Lucie Spindler - Pourquoi avoir choisi d’aborder cette thématique du silence dans un essai ? Cet intérêt est-il né de votre propre expérience familiale ?
Laurence Joseph - Mon arrière‐grand‐père, Léon, était engagé dans la Résistance et a été arrêté par la Gestapo en 1942. Il est revenu des camps en 1945, puis il est décédé quand j’avais treize ans. J’ai eu le temps de le connaître, de passer beaucoup de vacances auprès de lui. C’était un homme jeune, dynamique, qui a gardé une grande vitalité jusqu’à la fin de sa vie, mais il ne parlait jamais de son expérience à Dachau. Ce silence contrastait avec un fort discours sur la Résistance. Il avait construit un couteau à Dachau qui était comme un mythe, une légende familiale, que j’ai pu voir quand ma grand‐mère est décédée. C’est un objet extrêmement important et émouvant pour moi, un témoignage incroyable de ce que peut l’espèce humaine, de la survie. Ma grand‐mère, sa fille, s’est elle‐même engagée dans la Résistance quand son père a été arrêté et mon parrain était responsable des FFI [Forces françaises de l’intérieur] dans les Pays de la Loire. Enfant unique, sans cousins ni cousines, j’ai donc vécu entourée d’adultes qui m’ont élevée dans leurs faits de Résistance. De mes cinq ans à mes treize ans, j’ai porté la gerbe aux Résistants et aux survivants de Dachau, en mémoire des morts. Je faisais la minute de silence avec toutes les familles de rescapés. Cette expérience m’a très tôt confrontée à ces récits que je n’entendais pas, et aux processus symboliques de mémoire. De confession catholique, j’ai été confrontée très jeune à la mémoire de la Shoah et aux images concentrationnaires.
La deuxième raison pour laquelle j’ai choisi de parler du silence dans mon essai est liée aux patients, victimes de violences sexuelles. Je voulais aborder le silence de la société, l’incapacité de la société à les écouter, ainsi que le silence de la dissociation traumatique. Quand on est psychanalyste, on travaille avec le silence, parfois contre le silence.
LS - Certaines expériences traumatiques sont-elles si puissantes qu’elles se révèlent incommunicables ? Vous évoquez un passage de Shoah de Claude Lanzmann où Jan Karski tente de raconter l’extermination des Juifs, mais il n’y arrive pas et s’effondre.
LJ - C’est un sujet qui me passionne. Je pense qu’il existe, en effet, un incommunicable. Comme clinicien, on doit respecter et accepter que tout ne passera pas au langage. Il ne faut pas forcer les patients à dire des choses qu’ils sont incapables de dire à cause de la dissociation traumatique. Ce n’est pas seulement l’amnésie traumatique, mais aussi la dissociation traumatique qui fait que la mémoire autobiographique ne fonctionne plus. Pour survivre, le cerveau choisit d’oublier. Cela équivaut à une implosion interne du cerveau.
En revanche, il faut aussi souligner la dimension sociétale : celle de la surdité et de l’omerta. Je cite souvent l’exemple de Charlotte Delbo qui, dès son retour des camps, a écrit sur ce qu’elle avait vu. Le livre n’a été publié qu’en 1965. Il faut faire la différence entre ce qui relève de l’incommunicable et ce qui relève de l’inaudible de la part de la société.
LS - Freud, avec la psychanalyse, a-t-il bouleversé ces concepts de “silence” et “d’écoute” ?
LJ – Cela dépend de quoi on parle. La psychanalyse a permis de comprendre que, dans le silence, il existe un chemin inconscient de paroles qui, ensuite, émergeront. La psychanalyse et les travaux de Freud ont permis de mettre en lumière la question de l’amnésie infantile, de la reconstitution des souvenirs, de l’attention aux rêves. Les rêves sont parfois une annonce de ce qui sera dicible après. En revanche, en matière de violences faites aux enfants, je pense que la psychanalyse n’a pas forcément fait ce qu’il fallait. Le moment où Freud, en 1897, a expliqué que lorsqu’un enfant parlait de faits sexuels, cela correspondait à des fantasmes et non à la réalité, a fait énormément de mal à la parole des enfants. Les psychanalystes sont généralement très peu formés aux violences sexuelles et à l’inceste. La majorité des cliniciens ne sont pas formés à faire un signalement, par exemple.
LS - Dans la transmission entre les générations, quelle est la fonction du silence ? Le silence a-t-il plusieurs rôles, à la fois protecteur et destructeur ?
LJ - On touche ici à la question de la loi du silence. Je mets au défi quiconque de dire qu’il n’a pas traversé une loi du silence dans sa famille. Le secret de famille est constitutif du fait de faire famille. Les secrets de famille ont deux racines. Certaines familles veulent protéger : à chaque naissance, on aimerait livrer à notre enfant un livret de famille impeccable, qui ne soit pas abîmé par la barbarie humaine et les passions tristes. On a toujours cet espoir que notre enfant parte neuf dans l’humanité.
Pour revenir à l’histoire de mon arrière‐grand‐père, Léon, je comprends qu’à neuf ans, il n’ait pas eu envie de me raconter ce qu’il avait traversé à Dachau. Quand je lui posais des questions, il me disait toujours : “Il ne faut pas savoir ces choses‐là”. Il y a cette dimension protectrice, et peut‐être que s’il avait vécu plus longtemps, il m’aurait expliqué davantage.
En revanche, il y a des secrets de famille délétères qui ne cherchent pas à protéger les innocents, mais permettent au mal de se perpétrer. Dans une famille, si on sait que tel oncle a abusé d’une personne, on se doute que des agressions peuvent se reproduire. Dorothée Dussy le montre dans son livre Le Berceau des dominations : Anthropologie de l'inceste (Éditions la Discussion, 2013). Pourquoi choisit‐on de sacrifier nos enfants ? Heureusement, de plus en plus de personnes de mon âge osent briser l’omerta.
Dès qu’il y a une famille, il y a du silence, mais cela vaut aussi dans des communautés. Le silence de la famille, le silence d’une communauté, peuvent rapidement devenir le silence d’une organisation. Derrière l’arbre généalogique qu’on nous donne, il y en a un deuxième, moche, avec les déformations de l’existence, les compromis avec la justice. Il faut, très tôt, gratter derrière le premier arbre généalogique pour épargner à nos enfants cette lourdeur.
LS - Comment peut-on dénouer le silence dans une famille ?
LJ – Il y a autant de possibilités que de psychismes. Pour certaines personnes, le cap du son, le fait de prendre la parole, est impossible. Jan Karski a cru qu’il pouvait témoigner face à la caméra, et il n’a pas pu. Pour d’autres, cela passe par la multiplication des témoignages, comme on peut le voir pour certains rescapés des camps qui vont dans les écoles. J’ai la chance de connaître depuis longtemps Joseph Weismann, qui a écrit Après la Rafle (Michel Lafon, 2011). C’est un infatigable témoin. Chaque psychisme trouve un canal par lequel ce n’est pas trop pénible.
La littérature a une place fondamentale, notamment dans la transformation de l’écoute de la société. Sans La Familia Grande (Seuil, 2021) de Camille Kouchner, il n’y aurait certainement jamais eu la Ciivise [Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants].
La littérature permet à chacun, dans son temps psychique, de réaliser ce qui se passe.
LS - Le silence peut-il aussi être heureux, par exemple, lors d’une prière ? N'est-ce pas la première voie vers le sacré et la transcendance ?
LJ - Bien sûr qu’il existe des silences heureux ! C’est la première partie de mon livre. Dans ces minutes de silence où je devais rendre hommage aux résistants, j’ai compris que le silence était un espace sacré de la pensée. Dans le livre, je fais référence à Saint‐Augustin, qui appelle le silence pour la prière. À ma petite échelle du quotidien, au cabinet, je commence toujours ma journée avec dix ou quinze minutes de silence. C’est un moment où la conscience s’agrandit.
Le silence est absolument nécessaire pour penser. La capacité de penser l’invisible, de prier ou de rêver, ne peut pas se faire sans le silence.






