », « désintégration » semblaient assaillir son esprit. Toutes ses économies se sont volatilisées ; une vie de travail réduite à des millions de livres libanaises qui ne valent plus que de la poussière. Cendres, comme les fenêtres pulvérisées du quartier du port de Beyrouth. Explosions. 

J’ai repensé au dernier rapport publié par la Banque Mondiale sur le Liban, The Great Denial, aux mots employés. « Un des trois effondrements économiques les plus graves que le monde ait connus depuis les années 1850 ». Faillite absolue, corruption totale.
Denial. Great denial

Il n’y a pas de requin dans les eaux libanaises, ils sont tous sur la terre ferme, m’avait un jour dit mon père avec son sarcasme habituel. Et lui, de quel déni participe‐​t‐​il ? Ses intranquilités, ses insatisfactions constantes, toute sa vie en colère contre. Une guerre civile à lui tout seul. Mes questionnements ont convergé vers lui, rapetissé, en ce jour d’été new‐​yorkais, où il m’est apparu exsangue, un vieux linge essoré à l’extrême. 

Je me suis dit quel contraste, entre l’église maronite qui s’élève fièrement sur Henry Street, une cathédrale majestueuse, et ce corps épuisé, vidé de toute hauteur. Et par allégorie : la victoire de la religion sur ceux qui n’y ont pas cru. La violence de la religion sur ceux qui n’ont pas voulu y participer. « Le Moyen-Orient sera redessiné par les religions, et ce sera la fin », a ressassé mon père toute sa vie, telle une parole prophétique. Mais la fin de quoi exactement, me suis‐​je toujours demandé. Ce jour‐​là, il m’a semblé que c’était de sa fin à lui dont il parlait, la fin d’un monde qui procédait par pensée politique et par mouvements sociaux. 

Plus je m’approchais du passage piéton nous reliant parmi le béton, moins je me sentais capable d’y inscrire mes pas, pressentant l’abattement. L’observer, les bandes blanches entre nous, était la seule action qui m’était possible à cet instant.

Je me suis souvenu de la colère de ma mère la veille au téléphone, « Quel homme d’affaires, ton père ! Non mais franchement, qui place tout son argent au Liban ? Tous les milliardaires libanais fuient leur pays, mais ton père, lui, il y investit ! ». Sous la colère, la peur de manquer, stigmate dont on ne se défait pas, et la crainte de la pitié pour lui. Redouter d’être touché par l’émotion de l’autre, c’est l’histoire de tant de couples. « C’est un homme qui a perdu tout l’argent qu’il a gagné, il l’a gagné pour le perdre. Pour le perdre », a insisté ma mère avec hargne. Est‐​ce qu’il a couru à sa perte, ou bien il la fuyait et elle l’a rattrapé… je ne suis sûre de rien au sujet de mon père. 

Immobile au carrefour de Henry et Remsen Streets, mon regard a dévié, s’est posé sur un immeuble, une fenêtre que j’avais connue de l’intérieur, une aventure de courte durée. Il y a une dizaine d’années, un étudiant italien venu à New York comme moi, le temps d’une summer school, son petit appartement loué, sous‐​loué, sous‐​meublé, surpeuplé par nos discussions qui se terminaient rigoureusement par nos corps mêlés. Une entente en CDD.

Je suis revenue à la pensée de mon père, qui, lui, se trouve coincé dans un CDI, celui de sa vie, et ce jour‐​là, sur ce banc à Brooklyn, il m’a semblé vouloir en démissionner. Il se trouvait là, en visite, hors des murs de Notre Dame du Liban abritant la confession censée le définir selon les termes de son pays. Visiteur permanent de son existence, Libanais structurellement en dehors de son pays, ce Chrétien maronite n’a jamais eu la foi ni le sentiment d’appartenance, ici ou là. Diasporique de type mélancolique, un homme qui a passé sa vie entre. Entre la France où il n’est jamais vraiment entré, et le Moyen‐​Orient où il n’a pas véritablement su rentrer. Une paralysie nomade, un individu toujours à l’extérieur de, en décalage par rapport à son désir, un pas de côté pour mieux observer, s’empêcher ? Prisonnier de l’antre de l’entre, un être pour qui la question ne se pose pas en terme de bonheur, mais en terme d’essoufflement dans une course d’orientation. Cette chose après laquelle il court, le sens, qui lui échappe quand il est d’un côté de la Méditerranée et qu’il se dit qu’il est de l’autre, et vice versa. Or en ce jour d’été, en ce moment précis où j’ai regardé mon père écroulé sur ce banc de l’autre côté de la rue, à l’image de son pays natal effondré, ce jeu de cache‐​cache m’est apparu comme une course en sur‐​place ; sa vie, la vie, un treadmill.

26 juin 2022

Il faut que j’arrive à écrire ce qui s’est passé l’autre jour à Brooklyn. Je crois que c’est parti de la cathédrale, j’ai été éblouie par un rai de lumière venant de la porte de l’église. Une réverbération du soleil dans les médaillons qui ornent les portes d’entrée de la cathédrale. Ces dix grands médaillons en bronze, figurant des hauts lieux normands, qui proviennent du Paquebot Normandie, après son naufrage dans le port de New York en 1942. Quelque chose me fascine dans cette histoire. Comme un oxymore, une improbabilité des éléments rassemblés. Ce paquebot qui a coulé sur place, ce bateau qui a chaviré parce qu’il a pris feu, immobile dans l’eau, alors qu’il avait accompli les traversées de l’Atlantique les plus rapides de l’époque. Des images se sont superposées dans mon esprit, de ce qui est englouti dans l’Histoire, de ceux qui sont submergés par l’Histoire ; transpositions, transfigurations. Une vérité, réitérée. Ces traces du paquebot, lui‐​même contenant une topographie française, qui se retrouvent au cœur du siège de l’éparchie des Maronites, la France, le Liban, à Brooklyn. Ça m’a donné le tournis.

© Mona El Khoury

Puis, je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé aux Phéniciens, ces ancêtres à qui tout Libanais chrétien aime se raccrocher. Combien de fois ai‐​je entendu de la bouche de mon père que les Phéniciens ont une capacité de résurrection infinie, qu’ils sont, selon l’étymologie, des phénix qui renaissent de leurs corps morts. Pourtant, cette fameuse « résilience libanaise » que les médias vantent à toute épreuve, s’est révélée à mes yeux ce jour‐​là, face à mon père à Brooklyn, être un mythe. En attestait l’être capitulant de mon père, venu au monde en même temps que son pays, en 1946, et se dirigeant de concert vers leur fin, aplatissement définitif de la montagne d’un Sisyphe en mal de rocher. Il n’y a plus de pente, voilà.

À ce moment‐​là, mon téléphone a vibré dans ma poche. J’ai lu sur l’écran à peine sorti un message d’Avi, bien rentré de la brit mila de son neveu, m’assurait que les enfants avaient été intéressés, photo à l’appui, la route de Newton à Cambridge était fluide, et en a profité pour me demander où se trouvaient dans la cuisine la passoire et les sandales de piscine des enfants, véritable but du message et ultime preuve qu’on peut résider en touriste dans sa propre maison. 

J’étais donc à quelques mètres de mon père, de l’autre côté du passage piéton, et c’est là que l’inédit s’est produit. Je l’ai vue, glisser sur sa joue, rouler sur son visage, je ne l’ai pas cru au début. J’ai pensé que c’est mon imagination conjuguée à la fatigue. Mais elles étaient bien réelles, il y en avait plusieurs. Des larmes. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu mon père pleurer. J’étais pétrifiée. C’était la vision de son corps qui ne savait plus tenir, qui se liquéfiait.

Comment avance‐​t‐​on vers la tristesse d’un père ? 
Comment approche‐​t‐​on un père dont on ne parle pas la langue maternelle ?

Je me suis minéralisée, pensant au paradoxe de l’eau et du feu, le bateau en mer incendié, mon père en pleurs, les guerres infinies au Moyen Orient, regarder les bombes tomber, les roquettes voler, les pieds dans l’eau à Jounieh ou Tel Aviv. À ce moment, je me souviens qu’un tableau a fait écran. Turner, The Burning of the Houses of Lords and Commons : mon père m’avait raconté une anecdote fameuse sur l’artiste. Vers la fin de sa vie, J. M. W. Turner, alors qu’il se trouvait à bord d’un navire du port de Harwich, au nord‐​est de Londres, s’est retrouvé pris dans une violente tempête de neige. Le navire venait à peine de quitter la rade qu’il a été violemment secoué par la colère de la mer du Nord. Les marins se sont affolés, mais le peintre est resté placide : il a voulu être attaché au mât afin d’observer la puissance des vagues.

Observer la puissance des vagues. J’ai décollé ces mots les uns des autres. Observer. La. Puissance. Des. Vagues. Aujourd’hui, je pense : la force requise pour rester en place face au bouleversement. Il n’y a rien de passif dans l’observation de la puissance des vagues, il faut une force incroyable pour ne pas s’activer, ni se laisser emporter. 

To stay still, disent les Américains : ne pas bouger, rester immobile. Comment aurais‐​je pu faire pour le consoler ?

The Burning of the Houses of Parliament, 16 October 1834, J. M. W. Turner