Avant de parler des Juifs et de l’antisémitisme, Joann Sfar parlait des Juifs, de l’antisémitisme et de l’IA. C’était en 2022. Il y a quatre ans, alors que l’IA n’était pas encore la solution à toutes nos paresses et incompétences. C’était dans un autre monde, “à une époque où l’on croyait que notre principal problème serait les machines”. Désormais, nous pouvons nous demander ce que nous redoutons le plus, l’antisémitisme ou l’IA (ou les deux) ? Mais, ce n’est pas tellement le propos du livre.
Dans cette bande‐dessinée, Joann Sfar nous re‐présente Pierre Cohen, un personnage qui parcourt son œuvre avec plus ou moins de régularité, un écrivain d’une soixantaine d’années qui se rend coupable d’une grosse bourde : le gouvernement français lui a confié un robot “Baguette” pour qu’il s’imprègne du “bordel français”, ce qu’un écrivain comme Pierre Cohen peut traduire dans son quotidien. Or, cette intelligence artificielle a mis fin à ses jours au contact prolongé de la mère de Pierre Cohen – mère survivante de la Shoah qui demande à mourir depuis plusieurs décennies. “Au lieu de me remonter le moral, ta machine s’est suicidée”, déclare‐t‐elle quelques heures après le crash. Un épisode qui nous rappelle que l’IA ne naît pas de l’amour de qui que ce soit, qu’elle n’a pas d’ancêtres, pas même de parents. Elle n’a pas de famille. Pas de secrets de famille, pas de traumatismes qui se transmettent de génération en génération. Contrairement à nous, contrairement à Pierre Cohen.
Parce que la perte du robot s’avère très sérieuse pour la France (dans la course face à l’Amérique et la Chine), Pierre Cohen doit ressusciter l’androïde. Il se rend alors en Israël, pays qui regorge de spécialistes, d’après l’écrivain – qui est aussi une société en crise démocratique, dont une partie se soulève contre la réforme judiciaire en 2023 quand l’écrivain s’y rend – et rencontre trois sages talmudistes, d’anciens barons de la tech. Il espère qu’ils sauront lui procurer une solution salvatrice.
Quel est véritablement le sujet de cet ouvrage ? Est‐ce le regard de Pierre Cohen, un écrivain narcissique et légèrement technophobe, sur la révolution des révolutions technologiques ? Un plaidoyer de Joann Sfar sur l’irremplaçable création artistique et la possibilité de sauver les auteurs de ce qui s’apprête à les frapper ? Une tentative pour nous alerter sur nos incohérences et sur la maladie collective qui nous guette : laisser tomber notre humanité pour laisser aller nos neurones ? Un condensé de nos peurs ? “Un ordinateur est-il capable de produire en quelques instants toutes les œuvres que j’ai créées depuis cinquante ans, et si oui, ai-je perdu mon temps ?”, s’interroge le personnage principal. Ou encore, l’archive d’un monde qui s’apprête à disparaître (encore un) ?
Comme tous les livres de Joann Sfar, sa lecture ne nous soulage pas. Mais, elle ne nous alourdit pas non plus. Ses personnages, aussi pertinents que ringards, provoquent un rire étrange même quand le sujet s’approche de la destruction de ce que nous sommes en tant qu’humains. Une scène se déroule dans un restaurant, la Boule carrée. Pierre Cohen y retrouve ses amis, Joann Sfar en fait partie. Le personnage du Niçois, un homme politique un peu véreux, se trouve aussi là et dit : “Le politique sait qu’il ne sert à rien, que rien ne marche jamais. Il rassemble les opinions pour éviter un massacre”. Il ajoute ensuite : “Cela fonctionne tant qu’il existe des opinions”. Sa conclusion ne tarde pas à tomber : nous sommes proches de la fin de la démocratie. Le personnage de Joann Sfar propose une autre chute : “nous allons disparaître”. Est‐ce que l’auteur est du même avis que celui qu’il dessine ? On en doute pas mal. On imagine sans peine Joann Sfar, à ses heures perdues, entretenir une correspondance avec une IA. Sa curiosité ne le poussant pas uniquement à la craindre, mais à l’espoir de la comprendre.
Une autre scène peut traduire l’humour (déconcertant) du livre : “Vous êtes comme ce rabbin qui a créé le Golem et ne peut plus l’arrêter ?”, demande Pierre Cohen aux trois sages israéliens à propos de la “puissance incontrôlable de l’IA”. D’une seule voix, ils répondent : “Tais-toi, c’est l’inverse. Tu aimes le houmous ?”
Selon Pierre Cohen et ses acolytes, l’IA est capable des mêmes bêtises que les Hommes puisqu’elle absorbe les siennes. Contrairement aux robots d’Asimov, l’IA “produit de façon arbitraire des propositions qu’elle-même ne comprend pas : ces robots ne se connaissent pas eux-mêmes.” L’IA n’a pas encore rencontré son psy.





