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“Zé lo haZman, ce n’est pas le moment” – 2023–2024. Le pli et le dévers

Journal de 2023–2024, « Le pli et le dévers » : troisième épisode du feuilleton littéraire « Zé lo haZman – Ce n’est pas le moment », écrit par Mona El Khoury.
Quatre grands‐​parents dans quatre villes : New York, Jérusalem, Paris, Beyrouth. Entre elles, une famille – une professeure de littérature française, son mari psychiatre israélien, leurs deux enfants – installée à Cambridge, Massachusetts, avant un retour en France. De 2021 à 2026, d’un continent à l’autre, la narratrice tient un journal tandis que le monde se fissure.

Publié le 28 août 2026

8 min de lecture

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© Mona El Khoury

12 septembre 2023

Avi a enfin obtenu son autorisation d’exercice ! Il va pouvoir retrouver le milieu hospitalier qu’il aime tant. Ce sera certainement dans une zone sous‐​dotée, et en infanto‐​juvénile – lui qui s’est spécialisé dans la clinique adulte. Mais il a l’air ravi.

22 septembre 2023

Avi s’est replongé dans les écrits de Winnicott. Sur la table de nuit, trône La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques.

25 septembre 2023

Confirmé : Avi pratiquera en tant que pédopsychiatre. Il doit commencer le 2 octobre.

6 octobre 2023

Première semaine à l’hôpital de jour pour enfants : Avi semble plutôt satisfait de l’équipe et du fonctionnement. Mais, comme il dit souvent, il faut attendre deux ans pour se faire une idée précise. De toute façon, le doute, ce n’est pas le moment, il a un poste : c’est un pied à l’étrier.

Zé lo haZman : littéralement, « ce n’est pas le temps ». Comme en anglais, le moment est le temps, dans l’idiome hébreu. Le temps est un accordéon. Hier, Joseph nous a demandé, « à l’époque de papi et saba, est‐​ce qu’on pouvait aller au Liban et en Israël avec un seul passeport ? ». Nostalgie d’un temps qui n’a jamais existé.

Janvier 2024

Effondrement : vient du latin fundus, le fond. En vieux français, esfondrer signifie « briser, rompre, aller vers le fond, s’enfoncer ». Exfunderare : le préfixe « ex » indique un mouvement de sortie, hors de, idée de privation, d’achèvement. Il n’y a plus de fond.

Depuis le 7 octobre, les mères parlent, beaucoup. Encore plus qu’avant. Elles sont sidérées, comme nous tous. Elles prononcent des mots, nombreux, il y a de la colère, de la haine, beaucoup de peine. Les pères parlent très peu. Que pensent‐​ils, vraiment ? Ou bien peut‐​être qu’on ne peut pas penser, dans ces moments‐là.

Breakdown : faille mécanique, physique ou psychique. Break : casser, briser, séparer. Down : le bas.

Janvier 2024

Winnicott, La crainte de l’effondrement [le terme original de l’essai est Fear of breakdown] : l’effondrement que l’on craint a, en réalité, déjà eu lieu. Le futur est en fait le passé non‐​intégré. Être seul face au chaos : « l’agonie primitive » du nourrisson est un état de terreur tel que le nourrisson mobilise une défense de type psychotique consistant en une annihilation préventive de lui‐même.

Avi passe de plus en plus de temps à l’hôpital. Il s’y engouffre pour ne pas voir le monde depuis le 7 octobre. J’ai l’impression qu’il essaie de rompre tous les liens qui existent en dehors de l’hôpital.

Il y a quelques jours, en se levant, Avi m’a dit : « Tu te rends compte, je rêve d’engouffrements, de tunnels sans fin, de bébés qu’on laisse tomber du haut d’un pont, des Chutes du Niagara où l’eau est remplacée par des livres ».

Il a noté dans son petit carnet à côté du lit, les lettres hébraïques N‑F‐​L, et gribouillé à côté, Sh‐​B‑R. Racines d’un mal qu’il n’arrive pas à mettre à la première personne du singulier.

Janvier 2024

Je lis dans les notes d’Avi : « Dans l’expérience de l’effondrement qu’analyse Winnicott, le bébé est en proie à une angoisse primitive qu’il qualifie de disséquante pour la raison qu’elle se manifeste dans un environnement où la relation mère‐​nourrisson n’est pas assez solide (suffisamment bonne). L’expérience est court‐​circuitée : même pas vécue, pas éprouvée. Il n’y avait personne pour ressentir, tellement c’était de l’épouvante. »
Plus bas, souligné deux fois : à la limite de la non-existence. Ogden : « Défense érigée contre l’expérience de rupture du lien mère-nourrisson ».

Il y a quelques jours, Avi m’a raconté que le fossé au sein de son équipe se creuse, certains soignants refusant la mise en œuvre de thérapeutiques spécifiques face à des violences de type différent chez les patients.

Avi dort extrêmement mal. J’entends des bribes de cauchemars agités où il est question d’enfants. Lui, les siens ? Les autres, ici et là‐​bas, de toutes nationalités, de toutes religions. Enfances effondrées, dont on ne se relève pas ; il n’y a plus de fond pour s’appuyer.

Février 2024

J’ai l’impression qu’Avi ne parle que de l’hôpital. Même ses propres enfants semblent le désintéresser. Je l’ai entendu parler au téléphone avec son interne et la disputer comme s’il grondait une enfant : « Non. Un enfant autiste qu’on laisse seul dans un couloir avec sa stéréotypie, ce n’est pas la même chose qu’un adolescent psychotique à qui on laisse le temps de revenir vers le groupe. Ce n’est pas de la patience, c’est de l’abandon. Il faut considérer les particularités des modes relationnels et ajuster le cadre ! » Il a raccroché. Il n’a pas dîné.
Dans son sommeil, l’autre soir, il a prononcé les termes de « renoncement thérapeutique » et de « maltraitance ».

Février 2024

Je me suis mise à lire Ogden. Je me demandais ce que devenait, dans la vie psychique, l’expérience agonistique qui n’a pu être éprouvée : elle ne disparaît pas. Ça se loge quelque part, peut‐​être dans le corps, et ça revient hanter le sujet d’une façon retorse – en lui faisant craindre un effondrement à venir. On cherche dans le futur un quelque chose qui est derrière soi. 
L’expérience passée d’effondrement non intégrée au sujet, Ogden l’appelle la « vie non vécue ».
Après quels morceaux de vie non vécue Avi court‐il ?

Février 2024

Chez les Juifs, l’effondrement a déjà eu lieu, « toujours déjà » comme disait ma prof de Khâgne. Mais enfin, est‐​ce une raison pour s’y habituer ? L’autre jour, J. me disait : « À chaque pays sa déclinaison du fléau de l’heure, lequel n’est, tout bonnement, que l’antisémitisme. Vu de loin, à la mesure des siècles, rien de bien neuf. Ce sera désormais notre lot ; autant s’y faire ». J’ai trouvé cette conscience d’inclinaison, de la pente du 7 octobre, frappante, violente, sage, désabusée, tout à la fois.

Mars 2024

Avi me raconte la rigidité de certains soignants à l’hôpital, mais aussi leur épuisement et leur sidération face à l’impossible qui peut surgir à tout instant en psychiatrie. « Imagine, la patiente était par terre, inerte, elle s’était absentée – la seule chose qu’elle pouvait faire, tu comprends, pendant que l’autre la rabaissait de coups. Mais R. et T. ont osé dire qu’elle se livrait à l’autre ! Se livrait. » Il a répété le mot comme s’il pouvait l’user. « Ils ne comprennent rien à l’autisme ». Puis il a frappé le mur de sa main.
Avi est absorbé. Englouti. Je ne veux pas qu’il y sombre.

Mars 2024

Avi refuse encore de parler politique et du 7 octobre avec le monde. Troisième dîner avec les B. où il me demande de partir plus tôt.

Avril 2024

Ogden : « Paradoxalement, l’analyste doit simultanément faillir vis‐​à‐​vis du patient d’une façon significative qui rompt le lien entre patient et analyste durant une période de dépendance et ne pas faillir, en vivant l’expérience actuelle de l’effondrement avec le patient et en aidant ce dernier à comprendre l’expérience de l’effondrement qui est la sienne ».

Avi me raconte l’arrivée d’un nouveau patient à l’hôpital, les débordements de ces dernières semaines : il a explosé des baies vitrées, inondé un étage à plusieurs reprises, cassé des portes, déclenché les alarmes incendies, insulté violemment et blessé des patients et des soignants, décroché les néons du plafond du couloir, un par un. Il a mangé un morceau de la peinture du mur près du réfectoire, là où d’autres avant lui avaient déjà gratté. 

Après, il demande pardon. Il le demande longtemps, avec insistance, et c’est presque plus épuisant.
Il a 14 ans. 

Et puis il y a eu le coup du manche à balai, en travers des tibias. L’éducateur a dit qu’il l’avait lâché. 
Ce n’est pas seulement le coup qui empêche Avi de dormir. C’est qu’à la réunion d’équipe, deux personnes ont dit que ça avait fait du bien au groupe, que depuis, il se tient. Et personne n’a relevé. 

Mai 2024

Avi peiné par le départ d’une éducatrice spécialisée qui s’est fait briser la mâchoire par un coup de pieds de patient.
Je lis sur ses notes : « Comment trouver le cheminement entre deux violences, celle subie par le soignant et celle du renoncement aux soins du patient ? »
J’essaie de trouver une lisibilité entre ses expériences à l’hôpital et l’effondrement qu’il traverse à l’extérieur.

L’autre jour, mon père m’a dit : « Bien sûr qu’Avi s’enferme dans l’hôpital, au moins, dans ce contexte, la folie y a un cadre, et des murs. Là d’où nous venons lui et moi, qui sait où est la limite ? Ne le force pas à entrer sur ce terrain s’il l’évite. »
Il m’a énervée ; comme si je le forçais… Comme si je ne pouvais pas comprendre.

Juillet 2024

Vacances, j’ai forcé Avi à en prendre.

Juillet 2024

Retour d’Italie, les enfants se sont bien amusés, ont adoré la nourriture, ils parlent de gelati dans chaque discussion. Avi et moi avons eu du mal à décrocher du Moyen‐​Orient. Les villes italiennes que nous aimons tant sont devenues des vitrines propalestiniennes où se manifeste le tropisme chrétien d’une gauche qui se croit plus ou moins radicale. Contrairement à la France, il n’y a pas de haine sociale, puisque les Juifs n’y sont présents qu’en symboles. Non des corps, mais des figures, qui sont devenus prétextes d’un appel à la conversion que leur impose sans réplique le corps souffrant des Palestiniens. D’avoir visité tant d’églises, vu de si nombreuses croix portant Jésus, j’en suis venue à penser que la scène chrétienne se rejouait, le corps supplicié du Palestinien donné à contempler comme une Passion, innocence douloureuse, exhibée jusqu’à la sainteté, procédant d’une sommation adressée au Juif fautif.

J’en ai parlé à nos amis italiens lors d’un apéro. V. a réagi violemment en me disant que j’étais insensible et incapable d’empathie envers les Palestiniens. Elle… m’a dit cela… à moi ! J’ai ressenti une rage contenue qui a gâché tout le reste du séjour. Comme si elle savait mieux que moi ce qui m’agitait, comme si la réalité était manichéenne à l’image de son monde à elle, comme si Avi et moi ne pensions pas, lui la nuit moi le jour, à tous ces morts, à ces enfants affamés sous les bombes, et à ce qu’il en restera dans trente ans. Morts‐vivants. 

Sous son vernis militantiste, V. reconduit l’assignation théologique du Juif qui doit se repentir, l’obstiné qu’un corps brisé glorifié somme de fléchir. Elle se croit affranchie de toute religion alors qu’elle en répète la grammaire la plus vieille.

Ce qui m’a le plus déstabilisée, c’est qu’Avi s’y est désintéressé ; il s’extrayait des discussions, allait jouer avec les enfants. Non pas de manière belliqueuse, comme son cousin qui nous a dit l’autre jour : « Qu’ils parlent… de toute façon, maintenant nous pouvons les détruire », réponse dévoyée qui me fait toujours craindre le point aveugle de la violence. Avi me semble être au creux d’une dépression.

Dans l’avion, il lisait Conscience contre violence de Zweig, et m’a cité ce passage : « C’est la malédiction des triomphes de la force de ne laisser dans l’âme des vainqueurs qu’une foi aveugle dans les solutions de violence ». Cette nuit‐​là, j’ai rêvé de Nétanyahou. Je lui demandais s’il considérait honnêtement que ses opérations étaient des triomphes. Il a ri, et m’a répondu une parole incompréhensible.
Peut‐​être que mon père a raison, finalement. Je n’y comprends vraiment rien à cette folie.

Août 2024

Avi obsédé par le dysfonctionnement institutionnel de son hôpital. Hier, j’ai trouvé son ordinateur ouvert sur une page de Jean Bergeret où il avait surligné : « La violence foncière prise pour de l’agressivité engendre la violence de la réaction (cachée ou justifiée en peur de l’autre) ; on s’emploie avant tout à ‘réprimer la violence’, celle de l’autre, bien sûr, tellement ce qu’il reste en nous de violence primitive mal intégrée nous effraie sur le registre préconscient ».

Septembre 2024

Cette semaine j’ai enseigné le Journal d’Hélène Berr. Nous sommes allés au Mémorial de la Shoah voir le manuscrit. Une étudiante est venue me remercier.

Décembre 2024

Fin du semestre, une étudiante juive m’écrit : « Quand je vois des rubans jaunes dans la ville, peints sur des murs, sur des arbres, collés en poster, accrochés sur des vestes… je les prends en photos. Mes amis de l’université m’ont demandé pourquoi ».

J’ai repensé à mon vieil appareil photo que j’ai cessé d’utiliser il y a quelques années, l’été 2021 je crois. Je l’ai ressorti d’un placard, dans le but de le donner aux enfants. En ouvrant l’étui, dans le petit filet intérieur, j’ai vu la chaîne et l’étoile de David de la grand‐​mère d’Avi.

Joie franche, sans mélange, la première depuis longtemps. Il y a des étoiles qu’on ne voit qu’à certaines saisons et qui n’ont jamais cessé d’être là ; leur lumière met seulement du temps à venir jusqu’à nous. Celle‐​ci avait mis trois ans.