L’AfD a obtenu près de 44% des voix aux élections régionales de Saxe-Anhalt, en ex-Allemagne de l'Est, dimanche 6 septembre. Un record pour un parti xénophobe et révisionniste, qui entretient des liens avec des mouvements néonazis, qui prévoit de minimiser les crimes nazis dans les programmes scolaires, de distinguer les élèves handicapés et demandeurs d’asile du reste des enfants, et dont certains élus ont repris – au choix – un slogan nazi, l’hymne du IIIe Reich ou le salut hitlérien. Comment réagir à un tel score ?
Depuis quelques jours, ce sont les mots “choc”, “séisme”, “coup de tonnerre” qui servent à décrire la situation. Comment est‐ce possible qu’en Allemagne aussi, l’extrême droite puisse sortir victorieuse ? Le choc est, à raison, immense. Dans les représentations collectives, l’Allemagne ne pouvait pas être concernée. Nous nous étions convaincus que ce pays, étant donné son travail mémoriel, était immunisé contre l’extrême droite, qu’un tel cas de figure ne pourrait pas arriver, surtout pas de manière aussi retentissante. Avec ces résultats, nos certitudes basculent : ce qui nous rassurait – le travail de mémoire mis en œuvre depuis plusieurs décennies, le plus “exemplaire” d’Europe – nous rappelle la fragilité du modèle français. C’est aussi choquant parce que l’ascension de l’AfD dans la région a été extrêmement rapide : en 2017, ce parti accédait au Bundestag, aujourd’hui, il accède au pouvoir localement pour prendre le contrôle d’un territoire. Cela ne peut que réactiver les mémoires traumatiques. Quelque chose d’autre vient nous ébranler : l’extrême droite qui l’emporte en Allemagne n’a pas opté pour une stratégie “de la cravate”, de la dédiabolisation, comme c’est le cas du RN en France. En Allemagne, l’AfD se montre radicale dans l’espace public, dans les débats publics.
Cette situation nous travaille et m’a d’ailleurs rappelé les années soixante‐dix quand l’extrême droite (le parti néo‐nazi DVU) risquait d’accéder au Parlement allemand, quand les Klarsfeld infiltraient leurs meetings pour alerter l’opinion sur le danger que représentait ce parti. Pour montrer aussi comment l’extrême droite réagissait face à l’opposition, l’extrême violence dont elle était capable. Aujourd’hui, la prise de conscience du danger de l’extrême droite ne produit plus le même effet que par le passé.
Comment expliquer que la mémoire de la Shoah ne suffise plus à empêcher le retour de l’extrême droite et de son ultra-violence ?
Pour certains Allemands, la mémoire de la Shoah serait donc devenue trop encombrante. Quand des politiques promettent qu’ils seront libérés de cette mémoire‐là, qu’ils en seront bientôt déresponsabilisés, j’imagine que ces mots peuvent séduire certains électeurs, même si ce n’est pas l’unique argument qui les séduit.
Ces propos s’inscrivent d’ailleurs dans ce qui avait déjà été formulé par Alexander Gauland, un ancien chef de l’AfD : l’idée que la période nazie avait l’importance d’une “fiente d’oiseau” dans l’histoire millénaire germanique. Cette déclaration me rappelle aussi celle de Jean‐Marie Le Pen et son “point de détail de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale”. Ou encore une phrase du maire actuel de Birkenau qui considérait que l’occupation nazie de la ville correspondait à un battement d’ailes de papillon par rapport à des siècles d’histoire glorieuse. Cette violence ne peut plus faire office de barrage, peut‐être aussi parce que l’obsession de l’extrême droite à l’égard de la mémoire trolle sans cesse le débat public. Ses élus multiplient les provocations et références au nazisme pour faire croire que ce sont leurs opposants – qui réagissent – qui sont obsédés par la mémoire du génocide. Qu’il est donc urgent de se libérer de ce poids.
J’expliquerai aussi le succès de l’AfD par ses principaux soutiens à l’étranger : des représentants des États‐Unis et de la Russie, de deux principales puissances qui ont mis à terre l’Allemagne nazie. Peut‐être que l’éloge fait par des dirigeants d’une très grande puissance a permis à l’AfD de se rendre plus “respectable”. Peut‐être que le discours à Munich en février 2025 de JD Vance, le vice‐président des États‐Unis, en faveur de l’AfD, a joué dans l’esprit des électeurs.
Comment les institutions mémorielles – qui sont mises en danger dans le programme de l’AfD – réagissent-elles au succès de ce parti ?
Ces institutions alertent depuis le début de la campagne sur le programme de l’AfD. Depuis plusieurs mois, elles proposent des décryptages du programme de ce parti : elles analysent certaines des mesures et contre‐argumentent point par point. Elles ont réagi non seulement par inquiétude pour la suite mais aussi en prenant leurs responsabilités.
En France, Annaïg Lefeuvre, responsable du CERCIL Musée‐mémorial des enfants du Vel d’Hiv, qui était partenaire d’une institution mémorielle en Saxe‐Anhalt, a rappelé qu’un projet franco‐allemand autour de l’enseignement de la mémoire venait de voler en éclats, ajoutant que le révisionnisme historique était en marche.
L’AfD en Allemagne déploie une rhétorique d’une violence inouïe. En France, le RN a choisi une autre voie, celle de la normalisation, de la dédiabolisation. Depuis le printemps 2024, le parti a rompu tout lien avec l’AfD, son ancien partenaire au Parlement européen, et pris ses distances avec ses éléments les plus radicaux. Le RN n’a pas non plus réagi au score du parti d’extrême droite allemand. Comment expliquer ces stratégies distinctes ?
L’extrême droite française et l’AfD naviguent sur un terrain commun, sur de très nombreux points, sur le rapport à l’Histoire – se retrouve l’idée de sortir de la “tyrannie de la repentance” –, sur le rapport à l’immigration… Sauf que l’AfD n’est pas près de diriger l’Allemagne. Contrairement au RN qui est donné gagnant au second tour selon certains sondages. Pour devenir un parti de gouvernement, le parti de Marine Le Pen a besoin de lisser son discours (aidé par la radicalité de Reconquête, le parti d’Éric Zemmour et de Sarah Knafo). La stratégie adoptée dépend beaucoup de la proximité ou non avec la possibilité d’exercer le pouvoir.
Je remarque malgré tout que même l’AfD a dû prendre des mesures. La tête de liste aux élections européennes de 2024, Maximilian Krah, a dû se mettre en retrait après avoir déclaré qu’un membre des SS n’était “pas automatiquement un criminel”. Et l’AfD a même tenté de séduire une partie de la communauté juive.
Le lissage en apparence du RN ne doit pas nous berner. Oui, le RN n’a pas réagi aux résultats de l’AfD mais son silence peut être le signe d’un malaise. Oui, le RN a rompu avec ce parti depuis 2024 mais c’est une mise en scène pour se “républicaniser”. Si le parti avait véritablement pris ses distances avec le parti d’extrême droite allemand, il aurait aussi rompu avec ses autres partenaires européens, qui eux sont restés proches de l’AfD et qui l’ont félicité (et ont célébré sa victoire). Une partie des alliés du RN au Parlement européen rappelle à quelle famille politique Marine Le Pen et Jordan Bardella appartiennent.
Les positions de l’AfD comme du RN ne cessent de se contredire. Ce qui rend indéchiffrables leur actualité, leur dédiabolisation et rediabolisation, ces constants allers‐retours. Je pense par exemple, pour illustrer ce flou entretenu, à Alice Weidel, cheffe de file de l’AfD qui avait affirmé à Elon Musk en février 2025 que Hitler était communiste. Notre grille d’analyse perd un peu de son sens si l’on suit scrupuleusement les déclarations des uns et des autres. Pour autant, cela ne doit pas nous faire taire : ce brouillage et ces volte‐face dans leur positionnement font partie de leur stratégie. Si la stratégie du RN (le choix de la normalisation), et celle de l’AfD ou de Reconquête (le choix de la radicalité) semblent s’opposer, ces partis se retrouvent autour de mêmes soutiens européens.
La victoire de l’AfD donne aussi plus de visibilité aux expressions employées par ses cadres comme “citoyen non assimilé” pour justifier des projets politiques discriminatoires. Si nous connaissons l’histoire de l’antisémitisme, nous devrions tendre l’oreille. “Citoyen non assimilé” ne s’applique pas que dans le cadre d’une politique migratoire, il vise tout ce qui touche aux identités minoritaires (étrangers, immigrés, handicapés, queer, Juifs…).
Concernant la lutte contre l’antisémitisme, le RN dit se situer aux avant-postes tout en sous-estimant l’antisémitisme et le racisme de certains de ses cadres et partisans. L'AfD a aussi tenté de se rapprocher de certains Juifs allemands, sans remporter un franc succès. Comment expliquer les différences de perception de l’extrême droite par les communautés juives d’un pays à un autre ?
En Allemagne, les partis d’extrême droite ne tentent pas autant de séduire les Juifs allemands, pas avec la même intensité et la même énergie que celle de leurs homologues français. Mais, comme en France, ces partis essaient de discréditer et déligitimer les institutions juives qui s’opposent à eux, pour en créer d’autres et les mettre sous tutelle.
Au‐delà de ce point commun, la stratégie du RN pour “attirer” des électeurs juifs est donc beaucoup plus offensive. Déjà parce qu’il s’agit d’un parti dirigé par Marine Le Pen qui dit avoir rompu avec son père et son négationnisme. Mais aussi, parce qu’il existe en France, une forme de fascination pour les “antisémites repentis”, des personnes empreintes de préjugés antisémites qui arrivent à s’en départir et à s’affranchir de filiations nauséabondes. On trouve de nombreux exemples dans les plus grands succès au box office de l’histoire du cinéma français, Le vieil homme et l’enfant de Claude Berri, un homme qui cache un enfant juif alors qu’il est travaillé par ses préconçus antisémites. On pense aussi à Rabbi Jacob et au personnage incarné par Louis de Funès ou encore à Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?
Marine Le Pen a su mesurer le gain considérable d’une posture de rupture face à un passé antisémite. Elle en connaît le pouvoir de résonance avec l’histoire de France et en saisit la force d’attraction. Cela lui a offert un storytelling valorisant. Elle incarnerait alors la femme qui sait affronter un dur passé et gagnerait en capital sympathie bien plus qu’un simple candidat engagé contre l’antisémitisme. Son handicap deviendrait un atout.
En Allemagne, on est peut‐être moins fasciné par les “antisémites repentis”. On va davantage chercher à s’interroger collectivement sur comment on en est arrivé là, à produire un tel niveau d’horreur. Ce n’est pas la même histoire, pas les mêmes résonances, et pas la même mise en scène. Le RN, en menant cette offensive à l’égard des Juifs, a très bien compris cette forme de fascination française et agit en connaissance de cause.
Sarah Knafo, de Reconquête, a salué la “victoire historique” de l’AfD, parti dont elle est partenaire au Parlement européen. Elle a aussi ajouté : “De manière à la fois lucide et sereine, je vais vous dire [...] que je sais reconnaître une vague occidentale quand j’en vois une.” Comment interpréter ces déclarations ?
Ce n’est évidemment pas une réaction surprenante de la part des représentants de ce parti. Ils essaient de faire croire à un tournant dans l’Histoire. On aurait aussi pu imaginer que Reconquête se ferait pour une fois plus discret en raison par exemple des composantes néonazies de l’AfD qui ne sont plus à démontrer. Mais, en fin de compte, Reconquête et l’AfD partagent des projets politiques qui se ressemblent de près, notamment sur le sujet de la remigration, ou sur la question mémorielle, comme la volonté de réduire l’enseignement de l’histoire des crimes nazis et ceux de Vichy. Éric Zemmour est d’ailleurs connu pour ses déformations de l’Histoire et ses récits pour réhabiliter des décisions criminelles et antisémites de Pétain.
Pourquoi donner un tel écho médiatique à la parole de ces élus, des élus qui représentent peu de Français, qui occupent une part infime dans le paysage politique français ? Je pense qu’on devrait plutôt inviter le RN à se positionner : ce parti serait‐il prêt à s’allier à Reconquête, qui soutient sans conteste l’AfD, au second tour des élections ? On sait bien qu’il acceptera. Pour le moment, chaque parti joue sa partition jusqu’au moment où ces forces se réuniront.
Aussi, je pense qu’il faudrait élargir la focale : certains disent que cette victoire va servir de laboratoire, comme si l’extrême droite au pouvoir était un phénomène nouveau. On sait ce que produit l’extrême droite ou la droite nationaliste qui dirige, on peut l’observer (ou on a pu l’observer récemment) dans de nombreux pays européens (Autriche, Hongrie, Pologne). Il faut d’ores et déjà analyser les dégâts et les dynamiques lorsqu’elle gouverne et en tirer les conséquences pour mieux combattre l’extrême droite en France.
Depuis dimanche, de nombreuses personnalités politiques ont réagi. À gauche, Olivier Faure a commenté sur X : “Ce n’est plus un avertissement. C’est un ordre de mobilisation générale qu’il faut lancer. L’internationale réactionnaire et d’extrême droite avance à visage découvert”. Comment cette victoire de l’AfD pourrait-elle reconfigurer le paysage politique français (si son impact est réel) ?
Cette victoire‐là doit faire réagir sur la manière de s’adresser à une partie des nouvelles générations qui pourraient voter en faveur de l’extrême droite. Les politiques devraient se montrer plus offensifs dans leur combat contre l’extrême droite, rappeler la dangerosité de ses idées pour la pérennité de la République.
Au niveau des partis qui se situent dans l’arc républicain, aucun candidat d’un parti ne s’est encore désisté pour se fédérer, se rallier à la candidature portée par celui d’un autre parti et mieux combattre l’extrême droite.
Peut-on imaginer que ces résultats pourront avoir un impact sur la façon dont les Juifs français perçoivent le RN et ses alliés européens ?
Certains tentent de se rassurer, se répétant en boucle que l’extrême droite française n’est plus si dangereuse parce que ce n’est pas celle de Jean‐Marie Le Pen, ils minimisent le danger, la sachant proche du pouvoir. On connaît le nombre de fois où le FN/RN s’est retrouvé au second tour. Mais, peut‐être que de voir l’AfD gagner le pouvoir dans une région allemande peut réveiller les inquiétudes. Comme s’il n’était plus possible de relativiser puisque là, c’est symbolique : c’est en Allemagne que l’extrême droite l’emporte localement. Peut‐être que cette victoire pourra rappeler aux Juifs français qui avaient cédé aux chants des sirènes (et baissé leur vigilance), que cette famille politique s’inscrit dans une histoire qui met en danger la place des minorités, réécrit l’histoire pour minorer la gravité de l’antisémitisme et échapper à ses responsabilités.
Propos recueillis par Léa Taieb





