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Témoignage de la Shoah : Jiří Weil, l’oublié

Le destin, sous toutes ses formes, est à l’œuvre au sein des témoignages sur la Shoah. Au‐​delà du récit, la manière dont ces textes nous parviennent se révèle souvent aléatoire. À cet égard, l’ouvrage de Jiří Weil, Vivre avec une étoile, est archétypal des aléas de la transmission de l’extermination.

Publié le 4 septembre 2026

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Vivre avec une étoile ne fait pas partie du corpus classique de la littérature concentrationnaire, ni même des textes étudiés à l’université. Publié en 1949, ce n’est pas le premier texte de son auteur. Le Praguois Jiří Weil avait entamé sa vie d’écrivain dès les années trente. Il s’était fait connaître pour ses textes précurseurs, critiques du système concentrationnaire soviétique qu’il avait pu approcher directement. Dans la Tchécoslovaquie communiste d’après-guerre, Weil n’a donc pas bonne presse : il est ostracisé, exclu des sociétés officielles d’auteurs et des facilités qui y sont liées. Il mourra en 1959. Seul. Vivre avec une étoile n’a pas été écrit du bon côté du rideau de fer. Son auteur cumulait le handicap de tenir un discours aussi précurseur que lucide sur le régime politique tchékoslovaque et un statut de rescapé de la Shoah. Son témoignage sur sa vie de Juif reclu dans le Prague dominé par les nazis a comme échappé aux radars. Sans la préface élogieuse de Philip Roth, 25 ans après la première édition, le texte aurait probablement été complètement oublié. 

Et la perte aurait été grande tant ce témoignage est singulier. Il échappe largement aux canons de l’écriture testimoniale qui se met en place dès les années cinquante. 

Au niveau des marqueurs de l’ancrage du récit dans l’historiographie d’abord. Le lecteur est placé ailleurs. Sans ménagement aucun, il est immergé par Jiří Weil dans un univers parallèle. Un monde en guerre. Un monde oppressant où rien n’est nommé, pas même les protagonistes qui évoluent dans cette zone. Deux groupes, “Eux” et “nous” qu’on identifie comme les nazis d’une part, et ceux qui ne le sont pas, d’autre part. Dans ce second groupe, le narrateur Josef Roubícek. Qui est‐​il ? Un ancien employé de banque, à la vie banale et sans relief. Le mot “juif” apparaît une unique fois dans le récit. Seule l’infamante étoile jaune qu’on se procure contre un ticket de sucre et qui doit être cousue au revers de la veste du narrateur apparaît comme un signe de judéité. Un signe qui se dérobe lui aussi car Josef Roubícek décrit les caractères noirs au centre de l’étoile comme illisibles. Pourtant, ce morceau de tissu, signifiant imparfait, nous arrime fermement, tout comme lui, à l’Extermination en cours. 

Tout le reste demeure obstinément flou. On devine qu’on est à Prague et qu’il existe d’autres lieux, ailleurs : “la ville fortifiée” où certains sont retenus et auxquels d’autres envoient des colis, une zone plus tremblante encore à l’horizon, “à l’Est”, où partiront bientôt des trains.

Ce monde brumeux, déjà réduit, se rétrécit à chaque page du récit de Josef. Seules demeurent des certitudes douloureuses et obsédantes : la faim qui tenaille sans relâche, le froid qui mord, la solitude qui rend fou et l’absurdité qui envahit tout et tous. Absurdités administratives, implacables et insensées : Josef Roubícek est le frère de Kafka. Il est un insecte terrorisé qui se cogne contre les murs de la prison qui est dressée pierre à pierre, convocation après convocation. 

“Je suis seul, complètement seul, je n’ai personne, je ne parle à personne, je dors par terre sur un matelas et j’ai faim. Mais ce ne serait rien, cela ne me dérangerait pas, peut-être qu’il y a des gens encore plus pauvres que moi, peut-être qu’ils passent la nuit dans des galetas ou sous les ponts, s’il n’y avait pas Leurs lois. [...] S’il faut mourir, je voudrais savoir pourquoi, que ce soit d’une maladie, ou parce qu’une voiture me renverse, ou que je me noie en me baignant.”

Les innombrables règles érigées par “Eux” sont vidées de sens (on a interdiction de se déplacer mais il est impératif de monter dans le wagon quand on prend le train). La raison se dérobe irrémédiablement : il n’y a rien à comprendre et ceux qui s’obstinent tombent lentement dans la folie. Cette douloureuse parenté avec Kafka se met en place à travers un style qui est tout à fait éloigné de celui de nombre de récits sur la Shoah. Jiří Weil n’utilise pas à proprement parler ce qu’on nommera bientôt “l’écriture blanche”. Le lecteur contemporain le souhaiterait parfois pourtant. Ses phrases s’enchaînent avec une limpidité effrayante, qui file entre les lignes avec un rythme qui n’en est pas un, au point de devenir une douleur lancinante pour le lecteur. La transparence de l’écriture de Weil dévoile un désespoir et une solitude qui dévorent et rognent jusqu’à l’os. Pas d’effets en fin de chapitre, ni jeu sur le rythme ou les blancs du texte : rien à quoi se raccrocher. Juste une clarté stylistique qui n’a d’égale que l’opacité du monde et l’absence générale de sens. 

Bénéficiant d’un hiatus administratif, Josef est oublié le jour où il devait partir en déportation. Grattant la terre du cimetière avec quelques autres réprouvés qui vivent et meurent sans que rien ne change, Josef Roubícek survivra. Mais là encore, le récit est sans effet, sans flamboyance, sans joie même. Josef se débarrasse de son identité, il choisit la liberté plutôt que la convocation de la mort mais il connaît le prix à payer pour cette décision, le poids de la vie qui s’ouvre à lui. On suppose qu’il en fut de même pour Jiří Weil, comme l’explique Philip Roth dans sa préface : “Il semble avoir continué à mener une existence retirée, isolée, sans bonheur, jusqu’en 1959, date à laquelle il mourut d’un cancer”. 

Jiří Weil, Vivre avec une étoile, 1018, 9,20€