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Exposition au Mémorial de la Shoah : Des photographies inédites de la rafle du “billet vert”, l’Histoire qui continue de s’écrire 

Le Mémorial de la Shoah consacre une exposition à un reportage photo sur la rafle dite du “billet vert”, la première grande rafle parisienne, ayant eu lieu le 14 mai 1941. Jusqu’à très récemment, l’histoire de cet événement était reconstituée grâce à des témoins, des archives fragmentaires, des documents de propagande nazie. Mais, depuis 2020, la découverte de 98 photos inédites de la rafle rend possible l’écriture d’autres histoires. Il y a dans ces images quelque chose de déroutant : le regard du photographe. Il a donné aux victimes un visage, ce que la propagande nazie a effacé.

Publié le 14 août 2026

8 min de lecture

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Familles attendant pour donner les valises à leurs proches.
© Mémorial de la Shoah

Il ne reste pas grand chose de la collaboration française, de la Shoah dans nos rues. De la rafle du Vel d’Hiv, une seule photo est connue. Quant au bâtiment, il a été démoli en 1959. Plus de 80 ans après la rafle du “billet vert” le 14 mai 1941, ayant visé des hommes juifs étrangers vivant à Paris et dans sa périphérie, le Gymnase Japy dans le 11e arrondissement de Paris, lieu d’internement de plusieurs centaines d’hommes, se tient toujours debout. Pas comme lieu de mémoire (même si la présence d’une plaque nous rappelle cet épisode tragique). Comme un gymnase pour faire du basket ou du sabre laser, lit‐​on sur le site de la Mairie de Paris. 

Le Mémorial de la Shoah compense ce manque (ou ce décalage dans la prise en charge de l’Histoire) et propose une exposition de photos pour rappeler cette rafle, la première d’une longue série, décidée par l’occupant allemand, mise en œuvre par la police française. Il est aussi question de nous apprendre à lire une photographie, de nous responsabiliser dans l’analyse. Comment les Juifs sont‐​ils représentés ? Peut‐​on suspecter une mise en scène ? Comment les soldats allemands jouent‐​ils avec l’objectif du photographe ? Comment se compose l’image, quelles personnes figurent au premier plan, au second ? Quel message de propagande peut elle délivrer ? Que peut‐​on deviner de l’intention du photographe et que cherche‐​t‐​il à éluder ou, au contraire, à révéler ?

En mai 1941, la préfecture de police de Paris envoie une convocation nominative (de couleur verte) à 6.500 Juifs étrangers établis à Paris et ses alentours. Elle leur demande de se présenter à 7 heures du matin le 14 mai 1941 à une adresse précise, un lieu de convocation, il y en aura soixante‐​neuf. Soixante‐​neuf comme le Gymnase Japy, comme des commissariats d’arrondissement. Beaucoup s’y rendent parce qu’ils espèrent une régularisation de leur situation : “Ils sont très légalistes, patriotes, nombreux étaient des engagés volontaires dès la déclaration de guerre”, précise Lior Lalieu, responsable de la photothèque du Mémorial et co‐​commissaire de l’exposition. Sur la convocation, il est aussi indiqué que la personne “qui ne se présenterait pas, s’exposerait aux sanctions les plus sévères”. Dans l’exposition, on lit le témoignage de Renée Borycki, petite fille à l’époque, elle se souvient des conversations des hommes convoqués, de leurs hésitations : faut‐​il y aller, pas y aller ? Elle les écoute “en dessous de la table” : “On doit se présenter. D’abord, on n’a rien fait de mal et en plus de ça, on ne sait pas, ça peut ne pas être bien pour nos familles, nos enfants”. Elle dit encore : “Les hommes avaient un argument : c’est qu’ils ne voulaient pas que les femmes aient des ennuis avec les enfants”. La commissaire de l’exposition ajoute que les hommes qui ne s’y sont pas rendus étaient recherchés pendant toute la guerre. 

Les hommes convoqués évoluent plus ou moins dans les mêmes milieux : “Ce sont des hommes ayant entre vingt et quarante ans, des tailleurs, des artisans, des coiffeurs, certains sont communistes, d’autres sont bundistes, ils sont aussi pères de famille”, nous précise Lior Lalieu. 

3.700 hommes se présentent et viennent accompagnés, souvent de leur femme. 800 hommes se retrouvent au Gymnase Japy, qui réunit le plus de personnes à Paris, le 11e arrondissement étant un quartier dans lequel de nombreux Juifs s’étaient installés. Les premières images du reportage montrent des dizaines d’hommes et de femmes à l’intérieur du gymnase, debouts en train de patienter. “Ils ne peuvent pas imaginer qu’ils seront arrêtés, que cette convocation, c’est un piège”, traduit la documentaliste. Sur une photographie, celle qui sert d’affiche à l’exposition, un couple s’enlace, peut‐​être qu’il lui glisse un mot dans le creux de l’oreille, peut‐​être un baiser. Peut‐​être qu’il lui dit qu’il sera bientôt rentré, que c’est une affaire de formalités. Peut‐​être qu’il se révèle plus pessimiste, plus clairvoyant aussi. Autour d’eux, des policiers français dans leur rôle d’exécutants. Sur d’autres clichés pris dans la rue, on discerne les voisins, les habitants du quartier. Que pensent‐​ils de ce qui se déroule sous leurs yeux ? Ont‐​ils essayé de faire quelque chose ? Ont‐​ils pris des photos qui sont encore aujourd’hui conservées dans un grenier ? Nous, visiteurs, sommes effondrés d’avance. 

La police demande aux personnes qui accompagnaient les convoqués – dans la plupart des cas, les épouses venues avec leurs enfants, parfois même des nourrissons – de préparer une petite valise pour deux jours. Quand elles reviennent, la porte du lieu d’internement est close, elles doivent alors remettre leur valise aux policiers. Sur les photographies qui retracent l’événement, étape par étape, une femme avec un bébé dans les bras semble chercher des réponses, en face d’elle un gendarme. Que peut‐​il bien lui dire ? 

Lior Lalieu nous invite à poser notre regard sur ces femmes qui, du jour au lendemain, se retrouvent seules. Seules à devoir subvenir aux besoins de leur famille. Seules face aux mesures antijuives. Seules à trouver des moyens de soulager leur mari, envoyant colis et courriers. Seules face à la menace constante de rafles. Seules à protéger leurs enfants. “Comment vont-elles se débrouiller ?, c’est une question qui n'a pas été suffisamment étudiée.” Un quart d’entre elles seront arrêtées lors de la rafle du Vel’ d’Hiv. Il y a quelque chose en nous qui ne veut pas y croire. On voudrait retenir leurs expressions, les laisser flotter dans notre esprit, arrêter le temps. 

Les hommes convoqués sont transférés du lieu d’internement vers la gare d’Austerlitz, des autobus de la STCRP (Société des transports en commun de la région parisienne) les y conduisent. Là encore, le photographe capture le moment, qui, d’après les témoignages, a duré deux heures. On voit des hommes – leur regard, ce qui les distingue les uns des autres – escortés par des policiers munis d’une matraque et des policiers en civil, monter dans l’autobus. Aucun moyen de s’échapper. 

Sur une photographie, des “hommes du billet vert” se trouvent sur le quai de la gare d’Austerlitz, ils s’apprêtent presque de concert à saisir leurs bagages pour embarquer dans le train (de voyageurs) en direction des camps d’internement de Pithiviers et de Beaune‐​la‐​Rolande. Ce dont ils n’ont sûrement pas connaissance. Le carton lié à cette photographie remarque que, sur cette image, “toute connotation de rafle ou d’arrestation disparaît”. Si l’on ne sait pas ce que l’on regarde, la gravité nous échappe.  

Les 3.710 hommes arrêtés à Paris dans les différents lieux de convocation, sont transférés à la gare d’Austerlitz pour être internés dans les camps de Pithiviers et de Beaune‐​la‐​Rolande. Quatre convois de wagons de voyageurs sont formés, deux convois avec 2.140 hommes vers le camp de Beaune‐​la‐​Rolande et deux convois avec 1.570 hommes vers celui de Pithiviers. Ces convois arrivent le 14 mai dans l’après-midi.
© Mémorial de la Shoah

Deux jours plus tard, le 16 mai 1941, le photographe poursuit son reportage dans les camps d’internement du Loiret, chacun situé à une vingtaine de kilomètres de l’autre. En plus des photos d’hommes devant ou à l’intérieur des baraques (dans l’attente de quelque chose), le témoignage d’Abor Albert Grinholtz relate l’arrivée : “On rentre dans les baraques [...]. On arrive là-bas, même pas de paille, des bat-flancs, rien ! C’était vraiment… l’atmosphère de Birkenau commençait là”. Des quelques images, l’insalubrité nous parvient, le photographe ne regarde pas ailleurs, ne triche pas. Les internés resteront un an à vivre dans ces conditions. 800 hommes seront libérés ou s’évaderont et 2.900 hommes seront déportés entre juin et juillet 1942 vers Auschwitz dans des wagons à bestiaux. Une douzaine reviendront. 

“Même s’il n’existait que de rares photographies de cette rafle, des photographies de propagande”, cette exposition ne porte pas seulement sur les images comme nouvel éclairage de l’événement sur le plan historique. Elle s’intéresse aussi au double regard du photographe, un regard qui ne se met pas qu’au service de Theodor Dannecker, bras‐​droit d’Eichmann, qui a coordonné la rafle. “C’étaient des images qu’on n’avait jamais vues, des scènes qui ne correspondaient pas à ce que l’on pouvait attendre d’un photographe de propagande.” Ce n’est pas un regard qui dit simplement : “Comme vous pouvez le voir avec les bus, les soldats allemands et les Juifs représentés non comme des hommes mais comme un ensemble déshumanisé, le travail a été bien fait”. Le photographe raconte d’autres histoires – quitte à esthétiser – et ça dénote. “Il montre des gens modernes, pas les pouilleux  décrits dans la presse, pas des parasites qui mangeraient le pain des Français”, remarque la responsable de la photothèque du Mémorial. Or, ces autres histoires ne verront pas le jour : un officier de censure à Berlin choisira de n’en faire paraître que quelques‐​unes, les plus humiliantes – une croix sous la photo l’indique – les autres seront laissées de côté (jusqu’à ce qu’elles sortent de l’oubli). 

Qui a bien pu prendre ces photos ? se demandent les collectionneurs et Lior Lalieu. “Comment le photographe pouvait-il être au plus près de Dannecker ? Nous avons commencé à mener l’enquête et très vite, on a compris que ça ne pouvait être qu’un photographe de la PK [Propagandakompania, une compagnie de propagande] puisqu’il était capable de réaliser des photos ‘allemandes’ qui respectent scrupuleusement la hiérarchie nazie”. Sur la première photo du reportage, Dannecker apparaît au centre des regards, “en position de supériorité” comme l’exige la consigne de propagande. 

Grâce à un croisement de sources (comme la presse propagandiste) et la découverte d’un document inespéré (une photo de la Propagandastaffel, un service de propagande nazi), le nom du photographe émerge : Harry Croner. “Trois minutes plus tard, en cherchant sur Google, nous avons eu accès à sa biographie. C’est un photographe allemand qui a marqué son temps et dont les travaux connus du grand public ne commencent qu’en 1947. Il a légué à la ville de Berlin ses milliers de photos”, indique la commissaire de l’exposition. Nulle part n’apparaît son passé de soldat de la Wehrmacht. Lior Lalieu poursuit ses recherches et tombe sur une information qui ne laisse pas indifférent : son père est juif, sa mère convertie au judaïsme. Son père a été déporté. En tant que « demi‐​juif », même s’il perd sa carte de presse sous le coup des lois de Nuremberg, il est mobilisé à Paris entre 1940 et 1941 et se retrouve au plus près de certains dignitaires nazis. En 1944, ce Juif à demi se retrouve incarcéré dans des camps de travaux forcés en raison de son identité fractionnée. Il sera libéré par les Alliés et fait prisonnier en tant qu’ancien soldat allemand en mars 1945. Il meurt en 1992. “On aurait eu le temps de le rencontrer, regrette Lior Lalieu. De l’intention donnée à ses photos, nous ne sommes sûrs de rien, nous avons proposé une interprétation à partir des informations que l’on possède, à partir de notre lecture de ses photographies”. 

Quelques mois après la découverte de ces clichés, Le Monde et Paris Match les ont publiés dans leurs pages pour tenter de retrouver les descendants des personnes photographiées, pour tenter de donner un nom à ces visages. Frymeta Chmielnicki, qui accompagnait son mari, Aron, a été identifiée par son petit‐​fils Yves Niquil. Elle a survécu après avoir été déportée par le convoi numéro 76 vers Auschwitz, puis Ravensbrück et Mauthausen. “À son retour, elle a écrit trois cahiers en yiddish sur son expérience concentrationnaire que son petit-fils a redécouverts et qu’il a fait traduire”, rapporte Lior Lalieu. Depuis l’ouverture de l’exposition, de nouvelles personnes ont été reconnues et nommées.

Exposition « Images de la Rafle du “billet vert” », jusqu’au 31 décembre au Mémorial de la Shoah