Depuis son retour à la Maison Blanche, Trump n’a cessé d’agresser les alliés historiques des États‐Unis et de flatter ses adversaires comme la Russie, la Chine ou même le régime iranien, entre deux frappes « dévastatrices ». Le cynisme de son administration, jumelé à un tropisme pro‐israélien affirmé mais pas toujours démontré dans les faits, le conduit à exploiter l’antisémitisme qui fait rage pour accuser ces alliés historiques de faiblesse sur le dossier pour les discréditer.
Cette exploitation de l’antisémitisme avait été déjà observée dans la bataille de l’administration Trump contre les universites, accusées (à raison) de négligence voire de complicité sur le sujet. Ce combat nécessaire a en fait permis à Trump de régler ses comptes avec des universités honnies, en coupant des budgets de recherche, en remettant en cause les programmes (pas toujours pertinents) de « diversité et inclusion », et plus largement en s’en prenant à la liberté académique de ces institutions.
Cette même logique est à l’œuvre sur le plan diplomatique. L’ambassadeur des États‐Unis en France, Charles Kushner, qui est aussi un ex‐repris de justice pour une affaire sordide (il avait envoyé une prostituée pour piéger son propre frère afin de le faire chanter), a ainsi critiqué vertement le gouvernement français sur le thème de l’antisémitisme. L’antisémitisme a même été brandi pour critiquer la reconnaissance de la Palestine par la France, initiative à laquelle le gouvernement américain était opposé. Or si cette reconnaissance est effectivement critiquable, sur le principe comme sur son timing, la relier au fléau de l’antisémitisme relevait de l’exploitation cynique par l’ambassadeur, qui lui a valu une sérieuse réprimande du gouvernement français. Ce dernier critique également l’ingérence politique de la part de cet ambassadeur fort peu diplomatique. Très engagé sur le terrain de l’antisémitisme, sa réception en grande pompe des dirigeants du Rassemblement National (RN) normalise en effet indirectement ce parti sur ce sujet, illustrant le tropisme répété en faveur de l’extrême droite au sein de l’administration américaine, en France mais aussi dans le reste de l’Europe, comme l’avaient montré les propos de JD Vance a la conférence pour la sécurité de Munich en février 2025.
Au Royaume‐Uni, le gouvernement américain ne cache pas sa grande défiance envers le gouvernement travailliste, et sa préférence pour Nigel Farage, le dirigeant du parti d’extrême droite pro‐Brexit Reform UK, dont les affinités idéologiques et personnelles avec le monde MAGA ne sont plus à démontrer. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les accusations d’antisémitisme par l’ambassadeur américain en Israël contre le gouvernement britannique, en raison de la critique de ce dernier contre les actions de l’armée israélienne à Gaza, sur la distribution d’aide médicale. Cette critique peut être jugée outrancière, mais elle n’est pas antisémite, et elle est même assez odieuse quand on connait l’identité du ministre britannique des affaires étrangères, dont la famille a été décimée par la Shoah.
On retrouve cette instrumentalisation de l’antisémitisme dans le différend actuel avec le Canada, autour des droits de douane notamment. La décision du gouvernement américain, claironnée fièrement, d’accorder des visas à des Juifs canadiens victimes d’antisémitisme est assez transparente dans sa volonté d’exploiter politiquement un problème bien réel au Canada, que les autorités ne parviennent pas à contrer efficacement.
L’antisémitisme est un fléau mondial, qui n’épargne d’ailleurs pas les États‐Unis. Depuis 2015, les actes antisémites y ont été multipliés par 10, et cette explosion est partiellement imputable à Trump. Les actes antisémites ont en effet doublé entre 2015 et 2017, avec la libération de la parole raciste, xénophobe et antisémite suivant son entrée en politique, puis entre 2020 et 2022, avec le complotisme lié au COVID auquel il n’est pas étranger. En 2025, l’antisémitisme s’est établi à un niveau record dans le pays, ce qui exigerait une certaine modestie et surtout une prise de conscience que seul un travail en commun peut lutter contre cette haine qui demande plus qu’une instrumentalisation irresponsable sur un sujet aussi sensible.
La France (et à travers elle, l’Union européenne), le Canada et le Royaume‐Uni sont probablement parmi les trois cibles principales de Trump depuis son retour à la présidence sur le plan géopolitique. L’antisémitisme, réel et très préoccupant dans ces pays, est un prétexte idéal pour s’en prendre à eux, et non pas un fléau à affronter ensemble pour Trump. Comme toujours avec lui, le but n’est pas de résoudre un problème mais de l’instrumentaliser. Ce qui est vrai avec la hausse des prix ou la désindustrialisation l’est aussi avec l’antisémitisme, et les Juifs des pièces d’un échiquier à déplacer au gré de ses griefs contre des pays jugés insuffisamment loyaux ou flatteurs. Hier, les Juifs étaient les boucs émissaires universels du malheur du monde. Ils le sont toujours mais ils sont de surcroît devenus le moyen de régler ses comptes avec ses adversaires géopolitiques, et indirectement de favoriser l’avènement de l’extrême droite dans ces pays, pour un président inconséquent, velléitaire et colérique qui préfère les autocrates aux leaders démocratiques. On n’arrête pas le progrès.




